LES VICES A LA MODE
Theres a fitshhnable ùùquify.
CofiiGRBVB.
Voici l'iniquité à la mode.
Certains vices ont, comme les comètes, leurs époques, leur retour, leurs ellipses, et leurs phases: le mouvement de la mode les ramène ou les fait disparaître, et un observateur habile pourrait désigner chaque période de vingt-cinq années par son vice favori, comme les historiens indiquent les siècles par les noms d'Alexandre, d'Auguste^ de Gengis, de Catherine ou de Frédéric.
L'hypocrisie rehgieuse marqua les dernières années du règne de Louis XIV ; l'effronterie du libertinage déshonora l'époque de la régence; la fatuité philosophique signala l'espace de temps qui sépare la mort de Voltaire de la révolution. La férocité marqua le passage sanglant de Robespierre; la licence eut son cours sous le directoire ; le luxe et
LES VICES A LA MODE. iSg
1 ambition accomplireot le leur dans la parallaxe impériale.
Nous sommes témoins, au moment où j'écris, dn plus singulier phénomène que présente Fhistoire de nos vices; rien de plu9 bizarre et de moins naturel que le déplacement qui s'y est opéré* La vieillesse et la jeunesse, ^s femmes et les hommes, semblent avoir fait échange de leurs défauts et de leurs travers ; lamour du pouvoir a passé des palais dans les tem* pies , et la tartuferie a quitté le porche pour se placer dans les salons : il y a anarchie dans les vices.
Quelle est cette foule brillante qui se presse autour d'un tapis vert ? sont-ce de vieux diplomates , d'antiques marquises, des joueurs de profession? Non, ce sont des magistrats, des hommes de lettres distingués, déjeunes militaires, des femmes brillantes de grâce et de beauté, dont toute la conversation se réduit aux termes obligés du vocabulaire du wisk , de l'impériale , et de l'écarté !
Qu*tm philosophe se borne à rechercher la cause de ce vice à la mode , moi j'y vois les traces d'une insensibilité révoltante et d'un égoïsme que l'aspect de l'or et le désir du gain peuvent seuls émouvoir: quand il n'y a plus ni ressort ni chaleur dans les esprits et dans les âmes, la table de jeu devient une dernière ressource ; les chances du gain et de la •perte procurent encore une sorte d'émotion à des cœurs secs et à des. esprits stériles.
l6o LES VICES A LA MODE. .
hai fausse bonhomie^ dont le masque n a jamais été plus commun, pourrait passer pour un simple travers si elle ne servait à déguiser les vices les plus odieux : les moralistes et les auteurs dramatiques ont souvent essayé ,de peindre ce caractère complexe dont la puissance est fondée sur lattrait irrésistible d une bonté apparente ; mais , soit faiblesse du. peintre, soit difficulté de bien saisir les traits du modèle, le faux bon homme est encore à traiter, et peut-être n'a-t-il jamais été plus difficile à produire sur le théâtre qu a une époque où la société en offre un si grand nombre de copies. Qui reconnaîtrait au premier abord le méchant, Tambitieux, le traître , Timposteur, sous les dehors de la bonhomie que chacun deux affiche? Ce ministre qui sort du cabinet du procureur du roi , où votre destinée vient d'être soumise aux rigueurs du pouvoir, vous accueille d'un ton plein de candeur et de bienveillance,, et vous quitte affectueusement à laspect du gendarme qui vient mettre la main sur vous! Cette duplicité a quelque chose d'infernal, et je la signale comme le trait le plus hideux de la physionomie morale de notre époque.
Mais s'il faut indiquer le vice à la mode par excellence, le vice dominateur du siècle, c'est incontestablement la corruption. Aujourd'hui la corruption fait tout mouvoir ; elle n'a pasïnoins de puis^ sance dans l'ordre moral , que la pompe à vapeur
LES VICES A LA MODE. i6l
dans l'ordre physique: elle imprime le mouvement à toute la machine, assouplit les ressorts, diminue les frottements, et puise dans les dégradations dont elle s'environne la force destructive où elle se renouvelle. C'est elle qui préside à toutes les espèces d'élections , qui dispose de tous les sièges , y compris les fauteuils académiques ; elle élève les masses les plus lourdes, et précipita les esprits les plus subtils; elle décompose les corps les plus adhérents , rapproche et combine les éléments les plus hétérogènes.
La corruption, réduite en principes, est devenue une véritable science , et des professeurs patentés en tiennent école publique. Dans le nombre de leurs élèves, qui s'accroît chaque jour, on remarque avec surprise qu'il ne se trouve guère que des vieil-* lards et des enfants; le premier mot que ceux-^îi apprennent à bégayer est celui qui doit leur procurer la faveur à laquelle ils aspirent , ou qui peut la faire perdre à ceux de leurs concurrents qui l'ont méritée. Un jeune homme s'annonce-t-il avec quelque talent , tous les genres de corruption l'assiègent , et il aurait besoin de toute la force d'ame et de tontes les vertus d'un sage , pour résister aux séductions dont on l'environne. Jamais M. Lemercier n'a trouvé d'aperçu plus profond, plus juste, que lorsqu'il a fait figurer sur la scène la corruption comme le caractère particulier de l'époque où nous vivons. Ce serait ici
Ermite ek prison. i i
l62 LES VICES A LA MODE.
la place de prouver mon assertion par des exemples ; fnais quelque précaution que je prisse, quelque adoucissement que j'employasse, il serait impossible qu'on ne reconnût pas les modèles de mes portraits , et que mes observations ne dégénérassent pas en personnalités: je me borne donc, cette fois, à la simple énonciation du fait; je suis certain d eti'e cru sur parole.
Un des agents les plus accrédités de la corruption, cest le mensonge; je n'embrasserai pas toutes les subdivisions de ce vice; je ne parlerai ni du mensonge du. regard et des promesses chez les femmes; ni du mensonge commercial, à qui Ton doit les faux poids, les fausses mesures, les banqueroutes, et qui arrachait. à un marchand dévot cette excla- * mation caractéristique: Qu il est cruel que la religion ait fait un péché dune chose si utile au commerce! ni du mensonge inoffensif des voyageurs, qui ont vu des baleines de neuf cents pieds de long, et des polypes de mer qui se nourrissaient de vaisseaux de ligne; ni du mensonge littéraire, sur lequel se fonde la réputation de tant de petits beaux-esprits ; ni du mensonge de bonne compagnie, qui se borne à dénaturer agréablement les faits dans un récit,- étales exagérer jusqu'au ridicule, pour les rendre plus piquants; mais je m'arrêterai un moment sur trois espèces de mensonges que leur importance et leurs résultats ont élevés à la dignité de vices dominateurs.
LES VICES A LA MODE. l63
Je veux parler de la politique, de la calomnie, et de \ajlatterie.
Le mensonge politique s'exerce sur de plus grands intérêts , et dans un cercle plus étendu ; il a droit à une première mention : les ministres , les hommes detat, les diplomates, sont ses organes habituels; néanmoins , depuis quelque temps , on a remarqué que c'est particulièrement du banc de la Trésorerie quepartaientses oracles. C est à son'influence immédiate qu il faut attribuer tant de paroles violées, tant de contrats rompus, tant de promesses trahies, tant de marchés frauduleux. Le mensonge politique, entouré de ses satellites ordinaires, lorgueil, l'hypocrisie, la maUce et l'envie , s'est emparé de la direction générale des affaires; nous voyons comme il les conduit.
La calomnie, dans un espace plus resserré, agit comme une roue d'engrenage dans le mécanisme du mensonge universel, dont la politique est le grand moteur ; elle a le département des salons. Sous le nom plus modeste de médisance , elle s'occupe à flétrir les vertus, à dénaturer les actions les plus honorables , à rabaisser tout ce qui est grand, et à réduire toutes les supériorités du talent aux viles dimensions de l'intrigue et de l'intérêt.
On a défini la. flatterie : <fUn Commerce puéril dans lequel on rend fidèlement mauvaise foi pour mauvaise foi, et où tout est bon, hors la vérité. «
l64 LES VICES A LA MODE.
Cette définition ne suffit plus dans l'état actuel de la société, où son poison s'infiltre, pour ainsi dire, dans toute sa substance ; cette espèce de mensonge est mis au rang des convenances , et fait partie de ce qu'on appelle le bon ton. Plus commun qu'il ne l'a peut-être jamais été, on le reconnaît moins facilement sous le prodigieux nombre de formes qu'il emprunte.
On ne pouvait se méprendre autrefois à cet air humble et caressant, à cet abord plein de grâce et de délicatesse , dont les seules nuances distinguent entre eux les flatteurs; aujourd'hui les plus habiles sont parvenus à se faire une réputation de franchise et de brusquerie même , à l'abri de laquelle ils obtiennent d'autant plus de succès qu'ils ont l'air de vous refuser les louanges qu'ils vous prodiguent.
Par un effet dp ce changement bizarre que j'ai déjà signalé , les femmes ont emprunté aux hommes l'esprit de parti, le pédantisme et la passion du jeu ; ceux-ci ont emprunté aux femmes leur indiscrétion et quelques parties de leur parure. Les bottines de castor, le chapeau d'écorce, les pantalons juponnés, les redingotes à grands plis, ne prouvent-ils pas chez les hommes une tendance à quitter les attributs de leur sexe?
Entrez dans tel salon du faubourg Saint-Germain, et prêtez l'oreille aux dissertations politiques de mademoiselle de Cérane, aux homélies religieuses
LES VICES A LA MODE. l65
de madame de Yernage, aux argumentations littéraires de madame deSanoise, et dites-moi si jamais pédant d assemblée, de sorbonne ou d athénée, a mis dans ses discours plus de sécheresse, de déraison et d'entêtement.
Si je dis que Yennui est un vice à la mode , on me demandera d'abord compte de la qualification de vice que je donne à un simple malaise de l'esprit : mais je ne continuerai pas moins à soutenir que l'ennui est un vice : en efffet, quel autre nom donner à ce dégoût qui arrache l^s hommes à la vertu? à cette apathie qui éteint en eux toutes les passions généreuses? L'ennui n'est qu'une infirmité quand il est le fruit du temps et d'une longue expérience de la vie, mais ce mal est un vice quand il atteint l'homme dans sa fleur, quand il s'attache à ces jeunes gens vieillis avant l'âge, et blasés sur des plaisirs qu'ils n'ont jamais goûtés. Paris est plein de ces jeunes ennuyés, et partant ennuyeux, qui sont ou plutôt qui se disent las du monde avant de l'avoir connu , et qui se donnent les airs de haïr les hommes pour se dispenser de les servir et de leur plaire. C'est un spectacle odieusement ridicule que cette vieillesse anticipée, que cette caducité juvénile, qui admet toutes les difformités physiques et morales des hommes courbés sous le poids des ans, sans aucune des vertus que donne lexpérience, sans aucun des plaisirs dont les souvenirs peuvent encore être la source.
f66 UNE PROVINCIALE A PARIS.
VxYi. [5 Mal i8a3.]
Xyp CONSOLATION.
Madame de Mérange attendait une jeune dame de Lunéville, qu'une vieille tante lui avait recommandée, et dont elle s était fait une idée d autant plus ridicule, que sa tante lui en faisait un plus pompeux éloge. La réception de madame de Bodlosquet était un petit divertissement que madame de Mérange avait voulu ménager à ses amies du noble et du brillant faubourg. Il avait été convenu , sans doute pour mettre la provinciale plus à Taise, .que ces dames arriveraient parées de tout ce que le luxe, le goût et la mode pourraient leur fournir de plus délicieux. Une vingtaine de jeunes gens, connus pour l'excellence -de leurs manières et la grâce de leur persiflage, devant lequel aucune vérité, aucune vertu, ne restaient solennelles, avaient été prévenus , ainsi que ces dames, de se rassembler de bonne heure , afin de rendre le cercle plus imposant
et, conséquemment, Tentrée de la petite dame de Lunéville plus amusante.
Attendu que la lettre de recommandation de la tante prévenait que sa jeune amie avait des talents de toute espèce, on n'avait pas manqué d'inviter. des amateurs et même des artistes de première force , pour se donner le plaisir d'entendre la virtuose de Lorraine estropier, sur un magnifique piano d^Érard, une vieille sonate de Steibelt, ou de la forcer à chanter en patois italien quelque air aussi nouveau que Si m abandonné, ou Netcorpiîi non sento.
Cette soirée où l'on se promettait tant de plaisir arriva ; le cercle était brillant et nombreux , et la provinciale était depuis une heure l'objet des plaisanteries les plus aimables et des mots les plus heureux , lorsqu'on Tannonça sous le nom de la baronne Bilboquet. Cette première espièglerie était l'ouvrage dun de ces messieurs, qui avait été donner la consigne au laquais chargé d'annoncer.
La jeurie dame, sans se déconcerter du Épu rire que son nom ainsi défiguré excitait dans le salon y s'avança avec autant de grâce que de dignité vers la maîtresse de la maisoa, qui se confondait en excusas sur la sottise de ses gens. — « De grâce, madame, ne vous fâchez pas, lui dit- elle; on peut pardonner à des laquais de jouer si^à propos sur les noms. — Pas mal du tout , pour un mot de province, dit un jeune homme en s'approchant
l68 UNE PllOVINCIALE A PARIS.
dua groupe qui se formait au milieu du salon, et dans lequel on commençait à passer en revue la nouvelle arrivée. — Savez-vous qu'elle est bien ! — Une taille charmante, un maintien presque assuré. — Due parure élégante. — Oui , et qui eût été de très bon goût du temps du roi Stanislas.... » Tout injuste qu'elle était, cette observation maligne, commentée à voix basse , finit par prévaloir, et devint le texte d'un éloge ironique de l'ancienne cour de Luné ville, dont la tradition paraissait ne pas être perdue. On voulut avoir sur ce point l'avis de madame de Bodlosquet. Quelque adroitement que la question fût faite, la jeune dame s'était aperçue de l'intention qui l'avait dictée.
«Je ne puis guère, répondit-elle, m appuyer, pour avoir une opinion à cet égard , que sur les souvenirs de ma bisaïeule , ou sur les rapports de la respectable tante de madame de Mérange; mais, si je dois en croire les uns et les autres, la cour du bon roi Stanislas offrait un modèle dont il faut désespérer de revoir jamais la copie : les femmes y étaient belles, spirituelles et indulgentes; les jeunes gens, d'une exquise politesse, savaient s'y contraindre sans contraindre les autres, et s'étaient gttëris d'un penchant au persiflage , auquel ils étaient enclins, depuis que madame de Boufflers avait comparé les persifleurs à ces vilains petits sauvages des bords de rOrénoque , qui soufflent de petites aiguilles em-
UNE PHOVINCIALE A PARIS. 169
poisonnées au nez de ceux qui les approchent. » Cette répartie, à laquelle applaudirent ceux mêmes qui l'avaient provoquée , commençait à rompre la ligue , et fut pour madame de Mérange un avertissement de changer bien vite le terrain d'attaque.
On parla de faire de la musique. «On était instruit que madame de Bodlosquet chantait à ravir, et Ion espérait bien qu elle ne se refuserait pas au désir qu'on avait de l'entendre » : elle s'en défendit d'abord avec une modestie pleine de charmes, qu elle appelait elle-même un orgueil bien entendu; « elle savait à quel degré de perfection l'art du chant était poussé à Paris, et il y aurait de la cruauté à exiger d'elle qu elle compromît sa petite réputation devant une pareille assemblée. » Madame de Mérange l'assura qu elle aurait affaire à des juges d'autant plus indulgents, qu'ils n'étaient eux-mêmes que de simples amateurs. L'on insista pour l'entendre avec d'autant plus d'ardeur qu'elle paraissait plus timide ; elle finit par consentir à faire sa partie dans quelque morceau d'ensemble bien facile.
On courut au piano; et, sans la consulter, on ouvrit devant elle une partition de Rossini, en lui indiquant la partie si difficile du soprano dans le quatuor de la Donna del Lago. — « Je chante ordinairement le second dessus, dit madame de Bodlos-? quet en pliant les feuilles de la partition pour les
retournei* plus facilement, et ce n est qu au refus de ces dames que je me chargerai de la prerajère partie, où se trouvent deux ou trois notes un peu hautes pour ma voix. » — Chacun se regardait avec étonnement. Pendant la ritournelle un peu longue du morceau, elle en dirigea le mouvement sans affectation, en l'indiquant du doigt sur le bord du piano, où sa main était appuyée. Les premières mesures de récitatif qu'elle chanta de la manière la plus ferme et là plus pure excitèrent dans rassemblée une rumeur où la surprise avait encore pliis de part que l'approbation; mais bientôt ce dernier sentiment fit place à l'admiration la plus vive lorsqu'on entendit la petite provinciale attaquer en se jouant les plus grandes difficultés, multiplier et varier les agréments sans nuire au charme de l'expression, et mériter enfin que plusieurs étrangers demandassent à leurs voisins si ce n était pas madame Pastà qui chantait. Étrangère à toute autre impression qu'à celle de la musl<[ue, madame de Bodlosquet, qui paraissait s'intéresser bien davantage au succès général de l'admirable quatuor qu'à l'effet isolé qu elle pouvait y produire, suivait de l'oreille et des yeux toutes les parties, suppléait à la rentrée du concertant en retard, remettait dans le ton, sans qu'on s'en aperçût, celui qui s'en était écarté, et porta l'enthousiasme au comble par la chaleur entraînante qu'dle imprima au stretto, où sa voix dominait plus encore
ÇNE PROVINCIALE A PARIS. 171
par la justesse de la mélodie qiie par la puissance des sons.
Madame de Bodlosquet fut reconduite à sa place au milieu des transports d applaudissements qu elle avait excités; son triomphe fut complet, et il est juste de dire que ses rivales, et particulièrement madame de Mérange , s'y prêtaient avec une grâce parfaite. Cependant une jeune dame connue pour la supériorité de sa danse , et qui tenait à trouver sur ce point important la provinciale en défaut, s'arrangea pour improviser un petit bal au piano et se plaça vis-à-vis de madame de Bodlosquet qui se fit d'autant moins prier qu'elle convenait d'aimer beaucoup la danse.
Autre surprise , autre succès ; la dame de Lunéville dansait à ravir, et, qui plus est, savait toutes lés figures les plus modernes : il se trouva même qu elle seule était eiï état de conduire le Cotillon,
La danse cessa et l'on plaça des tables de jeu: cette fois l'aiinable Lorraine fut obligée de convenir qu'elle n'avait jamais touché de cartes de sa vie, et ne parut pas du tout humiliée de son ignorance. Quand madame de Mérange eut formé les parties, elle s'approcha de madame de Bodlosquet; quelques hommes, au nombre desquels je me trouvais, se réunirent autour d'elle, et il s'établit dans ce petit cercle une conversation dont je crois avoir retenu les traits principaux.
« Vous ne jouez pas, lui dit madame de Mérange en s'asseyant près d'elle, vous devez nécessairement vous ennuyer beaucoup dans une ville de province, où vos talents mêtnes ne servent qu'à vous isoler davantage du reste de la société.
— Mais, pardonnez-moi; si Ton peut appeler talent à Paris le peu que je sais en musique et en peinture , nous avons à Lunéville plusieurs familles où l'on aime les beaux-arts, et où on les cultive avec quelque succès. Dans le monde où je vis^ par exemple, et dont la maison de madame votre tante est le point de réunion le plus habituel, je pourrais vous citer cinq ou six personnes à qui les partitions des grands maîtres de l'Italie, de la France et de FAllemajg^ne ne sont point étrangères , et avec qui nous faisons de la musique une fois par semaine. — Et les autres jours? — Nous dçssinôns, nous brodons, nous causons. — De quoi peut-on causer à Lunéville? c'est ce que je voudrais savoir, interrompit un vieux i fat que vous reconnaîtrez à cette question. — Eh bien, monsieur, reprit madame de Bodlosquet avec un sourire moqueur, nous jasons, si vous croyez qu'on ne puisse cauâer qu'à Paris. — Pardon, madame, ajouta-t-il plus follement encore, à en juger par vous je vois qu'on peut trouver à qui parler dans votre endroit j mais, d'honneur, je ne sais pas ce qu'on peut faire ou dire à Lunéville depuis la suppression de l'école militaire des cadets gentils-
UNE PROVINCIALE A PARIS. l']i
hommes, où j ai été élevé, par parenthèse. * — Peutêtre, monsieur le baron, la suppression de Técole des cadets n'a-t-elle pas eu pour notre ville d'aussi graves inconvénients que vous paraissez le croire ; toujours est-il certain quon y vit dune manière très tolérable , qu'on y rencontre des hommes de bonne compagnie, des vieillards très estimables et très spirituels, qui ny regreittent pas du tout lecole des cadets où vous avez été élevé. » Le baron ne fut pas du tout fâché qu on vînt en ce moment lui offrir une carte de v^isk qui lui donnait l'occasion de se tirer du mauvais pas où il s'était engagé , et dont l'avertissait l'éclat de rire qui laccompagna dans sa retraite.
«Je ne prétends pas justifier, du moins dans sa forme, la quCvStion que le baron vous adressait assez maladroitement; mais, continua madame deMérange, j'avoue que j'ai de la peine à concevoir que dans tout l'éclat de la jeunesse, des talents, et de la bfeauté, on puisse s'habituer à cette vie monotone et végétative de la province; j'ai Besoin, pour cela, que vous acheviez de me révéler votre secret, en me donnant une idée de la manière dont vous passez votre temps. — Gomme vous, mesdames, à aimer, à sentir, et à chercher à plaire, avec cette seule différence que nous trouvons dans nos habitudes dés plaisirs sinon plus vifs, du moins plus durables que ceux dont vous placez la^uree dans le mouvement
et dans fe variété. Sans vouloir m'offrir en rien pour modèle, j'userai de la permission que vous m'avez donnée de me prendre un moment pour exemple.
Je suis mariée depuis quatre ans, et je vous dirai bien bas, de peur d'être entendue du ci-devant cadet-gentilbomme, que j'aime mon mari, et que je crois en être aimée avec passion. Vous voyez que voilà déjà quelques beures dé la journée sur lesquelles l'ennui ne saurait avoir de prise. J'ai deux enfants; je ne cbercberai point une expression pour vous donner une idée de l'affection que je leur porte, et dont je m'accuse ; car l'idolâtrie est un défaut. Leur éducation , que je commence au berceau, suivant le précepte du pbilosopbe de Genève , occupe délicieusement ma matinée. J'ai pour compagne, et pour amie, une parente de mon mari, de quelques années plus âgée que moi. Si je voulais vous exprimer la nature et la force du sentiment qui nous unit, je serais réduite à la définition de Montaigne: Cest parceque c'est elle, cest parceque cest mou Nous nous voyons tous les jours, et il est rare que nous ne fassions pas, de trois à quatre beures, une proinenade à laquelle nous donnons toujours le même but , ce qui ne nous empêcbe pas d'y trouver le même plaisir. Notre fortune nous permet d'avoir cbaque jour cinq ou six personnes étrangères à notre table, et il n'est pas un de ces convives babituels, dage et de sexe dif%ents, qui ne concoure à
UNE PROVINCIALE A PARIjS. lyS
Fagrément de nos petits dîners. Bon ou mauvais, nous allons chaque soir au spectacle , quand il ouvre à Ijunéville, et de là nous allons achever la soirée, qui se prolorfge rarement plus tard que minuit, chez la personne de la société qui reçoit ce jour-là. Dans ces assemblées du soir, dont la conversation, la musique et la lecture font les frais tour-à-tour, nous nôulPsommes volontairement privés de deux moyens de distraction dont les avantages ne nous ont pas paru compenser les inconvénients : on ne médit pas , et on ne parle pes de politique. Telle est la vie que nous menons à Luné ville, et à laquelle on finit, je vous assure, par trouver quelques douceurs, pour peu qu'on se résigne à vivre dans une petite société où chacun, averti parDuclos, apporte de la -politesse san§ fausseté, dé la franchise sans rudesse, de la complaisance sans flatterie, et des égards sans contrainte. >'
La petite provinciale fit événement chez madame de Mérange ; on quitta les tables de jeu poiar l'écouter, et elle eut la gloire de convaincre ces dames qu on pouvait à la rigueur trouver en province des femmes qui ne fussent pas tout-à-fait déplacées dans les plus brillants salons de Paris.