‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 40 sur 72 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MADAME BEAUVERLET, madame DÉTREVILLE.

MADAME BEAUVERLET.

.Bonjour, ma chère belle; j'ai appris hier, par mon médecin , que vous partiez pour les eaux , et j'accours sans m'embarrasser de la défense qu'il ma faite de quitter la chambre avant trois jours.

MADAME DÉTREVILLE.

Vous étiez incommodée ? je ne le savais pas.

MADAME BEAUVERLET.

Une migraine horrible, des attaques de nerfs, que m'a causées le rejet de la loi sur la rente.

MADAME DÉTREVILLE.

Eh , bon Dieu ! quel si grand iptérêt prenez-vous à cette mesure de finances?

Ermite ek prison. 8

Il4 LES VISITES bu MATIN.

MADAME BEAUVEALET.

Quel mtérét? Le mien d'abord, vingt-cinq ou trente luille livres de rente ^ sâûs aucune mise de fonds, dont j'avais 1 assurance , la promesse d un titre pour mou • mari et d une place pour mon fils cadet.

MADAME DÉTREVILLE.

Je n'entends pas bien comment vous vous trouviez mêlée dans une pareille intrigue, vous que je croyais si complètement étrangère à cette manie d agiotage , à cette fureur d ambition, qui ont depuis quelques mois bouleversé tant de cervelles.

MADAME BEAÙVERLET.

,Qiie voulez- vous, ma chère, il faut bien qu'il y ait quelqu'un dans une famille qui s occupe de l'avenir: mon mari, d'ailleurs le plus honnête homme du monde, ne songe pas qu'il a deux fils et une fille à établir; et quand il a passé sa journée à déplorer le mal qui se fait, à récapituler le bien qu'on pourrait faire , il se croirait déshonoré le lendemain de faire la moindre démarche ^our tirer parti des hommes et des circonstances contre lesquels il déclame. Je suis bien forcée de changer de rôle avec lui; et tandis qu'il compte avec son cuisinier, qu'il règle la dépense de sa maison , je vais à la Bourse et chez les ministres. C'est ainsi que j'étais parvenue , en engageant la parole démon tnarî, sans qu'il en sût rien, à m'assurer pour ma fille un gendre de qualité, et

LES VISITES DU MATIN. ïlS

polli* nion fils cadet ime bourse à Saint-Acèieul, qui lui ouvrait la carrière des honuieure ecclésiastiques; mais, en rejetàùt la loi, les paire oût ruiné letat iet, qui pis est, mes espérances. .

MADAME DÉTREVILLÊ.

Je vois, ma chère , qùé vous voilà réduite à vivre,, tant i)ien qttfe ttial , avec vos cfent mille livrés de rente ; que votre fille épousera le petit avocat qu elle aiine; que Vôtre ifils nlra pas au sémibaùre, et que vôtrte iiiari n'obscurcira pas un nom célébré dâbs la scienfcé et dans rin<dustrie , par un titre de comte ou de baron , dont il ne se soucie guère... Tout cela est fâcheux; mais convenez qu'il n'y a pas de quoi en mourir.

MADAME BEAUVERLET.

l^a'rdonnez-knDi, quand vous saurez tfïe j'abandonnais tous les avantages pécuniaires de l'opération à la famille de iiotre brave général N*** que j'àime beaucoup, quoiqu'il èoitle parent de certain éHnité de vbfe amîis que je ne peux pas souffrir. MADAME DÉTREVILLÊ, élevant ta voix.

Ce pauvre ermite ! que vous a-t-il donc fait? Madame beauverlet.

Dans totoe de ses e)s^isses il a feit le portrait d'une femme qui veut être la maîtrfessfe au togis ^ et mon mari m'a reconnue.

MADAME DÉtîlEVlLLE.

C'est à votrfe ïnârî qu'il faut «n vouloir, et non

Il6 LES VISITES DU MATIN.

pas à 1 ermite ; comment aurait-il pu vous peindre? il ne vous connaît que d'aujourd'hui.

MADAME BEAUVERLET.

Étes-vous folle? depuis deux ans c'est , je crois, le seul jour que je ne l'aie pas rencontré chez vous.

MADAME DÉTREVILLE.

Il ne suffit pas de se rencontrer pour se vok".

MADAME BEAUVERLET.

Quoi qu'il en soit, le général n'aura point à souffrir de ma rancune contre l'ermite; je vous dirai en secret que nous venons de faire son cautionnement dans une entreprise...

Page 1