‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 46 sur 72 · AU JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

AU JUGEMENT DERNIER

VOUS occupait tout entières, Famour vous sera pardonné ; le ciel n est inexorable que ponr la haine, l'en vie, la dureté du cœur, le mensopge et la perfidie.

« Vous qui fûtes belles , sensibles et sages, autant du moins que les hommes pouvaient lespérer d un sexe dont la sagesse détruisait lempire et dont la faiblesse était lescence; vous qui, par l'emploi brillant de vos talents, avez fait la gloire et le bonheur des hommes; un doux Elysée, un immortel bonheur vous attendent. »

Je vis alors s'élever d'un cbté un palais magnifique, dont l'imagination seule pourrait mesurer retendue. De l'autre côté se projetait sur un abyme, dont le fond échappait aux regards qui voulaient en sonder la profondeur, un pont d'une étendue immense, et qui, semblable à la fameuse arche de l'Alcoran, n'offrait dans toute, sa longueur qu'une lame étroite et aiguë^ plus fine et plus aiguisée que celle d'un rasoir: mon esprit s'étonnait lui-même des merveilles qu'il se plaisait à créer ; je cherchais vainement à deviner la double destination de l'édifice magique et du pont miraculeux : l'ange prit encore une fois la parole. .

uU vous a plu, mesdames, de mourir toutes, sans exception, jeunes et belles. Je ne vois ici que des Orientales de douze à quatorze ans , des Anglaises de dix-neuf, des Italiennes de vingt, des

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Françaises de vingt-cinq ans. La mort, ordinaii^ment si variée dans les coups quelle porte, s'est avisée d une singulière unifonnité. Mais descende2 un peu dans votre mémoire, consultez vos souvenirs, et soyez bien sûres de Fâge précis où vous avez quitté le monde ; car celles-là seules traverseront sans danger le pont de Tabyme , qui s y présenteront à Tâge qu elles avaient au moment où eUes ont cessé de vivre. »

Vous eussiez vu toutes les femmes se presser, s'agiter, et céder à leurs voisines le dangereux ho»neur du pas/ L'ange avait beau leur crier: Passez donc , on vous attend de l'autre côté: presque toutes reculaient devant l'abyme, dont elles mesuraient avec effroi la profondeur. « Je m'aperçois, dit alors en riant l'ange rapporteur dans ce grand procès, que, même après leur mort^ les femmes ne veulent pas convenir de leur âge , et que la laideur est pour elles le tourment le plus redoutable: qu'une métamorphose subite conlmence donc le supplice de celles que poursuit la colère céleste. »

Au même instant, les dévotes hypocrites, les in* trigantes de cour, les tyrans femelles de toutes les conditions, les femmes ambitieuses , avares et cruelles, perdirent tous leurs charmes, et les rides de la vieillesse sillonnèrent à longs traits ces beaux corps, enveloppes insidieuses d'un cœur corrompu ou d'une ame perverse.

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Celles qai n avaient à exphr que des efreur& conservèrent la beauté de leurs formes, mais se virent au même instant couvertes de la tête aux pieda dune longae robe dune étoffe épaisse, qui ne laissait deviner aucune des beautés dont elles étaient pourvues, et quelles ne devaient quitter qu'à lexpiration du temps plus ou moins long de leur pé-> nitence. Parmi les femmes de cette dernière caté-^ gode, j en remarquai plusieurs, les plus coupables sans doute, .dont le nez devint rouge, la voix rauque , et la tête absolument chauve.

Les véritables élues du ciel se distinguèrent toutà-coup par une beauté divine, dont la Vénus des Grecs, embellie de tous les charmes de Psyché et des Grâces, ne pourrait donner qu une idée impar» faite.

Séparée en trois corps, l'armée des femmes s'avança sur le pont aigu; les réprouvées roulèrent dans Tabyme, les pénitentes restèrent suspendues auniessus du gouffre, et les élues arrivèrent à l'autre bord; mais je ne comptai qu'un bien petit nom* bre même de ces dernières qui achevât le trajet d'un pas ferme et sans chanceler sur la route.

Je les suivis jusque dans le palais céleste qui leur étoit destiné. La description de ce séjour des anges femelles appartiendrait de droit à nos auteurs ro'^ mantiques ; eux seuls pourraient nous retracer ces coupoles de diamant s'élevant à perte de vue. sur

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dix rangs de colonnes de rubis , de saphirs et d'émeraudes, d'où les rayons épurés du soleil font jaillir les flots dune lumière émaillée des plus riantes couleurs; ces fleuves de vif-argent qui se dessinenten portiques, s élèvent en gerbes , et retombent en cascades dans un lac immense, où flottent des îles de fleurs; cet air embaumé, ces jardins où se jouent des myriades d'oiseaux d'un plumage plus brillant que le colibri, dune voix plus mélodieuse que le rossignol. Je renonce à décrire ces merveilles et je reviens à des observations qui me sont plus familières.

Dans quel langage humain trouverais-je des expressions pour rendre la voluptueuse pureté du délire qui s empara de moi en entrant dans la céleste Gynécée? Toutes les vertus, tous les talents, tous les sentiments généreux , toutes les passions aimables personnifiées, en ces lieux de délices, sons les formes toujours variées d'une éternelle jeunesse et d une impérissable beauté ! Au centre d une des îles flottantes s'élève le palais des Souvenirs, où les femmes se revoient et se retrouvent telles quelles étaient sur la terre : au moment où j'y entrai, cinq femmes en sortaient, les unes en riant , et les autres les larmes aux yeux; je reconnus Agnès, Ninon, Hé^ loïse , Corinne et Gorilla.

L'histoire, l'éloge et la critique des femmes s'y trouvaient résumés en quelques sentences inscrites

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sur les colonnes de cristal qui soutenaient la coupole de ce léger édifice. J'en ai retenu quelques unes. '^

— Les femmes onf des défauts; les hommes ont des vices.

— -Être ou chimère inconcevable, abyme de douleur et de volupté K

— La société dépend des. femmes ^.

— Les vertus des femmes sont difficiles; la gloire n'aide pas à les pratiquer^.

— Les femmes sont des maîtresses pouç les jeunes gens, des compagnes pour les hommes mûrs, des nourrices pour les enfants et pour les vieillards^.

^-La vertu a quelque chose de plus aimable dans les femmes^. •,

— La plus indifférente est quelquefois la plus sensible.

— Une belle femme avec les qualités d'un honnête homme, perfection de l'espèce humaine.

—Les femmes ont plus ou moins de bon sens, à proportion des goûts qui les dominent.

— Il en sera des femmes comme des passions ; on ne cessera de s'en plaindre, et l'on y reviendra toujours.

— hdf. plupart des femmes ont des vertus que les occasions seules peuvent dévoiler.

' Rousseau. — * Voltaire. — ^ Madame Lambert. — 40xienstern. — ^ Duclos.

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