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neuf OU dix ans je faisais les commissions de l'hôtel, et je me souviens qu'à défaut de coureur le neveu de son altesse m'avait choisi pour sa correspondance du matin avec mademoiselle Allard, céléhre danseuse de l'Opéra. Cette demoiselle me prit en amitié, et me fit entrer à Sainte-Barbe , où elle payait ma pension : j'avais quelques dispositions, j'aimais l'é^ tude, et il est prol^able que l'écolier serait un jour devenu professeur si, dans une querelle entre un brillant élève, son répétiteur, et un pauvre boursier, je n'eusse pris parti pour ce dernier. Le nez du jeune seigneur fut cruellement maltraité dans cette explication à coups de poing : le noble battu porta plainte, et le recteur décida, dans sa justice, que celui qui avait fait saigner du nez le gentilhomme agresseur serait chassé comme un vilain.
« Il n'était pas bien sûr que ma main fût coupable du horit)n malencontreux ; mais il y allait pour mon ami Bertrand de la perte d'une bpurse; je risquais beaucoup moins, je pris sur moi la faute, et je fus mis à la porte : c'était mon poste de toute éternité. Mon père venait de mourir, et ma mère me mit sur le corps le baudrier paternel, que j'acceptai avec une extrême répugnance.
« Cependant quelques années de ma jeunesse s'écoulèrent assez doucement j j'avais découvert le parti que je pouvais tirer de ma position ; j'usai du privilège des suisses de grande maison , je ven-
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dis du vin en bouteilles, et j'écrivis mes Mémoires.
« La première partie de cet intéressant ouvrage, qui ne verra le jour qu'après ma mort, ne contient guère que des observations locales ; mais peut-être y trouvera-t-on la preuve qu il y a des choses qu'on ne pouvait apprendre à cette époque que dans la loge d un suisse du faubourg Saint-Germain.
« C'est dans les détails de ces mémoires que nos enfants pourront apprécier Imfluence des robes de cour dans la monarchie; plusieurs intrigues pour et contre Maupeou y sont clairement expliquées. On y verra les affaires se traiter parmi les plaisirs, les mouches qui couvraient le visage des jolies femmes servir à tracer la marche des armées, les édits bursaux sortir des petites-maisons y et les lettres de cachet griffonnées de la main d une petite-maîtresse.
« Cependant la révolution approchait : je m'étais créé une philosophie à mon usage; j avais alors trente ans, et je sentais plus vivement qu'un autre tout le prix de la Uberté qu'elle nous promettait : j'avais quelque réputation parmi les hommes de mon faubourg, et je prévoyais le moment d'un triomphe auquel j'avais le désir et le pouvoir de m'associer; mais un plus noble orgueil me retint volontairement sous la livrée que j'avais acceptée malgré moi.
M Tant que le baudrier de suisse avait été une sorte de distinction pour moi, parmi les hommes de
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taon rang, je l'avais regardé comme un signe d esclavage. Je vis approcher le moment où il pourrait être un titre de proscription, et je m'en fis honneur. Les maîtres que je servais subirent toutes les infortunes de l'époque : les valets de l'hôtel les avaient quittés. Ils voyaient avec inquiétude le moment où labandon de leur dernier serviteur pourrait les li-vrer sans défense à leurs ennemis: je restai dans l'hôtel.
« Mes sentiments d'indépendance et la bizarrerie de mes principes philosophiques, que je n'avais jamais cachés, étaient généralement connus; ce genre de réputation put seul me faire échapper aux périls dun poste que je conservais avec d'autant plus d'obstination que j'en voyais le danger s'accroître.
« Un mouvement populaire mit en danger la vie et les bitens de cette noble famille. Un asile que je sus lui ménager sur les bords du lac de Lucerne, où mon père était né, et un fidéicommis par lequel toute la fortune du comte L***, l'hôtel excepté, passa sur ma tête, furent les moyens que j'employai pour arriver à un résultat qui n'était pour moi ni sans difficultés ni sans péril.
" Monseigneur, en émigrant, avait laissé à la garde de ma mère sa fille unique, âgée de treize ans, qu'il n'avait pas voulu exposer aux chances d'un voyage dont il lie voyait pas le terme. '
u Mademoiselle Amélie (qui depuis..., mais alors
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elle était aussi aimable que douce et modeste) fut élevée par ma mère avec plus de soios et plus de tendresse qu elle n'aurait pu letré , j'ose le dire , dans sa propre famille, même au temps de sa splendeur.
« Avant de continuer, je dois vous faire faire une plus ample connaissance avec l'ami Bertrand, ce boursier de Sainte-Barbe, dont j'ai déjà parlé. Dans le grand mouvement, ou, si vous l'aimez mieux, dans le grand bouleversement politique qui s'était opéré, Bertrand, chez qui l'exagération des principes n'avait pas altéré l'extrême bonté du cœur, avait fait son chemin: il était alors, en 1793, président de section et officier municipal ; mais les honneurs n'avaient pas changé ses mœurs : non seulement il était resté mon ami, mais nous avions formé ensemble ,une sorte d'association dont le but, vraiment chevaleresque, était de détourner de la tête des fenunes les coups de la foudre révolutionnaire ; dans cette intrigue, d'un genre tout-à-fait nouveau, il était la pensée, et j'étais l'action.
« Je reviens à mademoiselle Amélie , au moment où sa position et la nôtre étaient devenues d'une extrême difficulté : elle touchait à sa seizième année, et, quelque soin que ma mère eût pris à la dérober aux regards, elle était devenue l'objet de Tattention sérieuse d un homme de la Montagne, fils d'un aubergiste de Tours, et alors conventionnel, qui logeait
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dans rhôtel, et dont les soins (je commençais à m en apercevoir) ne déplaisaient pas à la noble demoi"* selle. Je me hâtai d'en prévenir son père, avec qui j'entretenais une correspondance suivie, par l'intei^ médiaire de Tami Bertrand.
« M. le comte daigna, pour la première fois, m'éerire de sa propre main, et ce fut pour adresser, à ma mère et à moi, les plus sanglants reproches: comment avions-nous souffert quun homme de rien, quun monstre sans naissance et sans fortune eût jeté les yeux sur sa fille ! Il mordonnait de prendre des mesures pour la lui renvoyer surJer champ, en affectant aux frais de son voyage le produit de sa ferme de Mont-Rouge, qu'il m'autorisait à vendre.
« J'avoue que je perdis patience à la lecture de cette lettre, et que j'y répondis avec lé sentiment d'indignation que m'inspirait tant d'orgueil et d'ingratitude : je finissais par dire à M. le comte que c'était assez pour ma mère et pour moi des dangers auxquels nous nous étions exposés jusqu'ici pour sa famille ; que nous étions pretsi à remettre mademoiselle Amélie aux mains de la personne qu'il devait se hâter de nous indiquer, s'il voulait la soustraire aux poursuites de l'homme de rien, qui pouvait tout; mais. que, dans tous les cas, il était nécessaire qu'il pourvût aux frais du voyage de sa fille, attendu que le séquestre était encore sur tous ses
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biens, et que, malgré le fidéicommis, je n avais pu jusqu'ici ni vendre la moindre partie de ses propriétés ni même en toucher le fermage.
u Soit que la réflexion eût éclairé M. le comte de L*** sur son injustice envers nous, soit que son cœm' paternel eût été vivement ému des malheurs qui menaçaient sa fille , . et dont je n avais point adouci la peinture, la réponse que je reçus, pleine des témoignages de la plus vive reconnaissance, me fit bientôt oublier mon ressentiment^ et je ne pensai plus qu'à achever mon ouvrage, en cherchant le moyen de remettre Amélie entre les bras de son père.
« Notre amoureux terroriste^sans soupçonner mon projet, en craignait néanmoins le résultat, et ne trouva rien de mieux , pour s'opposer au départ de la jeune personne, que de solliciter l'ordre de la faire arrêter comme fille d'émigré. Bertrand m'aida pendatit quelques mois à déjouer cette inJrigue infernale, dont le secret, dévoilé à notre jeune pupille, avait changé en horreur l'inclination qu'elle avait d'abord éprouvée pour un pareil séducteur. Informé par Bertrand du succès inévitable et prochain des démarches du Montagnard, je m'avisai, pour la première fois, d'un moyen de la hardiesse duquel vous allez juger: mon ami Bertrand, officier public de ma section, dressa l'acte de mariage de George Grounmann, suisse d'origine, avec ma-
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demoiselle Amélie de L***, et lui délivra en même temps un passe-port avec lequel celle-ci, dès le jour même , partit avec ma mère pour rejoindre son père à Goblentz.
M Croiriez-vous, monsieur, que le comte deL***se montra beaucoup moins sensible au plaisir de retrouver, sa fille qu a la honte d apprendre qu elle avait porté mon nom pendant trois jours ; et que ma mère, pendant les vingt-quatre heures qu'elle passa dans le pauvre logement que le comte occupait, ne fut point admise à l'honneur de sa table.
« Je vous fais grâce des réflexions amères, je dirai même des idées de vengeance que cette conduite impertinente fit naître dans mon esprit , et je continue ma narration.
« Ij'annéesuivante, on se préparait à vendre l'hôtel de L*** dont j étais toujoui's concierge ; j'adressai une pétition au département, et je parvins à faire réserver ce bâtiment pour une administration publique. Lorsqu'elle y fut installée, je témoignai à M. Duremont, chef d'administration que j'avais impatronisé dans l'hôtel , le dessein et les raisons que j'avais d'aller chercher fortune ailleurs.
« M. Duremont était un homme d'esprit et de cœur; il connaissait ma conduite, il appréciait mon caractère, et me témoignait une confiance à laquelle il était bien difficile de ne pas répondre : j'y serais parvenu cependant, s'il n'avait employé les sollici-
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tations de sa feniine pour me détourner de ma résolution. Comment résister à cet ange de grâce et de jeunesse ? je restai concierge.
« La révolution, qui parcourait toutes ses périodes, d'excès en excès était arrivée au dernier terme de la terreur : la probité irréprochable , le patriotisme ardent du citoyen Duretnont ne le mirent pas long-temps à Fabri des suspicions du comité de surveillance; il fut arrêté dans la nuit même où j'avais tout préparé pour sa fuite. J'eus l'adresse et la présence d'esprit de le faire conduire dans une des succursales des prisons de Paris dont je connaissais le concierge ; huit jours après il était arrivé en Suisse avec son gardien. Rien de plus romanesque et de plus intéressant que l'histoire de sa fuite :
« Madame Duremont me devait la vie d'un mari qu'elle adorait, je n'ai pas besoin de vous parler des témoignages de sa reconnaissance. Le fugitif fut jugé par contumace, et tous ses biens confisqués.
« La misère à laquelle ce jugement réduisait cette jeune dame et l'enfant qu'elle nourrissait l'affligeait beaucoup moins que l'impossibilité où elle était de rejoindra son mari. Cette pensée funeste finit par prendre un tel ascendant sur son esprit qu'elle altéra sa santé, et ne me laissa bientôt plus d'autre espérance de lui sauver la vie que de la rendre à son époux.
« J'entrai chez elle un matin : Màdïime, lui dis-je,
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je pui3, avant un mois, vous ramener à votre mari^ et vous faire rentrer dans la plus grande partie de vos biens. Elle m'interrompit par des cris de joie qu'accompagnait un déluge de larmes. Mais, continuai-je, avant de rien entreprendre, j'ai besoin que vous vous engagiez avec moi,, par serment, à ratifier toutes les démarches que je vais faire, et à suivre aveuglément la conduite que je dois vous tracer, quelque inconcevable qu elle puisse vous paraître. — Mon ami, me répondit-elle, je nai plus de confiance qu'en Dieu et en vous : mon sort, ma vie, celle de mon époux et de ma fille, sont entre vos mains, je vous les abandonne sans crainte et sans réserve.
u Le lendemain je lui portai à signer une demande en divorce; elle frémit et jeta sur moi un regard plein de trouble et d'irrésolution : Madame, lui disje en essayant de sourire , ce n'est là que la moindre des preuves de confiance que j'exige 4© vous. Elle me serra la main, prit la plume^ et signa.
« Quinze jours après, je lui portai l'acte de divorce bien en régie. Maintenant, lui dis-je, en votre qualité de femme divorcée d'un contumace, vous voilà rentrée dans la jouissance de votre dot et de votre douaire. — Et mon mari, interrompit- elle brusquement, quand pourrai -je le rejoindre? — Quand vous serez remariée. — Remariée!... — Oui, madame , remariée avec moi. Je ne lui laissai pas
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le temps de revenir de son saisissement : Â midi , continuai*je , vous serez la femme du suisse George Grounmann; à une heure nous aurons nos passe-ports, et à deux nous serons sur la route de Genève, où votre mari nous attend.
« Madame Duremont prit sa fille dans ses bras, se jeta à genoux devant le portrait de son mari, et, se relevant avec fermeté : Monsieur Grounmann, me dit-elle , il n'y a que Dieu qui puisse récompenser ou punir Faction que vous allez commettre!...
u Nous nous rendîmes à la municipalité. Mon ami l'officier public m y attendait ; il nous délivra , cette fois-ci comme l'autre, l'exp'ëdition d'un acte qu'il n'avait point inscrit sur le registre de l'état civil. En le quittant nous allons prendre nos passe-ports, quon nous remet sans difficulté, et nous montons en voiture pour n'en plus descendre qu'à Genève, où je remis madame Duremont entre les bras de son heureux époux.
« Je reyins à Paris. Mon acte de mariage en main, je fis lever le séquestre sur la portion des biens de monsieur Duremont, dont le divorce avait remis sa femme ou plutôt la mienne en possession; je les vendis , et leur en fis passer l'argent. ♦ ,
« J'appris bientôt que les époux étaient partis pour l'Amérique, et qu'ils y jouissaient du repos et de l'aisance.
41 Déjà mari de deux femmes, et bien certain
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qu'une fois atteint et convaincu de bigamie je ne courais pas de risques nouveaux à renouveler mon stratagème , je contractai quinze autres mariages du même genre , c'est-à-dire qne je sauvai Thonneur et la vie de dix-sept femmes infortunées que poursuivait la politique ou la vengeance de cette cruelle époque. Je ne vous fatiguerai pas du récit de toutes ces aventures, qui rentrent nécessairement dans le même cadre , et presque dans les mêmes détails ; je ne vous répéterai pas les mêmes doléances sur l'ingratitude ou l'oubli dont j'ai été victime; je termine en vous disant que j'étais enfermé au Luxembourg avec ma dix-septième épouse, quand le 9 thermidor vint sonner notre délivrance, et me permit de jouir en liberté du bien que j'ai fait, des périls auxquels j'avais échappé, et de la philosophie qui se borne, pour moi , à cette maxime du roi Saloraon :
Répandez vos bienfaits avec munificence.
Même aux moins vertueux ne les refusez pas; Ne vous informez pas de leur reconnaissance, Il est grand, il est beau de faire des ingrats, »
l58 LES VÎCES A LA MODE.
K*xv. [4 MAI i8a3.]