‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 47 sur 72 · L'HOMME AUX DIX-SEPT FEMMES · texte numérisé non relu

L'HOMME AUX DIX-SEPT FEMMES

Nulti benè nuptus.

Martial.

Souvent marié ^ et toujours célibataire.

Ne vous récriez pas, lecteur, ce titre ne vous anponce pas un chapitre de Laclos ou de Crébillon. Un courage d'un genre extraordinaire, dont un homme né dans la classe la moins honorée de la société a donné l'exemple, fera le sujet de cette méditation. On l'a souvent dit, ces gens-là ont aussi leurs passions, leurs drames, leurs romans, et leur héroïsme. Nous sommes généralementportésàcroire qu^ils sont, par le fait seul de leur position, étrangers aux maux et aux inquiétudes qui tourmentent les habitants des villes :

Hélas! grands et petits, et sujets et monarques, Distingués un moment par de frivoles marques, Égaux par la nature, égaux par le malheur, ^ . Tout mortel est chargé de sa propre douleur.

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Savez-vous qui me citait hier ces beaux vers? Le bon homme George Grounmann , portier d'une maison voisine de la mienne, et qui m appointait un roman que m envoyait sa jolie maîtresse. Ce roman devint le texte de notre conversation. « Grounmann, lui demandaî-je, je sais que vous aimez la lecture, et que vous vous connaissez en bons livres; je parierais que vous avez parcouru celui que vous m apportez. — Très rapidement, monsieur; c'est un roman. — Ce genre d ouvrages ne vous plaît pas, à ce qu'il paraît? — Non, monsieur; tous les romans sont si fades, comparés à mon histoire! — Comment diable! vous avez une histoire? —Et une histoire merveilleuse , qui plus est. Quand , par désœuvrement, j'ai la patience de suivre dans le cours de ses mésaventures le héros imaginaire de ces récits de commande, je le compare à moi-même, qui ne suis pourtant pas un héros , et cela me fait sourire de pitiés

u Voilà, me dis-je, continua Grounmann, un homme bien à *plaindre ! il a éprouvé quelques malheurs dont il s'est tiré plus ou moins courageusement; mais, après tout, ses malheurs lui étaient personnels ; et c'est à son profit qu'il a employé , pour s'y soustraire, cette force de caractère que l'on fait sonner si haut; mais moi, pauvre diable, dont la vie a été éprouvée par tant de traverses, je n'aurais jamais eu à me plaindre du sort , dans la,

EWMITE EN PRISON. lO

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condition et à 1 époque où je suis né, si j avais pris la société au mot, et que je mç fusse dit une bonne fois : Je suis jeté dans la classe la plus obscure, dont on ma défendu de sortir; voici venir une révolution qui me permet de rentrer dans mes droits d'homme el de citoyen, j'en userai sans mç mettre en peine des maux qui peuvent en résulter pour ceux qui s appellent mes maîtres, parcequ'ils ont vu le jour an premier étage et moi sous la grand'porte. Mais la raison qui me suggérait ces premières idées ne tint pas contre mon cœur, qui valait mieux qu elle; et, quand je pouvais rester tranquille sur le rivage, je me suis jeté dix-sept fois à l'eau pour sauver ceux qui se noyaient : je ne m'en repens pas ;, mais Dieu sait que j'ai bien à cela quelque mérite. »

Ce peu de mots me donna l'envie d'apprendre l'histoire du bon homme George.

« Parbleu, lui dis-je, vous devriez bien me conter votre roman; il m'intéresserait plus en effet que tous les exploits et toutes le» passions factices dont nos contes en prose sont ordinairement semés. — Volotttiers, monsieur, reprit le bon homme George en prenant place auprès de moi.

« Je suis né au faubourg Saint-Germain, dans la loge de l'hètel du cpnite de L**^, où mon père, soùs le nom de suisse, comme on disait alors, était concierge, comme on dit aujourd'hui, ou tout simple** ment portier, comme on devrait dire. Dè$ Tâge de

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