‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 45 sur 72 · I.lo LBS FEMMES · texte numérisé non relu

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trompcrltes sonnent, les groupes de Micbel-Ange se reproduisent sur la voûte céleste; un ange femelle parcourt les airs en déployant Técharpe dlris, sur laquelle je lis ces mots : Jugement dernier desfemmes. Au même instant une flotte aérienne remplit 1 espace, et des milliers de barques où s'entassent les âmes de toutes les générations féminines abordent sur tous les points de la vallée de Josapbat, où vient s'abattre Fange messagère de l'Étemel. Un long roulement de la foudre a commandé le silence, et j'entends distinctement ces mots : « Les hommes sont jugés; que les femmes de tous les pays et de tons les âges renaissent à ma voix : voici le jour de la sentence imiverselle. >»

Quelque adorateur que je sois du beau sexe , cette convocation générale effraya ma curiosité. La vieillesse et la laideur devaient nécessairement se troth ver en grande majorité dans ce congrès de siècles féminins : quelle fut ma surprise quand la plus ravissante variété de beautés et de grâce apparut à mes yeux dans cette vallée redoutable! A ma ter-* reur succédèrent des émotions plus douces, dont l'ivresse m'empêcha quelque temps de porter sur toutes ces femmes le regard impassible de l'obser^ vateur. Quand ce premier trouble fut passé, je vi$ plusieurs anges occupés à classer ces dames par groupes de nations ; et mon œil enchanté parcourut avec^ne volupté plus paisible tout ce que la nature,

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dans sa longue fécondité, a produit de beautés sur la terre; car, je dois le dire^ les plus belles avaient soin de se placer aux premiers rangs, et Tange, qui appartenait au même sexe, semblait favoriser cette coquetterie vivante encore après le trépas.

Je reconnaissais Fodalisque aux formes ondu« leuses, aux yeux de gazelle, et au teint cuivré; ]|l fille des boi'ds de la Tamise, aux yeux bleus et aux longs cheveux blonds , à la démarche languissante ; la Romaine -, aux regards plus étincelants encore que le jais de sa chevelure; la Françaiae sveltc et légère^ plus remarquable encore par la naïveté de Sa grâce et Télégance de sa pose que par la perfection de $é$ traits; les femmes des contrées les plus sauvages devaient un certain charme à leur jeunesse. Une re^ marque que mon admiration ne me permit pas de faire plus tôt vint pourtant frapper mon esprit : Com^ Aient parmi 'ces légions innombrables de femmes ne s'en trouvait-il pas une qui parût avoir plus de trente ans? J'allais en demander la raison à Tange inspecteur, quand i\ adressa lui^-méme la qoestio» suivante à cette jeune milice.

*< Qu avez-vousfait dans votre vie? » Un seul mot, un mot de deux syllabes , sortit à-la-fois de toutes lés bouches ; je le laisse à deviner à celles de ces dames qui vivent encore.

« Je le savais, reprit Fange; mm$ comment Ta-* yez-'Vous fait? voilà sur quoi vous devez me répon-

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dre. » Alors il s'éleva un murmure confus, un chuchotement général auquel l'ange lui-même ne pou vait rien entendre; c'était la tour de Babel reproduite au jugement dernier.

J admirai Tordre que lange établit dans ce tumulte; il choisit dans chaque groupe une seule femme qu'il chargea de représenter sa nation , et lui donna la parole au nom de ses concitoyennes. De petits anges, distribués çà et là, étaient chargés de recevoir les confessions particulières qui sortaient de l'ordre commun. J'étais tout attention.

Une Indienne parla la première ; c'était la nature même. Elle avait fait de la volupté sa vertu , et le nombre de ses amants était son orgueil. Consacrée au service des dieux et plus spécialement aux plaisirs des brames, elle avait rempli sa double destinée avec un zélé infatigable ; elle s'était mariée à vingt-huit ans avec le plus riche et le plus vieux banian delà contrée; il était mort six mois après, et, pour satisfaire à l'usage, elle s'était brûlée avec lui. Amour, ignorance, abandon, telle était l'histoire de sa vie.

Vint ensuite le tour d'une ^belle Anglaise, qui*, d'un ton prude et doctoral, raconta, toujours avec la plus grande délicatesse , les douze perfidies dont elle avait été victime. Romanesque à quinze ans, sentimentale à vingt, dévote à vingt-cinq, toujours tendre, elle aurait pu éparger à son auditoire la

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longue narration des voyages de son cœur, et l'analyser en trois mots: besoin d'aimer, pruderie, et prétention.

« La grande , l'unique affaire de ma vie a été, dit la Française, celle de toutes ces dames : j'ai fait précisément ce qu'elles ont fait, l'amour. Vous voulez savoir comment? En honneur, je serais embarrassée de répondre.... » — Il est vrai qu'on a besoin d'une grande mémoire, interrompit l'Anglaise avec humeur, quand on a tant à raconter. — L'ange imposa silence à la prude, et ordonna à la Française de continuer. Elle reprit: « Milady a bien quelque raison: beaucoup de sentiments m'ont effleuré le cœur ; mais d'autres objets plus sérieux m'attachaient à Texistence. Je dansais à ravir, je causais à merveille, je faisais les honneurs de chez moi avec une grâce inimitable; et cependant les plaisirs n'ont pas occupé toute ma jeunesse; j'ai par-ci par-là rendu quelques services : le vieux général B*** m*a dû sa pension de retraite, et je me souviens d'avoir sacrifié cinq à six mille francs, que je destinais à une •promenade à Longchamps, pour doter une jeune fille qui n'avait d'autre recommandation auprès de moi que sa vertu et sa pauvreté : veuve, j'ai beaucoup aimé le mari que j avais perdu ; je ne ferai point ici le récit de mes aventures ; je ne veux pas, comme cette jeune brune de Flndoûstan, raconter avec ingénuité les folies que je me suis permises, et. encore

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moins, à 1 exemple de cette vaporeuse lady, faire de la pruderie avec de riimoeence. Légèreté, grâce, amour, caprice, et bienfaisance, voilà ma vie tout eutière. »

Toutes les femmes se mirent à chuchoter : il était impossible de ne pas s apercevoir de 1 envie qa^elles portaient à la Française.

L'Italienne, qui prit ensuite la parole, raconta vivement les trois mésaventures qui avaient autant de fois empêché son mariage; les trois pensions quelle avait reçues dun cardinal, de son fils, et de son neveu; elle fit le récit fidèle de ses pratiquer de dévotion, et raconta avec quelle attention respectueuse elle avait soin de couvrir chaque soir dW voile épais le visage de sa madone : Fange sou* rit; ritalienne se tut, il n'y avait quune chose, une pensée, une action^ un souvenir, un culte véritable dans la vie de lltalienne, lamour; mais lamour tel que les sens Tentendent, tel que la nature la fait.

a Hélas ! s'écria TÂllemande, lorsque la belle Ita« lienne eut achevé son discours, j'ai passé ma vie à chercher ou plutôt à essayer mon idéale; j avoue* qœ mes recherches mont quelquefois çntrainée loin, et que mon existence a été un long voyage de découverte. Le sentiment ma toujours servi de guide; pourquoi le ciel m avait-il donné ces yeux d azur dont la flamme humide attirait lamour sans le fixer? L'isBocence de mes pensées ne sest point ternie

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<||fiia le cours de dix intrigues amoureuses, et le peintre de Munich qui m épousa trouva le bonheur dans mes bras. Si j eusse écrit mes mémoires ^ je les aurais intitulés La coquetterie sentimentale, ou le vague des sentiments porté dans le positif de f amour. »

L'ange complimenta TAUemande sur la finesse d'observation et la sagacité métaphysique avec laquelle elle avait eu soin de s apprécier elle-même* « Jeune Américaine des États-Unis, ppursuivit-il, voici votre tour; qu'avez-vous fait? »

« Bien que des enfants , répondit-elle ; mais on doit m'en tenir compte comme autant de bonnes acr lions , car ces enfants sont devenus des hommes li-* bres. ♦>

Pendant que Ion procédait à cet examen général^ les confessions particulières se terminaient, et les^ anges chargés de ce soin faisaient leur rapport. Toutes les femmes attendaient en silence le résultat de cette grande journée, Tout-è»coap un jour pur éclaire la scène, et lange prononça d une voix liarmonieuse le petit discours suivant.

> « Si les maris, les amants et les pères siégeaient ici à ma place, mesdames, la sentence quils porteraient contre vous serait sans doute plus cruelle. Élevé par ma nature au-dessus des faiblesses de cette humanité qui voit aujourd'hui briller son dernier jour, je vous remets la plus grande partielles fautes qui ont marqué chaque jour ^e votre exfôteace ,«et

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dont la liste, gravée sur ces immenses tables d'airain, servira de leçons. aux mondes futurs. Beau* coup vous sera pardonné , à vous qui avez beaucoup aimé. Vos faiblesses sont l'ouvrage des hommes: étonnées et ravies de céder à la séduction, et douées dune sensibilité plus vive, vous n'avez opposé le plus souvent qu'une molle résistance qui demandait à être vaincue, ou vous avez fait honneur à vos principes de cette sévérité qui n'était qu'une coquetterie de plus; faiblesse pardonnable, cpie votre organisation même vous imposait. Ne tremblez donc pas, vous qui avez pendant votre vie connu quelques sentiments véritables , vous serez pardonnées. Mais vous, tartufes de vertu, qui cherchiez dans le mystère de vos amours un droit pour haïr et pour nuire; mais vous dont le cœur sec ne s'est pas un moment épanoui, furies de médisance, qui cachiez vos poignards sous le scapulaire; femmes d^intrigues qui du lit des monarques et des grands, où vous reposiez nonchalamment couvertes des tissus de l'Inde et de la Perse, avez opprimé le peuple, allez dans l'abyme, et tombez à jamais dans des profondeurs moins obscures que votre ame.

« Quant à vous, femmes voluptueuses ou légères, le bien que vous aurez fait décidera du sort qui vous attend. Soit que vous ayez. déguisé sous la mysticité germanique ou sous la grâce française ce bonheur d'être belles, et ce besoin d'être aimées, qui

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