K** XVII. [6 MAI
XVIP CONSOLATION.
Les Contrastes.
La France est le pays des contradictions et des contrastes.
Voltaire, Dict. philos.
Que sais-je !
MONTAIGNS.
Depuis «quelque temps on dit moins de sottises, mais on en fait bien davantage.
Ne serait-ce pas qu'on a donné le pouvoir à ceux qui avaient la parole ?
S'il était vrai, comme le dit Raphaël Mengs, que le beau dans la nature et dans les arts fût le résultat des oppositions et des contrastes , certes aucun peuple ne serait plus beau que le peuple français , et aucune ville plus belle que Paris; les contrastes, au moral comme au physique, y frappent de toutes parts Fesprit et les yeux ; le génie et la sottise, la laideur et la beauté, la difformité et la grâce, la
fierté et la bassesse, la franchise et rhypocrisie, rhonnête homme et le méchant, le riche et le pauvre, lor et la boue, le palais et la cabane, s y montrent à chaque paêf, et presque toujours accouplés pour rendre le contraste plus frappant. Néanmoins je me permettrai cette fois, contre lavis de Tauteur des Réflexions sur le beau, que je viens de citer, de croire avec Horace que du rapprochement immédiat des êtres d une nature tout-à-fait opposée, il ne peut résulter qu'un ensemble monstrueux beaucoup plus propre à exciter la surprise que ladmiration. Si je voulais m'écarter un peu de mon sujet, je n'aurais pas de peine à prouver que labus du précepte de Raphaël Méngs a produit, dans la littérature et dans les arts, ce genre extravagant auquel on a donné le nom de romantique, et que Tabbé Leblanc a^i bien défini dans ce passage de ses Lettres sut les Anglais.
« Déjà, dit-il, quelques uns de nos artistes et de nos littérateurs ne se font plus scrupule de faire contraster la iime avec un dragon , une feuille de rose avec une aile de chauve-souris; ils ne suivent plus aucune régie dans leurs bizarres productions ;■ après avoir entassé sans goût et sans choix des colonnes sur des chapiteaux , des rochers sur des plaines, des cascades dans un désert, ils croient avoir fait preuve d'une imagination sublime s'ils ont placé
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dans quelque coin de ce chaos un amour épouvanté, ets'ils ont eu Fheureuse idée d'encadrer le tout dans une guirlande de fleurs : voilà ce qu'on appelle des peintures du nouveau genre. » '
Mais sans prolonger la discussion sur l'effet des contrastes, j'en reviens à dire que cette capitale est aujourd'hui plus que jamais la ville des contradictions et de l'antithèse.
Commençons par le contraste le plus révoltant; je le mets en action dans une scène dont je fus témoin l'an passé. M. de Lezy est revenu d'Angleterre U y a cinq ou six ans, ramenant avec lui sa fflle aînée, lune des plus jolies personnes que j'aie vues de ma vie. Pendant l'absence assez longue qu'avait faite M. de Lezy, ssi femme était restée en France. lîa réunion des deux époux avait accru leur famille d'une seconde fille qui promettait d'être plus belle encore que sa sœur aînée : jugez de ma surprise en apprenant, quelques semaines après la première visite que j'avais faite dans cette maison, que cette enfant, que j'avais vue le mois dernier sifcien portante, était attaquée d'une petite-vérole de la plus maligne espèce.
Je courus chez M. deJiÇïy; je le trouvai, ainsi que sa femme et son autre fille, dans! la chambre de la pauvre petite malade luttant contre l'affreuse maladie quil'emport^ deux jours après. Je ne vous parle point du désespoir de. cette famille , et je ne
piiends de cette scène douloureuse que ce qui appartient à mon sujet.
«J'entends , me dit M. de Lezy la première fois que je le revis après cette cruelle catastrophe, les re-proches intérieurs que vous m'adressez et que la pitié laisse expirer sur vos lèvres : non , mon ami , ce n'est point mon imprévoyance qu'il faut accuser de mon malheur, c'est ma stupide faiblesse pour les préjugés de ma femme; j'ai voulu faire vacciner', cette enfant un mois après sa naissance, comme l'avait été sa sœur, mais ni raisonnements ni prières n'ont pu vaincre sur ce point la répugnance de madame de Lezy. Deux hommes, son médecin et son directeur, ont mis à profit mon absence pour s'emparer de son esprit, et pour lui prouver, l'un, que cette espèce d'inoculation^ tout en préservant de la petite-vérole, pouvait devenir le germe de plusieurs autres maladies plus dangereuses; l'autre, que c'était contrarier les vues de la Providence que de chercher à se soustraire à un mal qui entrait nécessairement dans ses desseins. J'ai vainement essayé de dissiper ses craintes et d'opposer l'autorité d'une expérience de plus d'un quart de siècle aux chimériques terreurs d'une double superstition; j'ai sans cesse offert à ma femme l'exemple de sa fille aînée que la vacdne a si heureusement préservée du fléau qui menaçait sa sœur. Je n'ai.jaraais su résister aux pleurs d'une femme : j'ai compté sur les bienfaits du
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temps pour faire entendre raison à la mienne : vain espoir, la maladie s'est déclarée, ^t ma fille est morte ! Dans son désespoir, madame de Lezy s^est jetée d'un extrême dans un autre; elle abjure la médecine et la Providence : la sagesse voulsgt qu elle se contentât de changer son médecin et son directeur. »
Pour observer un contraste tout aussi prononcé, . mais moins affligeant , j ai assisté le même soir à une séance de TAthénée et à une séance des Bonnes- Lettres. Gomment supposer que les orateurs et leur auditoire, dans ces deux sociétés, appartiennent à la même ville et à la même époque?
J'entre à l'Athénée ; j'y trouve une assemblée nombreuse et choisie ; j'entends successivement, et avec le même plaisir, deux habiles professeurs : l'un , profondément instruit dans les sciences physiques, invoque l'expérience des siècles et les progrès des lumières, dont il est un des plus zélés propagateurs, pour mettre à la portée de tous les esprits les grandes découvertes et les hautes vérités sur lesquelles se fondent les nouvelles doctrines ; l'autre, fier de toutes les conquêtes de la raison humaine qu'il s'est appropriées par l'étude, donne la morale pour base à la politique, et fonde ainsi l'art de gouverner les peuples sur cette conscience universelle où les lois humaines ont leur principe, leur garant, et leur juge. Les leçons et les discours de ces deux orateurs por-
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taient lempreinte d'une ame forte, dun sens droit, et d uû talent courageux.
.L'esprit et le cœur préoccupés des grandes vérités que je viens d'entendre, j'arrive à la société des Bonnes-Lettres, et je me crois transporté à mille lieues du pays , à six siècles de l'époque où je me trouve. Un disciple de Galien , abusant du don de la pai'ole, définit la raison une lumière obscurcie, et s'évertue à combattre les doctrines de Locke et de Cabanis qu'il précbait autrefois avec toute l'éloquence de la conviction : cet apôtre d'une philosophie cabalistique a pour mission de subtiliser la matière au point de la soumettre immédiatement à l'autorité spirituelle. Un plus vieil çidepte de la science de Yabsolu s'est chargé de la partie de l'histoire qu'il réduit à l'art de flatter la puissance, et d'entonner le Te Deum quel que soit le vainqueur.
Rabelais peint à merveille l'éducation des enfants des rois quand il dit que Gargantua passa les dix premières années de sa vie à boire, manger, et dormir; à manger, dormir, et boire; à dormir, boire, et manger; mais enfin cette éducation, très bonne pour les princes qui n'ont pas autre chose à faire dans ce monde, n'est pas suffisante pour leui^ su-^ jets qui ont besoin de gagner la vie que leurs maîtres ont reçue gratis : il est à-peu-près prouvé qu'uq peuple est d'autant plus vertueux, d'autant plus riche qu'il est plus instruit ; ceux qui le gouvernent
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auraient donc intérêt à peif ectionner son éducation , s'il n'était également vrai que Tamour de la liberté est un résultat non moins certain du progrès des lumières : de là ces maximes contradictoires de la philosophie et de la politique , Instruisez le peuple pour quil soit heureux; ne l'instruisez pas pour qu'il soit soumis : de là aussi deux sortes d'enseignement dans un pays où les philosophes et les prêtres se disputent, depuis près dun siècle, le privilège de Imstruction publique; de là enfin ce contraste si choquant en France, au dix-neuvième siècle, de l'enseignement mutuel et des écolâtres. Il serait inutile de chercher les avantages d une méthode sur l'autre: c'est aux preuves qu'appartient maintenant la discussion; je leur laisse la parole.
Tout Paris connaît Vanière : c'est un homme qui avait juré de mourir sans renoncer à aucun de ses préjugés; tel est son entêtement sur ce point, qu'avec un bon cœur et un esprit juste , à beaucoup d'autres égards , il en est encore à regretter la torture^ les lettres de cachet, et la révocation de l'édit de Nantes : je qe parle pas de la gabelle , son père était fermier général.
Nous disputions ensemble l'année dernière sur les deux modes d'instruction populaire : j'avais épuisé vainement , à l'appui de la cause que j e soutenais , toutes les ressources de la raison et de la logique ; à mes arguments les plus forts contre ses préjugés sa ré-
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ponse était toujours la même : <c La sagesse du siècle , me disait-il, consiste à traiter de préjugé tout ce qui gêne ses vices, et Ton a tout dit quand on a répété ce mot, d'un ton de supériorité qui ne blesse pas du tout mon amour-propre : je veux bien croira, ajouta-t-il, que je ne connais pas comme vous toutes les erreurs auxquelles lesprit humain peut se livrer, mais je me persuade que je n'ignore aucune des vérités essentielles à son bonheur. — Vous me prouvez cette fois encofe , lui dis-je , qu on peut être aussi fidèle à Terreur qu'à la vérité , lorsqu'on ne Fa pas reçue par l'impression de l'exemple, et que les préjugés d'un homme d'écrit ne peuvent être déracinés que par lexpérience; voulez-vous la prendre . pour juge dans la question importante que nous discutons en ce moment; je vous en offre le moyen: nous avons deux petits-fils du même âge, à quelques jours près, et nous songeons l'un et lautre à commencer leur éducation : eh bien , placez le vôtre dans une de vos maison de la doctrine^ à qui nou^ devons.
tant de grands hommes de la force de M. de P n;
moi , j'enverrai le mien à Vécole mutuelle, et d'aujourd'hui en un an, jour pour jour, nous réunirons à déjeuner mon petit Camille et votre petit Théodore, et nous leur ferons subir un examen qui nous mettra à même de juger et de comparer leur progrès. » Non content d'accepter le défi, Vanière y mit pour condition que celui de nous qui serait vaincu
abandonnerait son opinion et adopterait pour soo élève le mpde d'ienseignement quelexpérience d'une année aurjiit démontré le meilleur.
Dès le lendemain les deux enfants furent mis en pension, et Tannée suivfintç, à pareil jour, un jury composé de quelques amis communs se. réunit chez Vanière pour prononcer sur le degré d'instruction de Théodore et de Camille. Ai-je besoin de dire que la supériorité la plus incontestable fut acquise à l'élève de l'école mutuelle? celui-ci lisait couramment toutes les espèces de caractères imprimés ou manuscrits, écrivait presque correctement tout ce qu'il pouvait lire, savait d'une manière imperturbable les deux premières règles de l'arithmétique, tandis que l'élève desji'ères épelait encore ses mots et traçait à peine sur le papier quelques jambages informes. Vanière, obligé d'avouer la défaite de Théodore, croyait du moins réclamer pour lui l'avantage de l'instruction chrétienne ; mais à sa grande confusion l'élève des écolàtres resta sur ce point même beaucoup au-dessous de son petit concurrent. Vanière s'est rendu de très bonne grâce à l'évidence ; nos deux enfants sont aujourd'hui dans la même école mutuelle , d où ils sortiront à dix ans presque aussi savants que l'honorable élève des frères ignorantins l'est à soixante.
La France aujourd'hui ne ressemble pas mal à
ces Silènes ' auxquels Alcibiade comparait Socrate. Le plus jeune de mes fils a vingt ans ; il se rappelle qu'au sortir de lenfance on ne lui parlait que de victoires, de patrie, de grandeur nationale, de lumières acquises, de veftus philosophiques ; mais il regarde autour de lui, et les objets qui l'entourent ne lui offrent que des images de défaite, de corruption, de fanatisme^ d'avarice et d'ignorance : il ouvre le Silène : quel contraste du dedans avec le dehors 1 Voltaire et Fabbé de La Mennais, la gaillotte et les bateaux à vapeur, les jésuites et les jolies femmes, ' la lumière et les ténèbres, la philosophie et la superstition , la liberté et les gendarmes.
Les Pourquoi.
Un de mes plus vieux amis est tombé dans une singulière espèce de folie : à toutes les demandes qu on lui adresse, à toutes les observations qu'on lui fait, il ne répond guère que par un mot : Pourquoi? Ces deux syllabes sont devenues les ritournelles obligées de tous ses discours. Soit qu'il parle de religion, de morale, de politique, de science ou de littérature, sa phrase la plus raisonnable, sa pensée la plus juste , la plus claire , est t<5ut-à-coup brisée par
' Espèce de statues risibles au-dehors , et qui renfermaient audedans des images divines.
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cette interrogation fatale. Je passe rarement une semaine sans lui rendre visite; à Tintérêt que je lui porte se joint, il faut bien que j'en convienne , le désir d'observer et de suivre les progrès de cette maladie de son intelligence.
Je trouvai dernièrement mon pauvre ami Gérard de B... dans sa petite maison de Passy : la demeure du nécromancien, qui a fourni à Rembrandt le sujet de son joli tableau, n'est pas plus bizarrement pittoresque. Au fond d'un belvéder, dont les draperies d'un violet sombre éteignaient le jour et faisaient une véritable chambre obscure, Tami Gérard était assis dans un fauteuil gothique ; près de lui, sur un guéridon en forme de trépied, brûlait une lampe dont la clarté douteuse se mêlait à la lueur non moins équivoque qui pénétrait dans ce réduit. Sur une grande table , dont une partie se rabattait sur les longs bras d'un fauteuil qui lui servaient de supports, étaient placés un astrolable, des récipients, des cornues, plusieurs instruments de physique, des débris d'histoire naturelle, et quelques livres épars. La fourrure dont il était enveloppé , sa barbe qu'il avait laissé croître, son attitude méditative^ et l'étrangeté de tant d'objets, contribuaient à lui donner l'air d'un vieux sorcier en retraite qui préparait une évocation.
«C'est vous, me dit-il, en se soulevant à demi... Poufquoi?... — Parceque je vous ai toujours aimé,
et que je m'intéresse à vous. — Pourquoi vous intéresser à moi? je ne m'intéresse à rien, à personne.
— Eh pourquoi cela, mon ami? Ah! pourquoi!
Voilà le moit.
Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
Asseyez-vous, et causons. »
Son mot favori, qui m'était échappé, flattait sa manie, et me donna l'occasion dé reconnaître, en l'écoutant, la vérité de cette réflexion de Montaigne:
« Rien ne touche à la plus haute folie comme la u plus haute sagesse; il n y a de lune à l'autre qu'un u tour de cheville. »
u Oui, sans doute, continua Gérard, heureux , mille fois heureux, celui qui peut connaître le pourqu o des choses! mais, quis polest? tout n'est-il pas incertitude et mystère? Qu'est-ce que la vie?, qu'estce que la mort? pourquoi naître ? pourquoi souffrir ? le passé , le présent, l'avenir, qu'est-ce que ces mots signifient? je veux le savoir, et si je dois ignorer toutes ces choses , pourquoi m'avoir donné le désir de les connaître?. •
« J'ai passé ma vie à demander compte à la nature de l'ignorance où elle me laisse ; j'ai interrogé toutes les sciences , et toutes m'ont répondu que lescauses finales leur étaient cachées : si le monde physique est inexplicable à mes sens imparfaits , dû
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moins, m'étais-je dit, letre moral ne se dérobera pas à cette conscience éternelle dont je sens en moi la divine émanation. Qu est-ce donc que le bien et le mal, le juste et l'injuste, le vice et la^ vertu ? Autre mystère du cœur où la raison , effrayée de ses propres découvertes, s arrête encore dans un doute insupportable.
«Fatigué de ce vol hardi dans un espace sans mesure et sans limite , je suis redescendu sur la terre que j'ai parcourue en tous sens pour chercher le pourquoi des coutumes, des mœurs, des institutions, des gouvernements, chez les différents peuples; par-tout absurdités , folies et contradictions! les Chinois adorent ce que les chrétiens méprisent; les lois commandent à Benarès ce qu elles punissent Jl Lisbonne; là vous pouvez épouser autant de femmes que vous pouvez en nourrir; ici vous ne pouvez en avoir qu'une , et vous êtes condamné à mourir sans enfant si par hasard elle est stérile; j ai dépensé la plus grande partie de ma vie et de ma fortune dans des courses lointaines, où je n'ai rien appris, sinon qu'on peut devenir crédule par bêtise après avoir été incrédule par présomption^
« A soixante ans, j'ai tout vu, tout senti, tout essayé, et j'ai trouvé avec désespoir que tout était vide, que rien n'était vrai sur rien, et que l'homme le plus savant est celui qui s'aperçoit le plus tôt que la vie n'est qu'une longue mystification dont la
mort , à tout prendre , est encore le trait le moins absurde.
u La curiosité fit le tourment de mon enfance; j'interrogeais avec franchise, on me répondait sans bonne foi , et je faussais ma débile intelligence en cherchant la vérité sur la route de l'erreur où Ion égarait mes premiers pas: l'amour, qui dévora ma jeunesse, me laissa convaincu qu'il ne nous concentre en nous-mêmes que pour nous rendre plus complètement malheureux, et qu'il n'est plus un plaisir dès qu'il cesse d'être une folie.
«Dégoûté de ce roman, j'étudiai l'histoire; dégoûtant amas d'absurdités, de bassesses et de mensonges ! Pourquoi tous ces écrivains semblent-ils s être donné le mot pour accréditer des erreurs? Bayle me répond : Lorsqu'ils voulaient dire la vérité ; ils ne le pouvaient pas ; lorsqu'ils ont pu la dire, ils ne le voulaient plus. Eh! misérables, ^ue vous revient-il aujourd'hui d'avoir flatté le lâche Octave et flétri la mémoire du grand Julien?...
«De toutes les études, celle de l'homme est la plus positive et la plus nécessaire. A l'exemple de Montaigne, je fis de moi-même l'objet de mes observations et de mes expériences : quel en fut le résultat? Que l'homme est une énigme sans mot, un composé bizarre de luouvements sans but , de passions sans objet et de désirs sans terme. Découragé d'une e?^istence inexpl^able que rien ne motive,
que rien ne console, je me suis assuré par moimême qu'il ny a pas d'homme à qui la vie pèse autant qu'à celui à qui il n'en coûterait plus rien pour la perdre. »
— « Je vous ai bien écouté , lui répondis-je avec l'expression du plus vif intérêt, et je vois, mon cher Gérard, que la pénétrante activité de votre esprit vous est devenue fatale : né quelques siècles plus tôt, vous eussiez cherché dans l'astrologie, comme cet adorable Julien dont vous me parliez tout-àl'heure, les moyens de satisfaire au besoin insatiable de tout savoir, de tout comprendre, qui fait le ♦ tourment de votre vie.
i< Une ambition surnaturelle vous porte à demander au passé, à l'avenir, Texplication des mystères qu^ la raison humaine ne saurait pénétrer; vous vous révoltez contre l'imperfection de votre nature; mais pourquoi, vous demanderairje à mon tour, ne donneriez-vous pas à votre intelligence une direction plus utile à vous-même et aux autres? Laissez là toutes vos théories spéculatives sur le passé qui n'est plus., sur l'avenir qui peut ne pas être; occupez-vous du présent qui vous appartient Il me
semble entendre un médecin dire au malheureux qui souffre : enivrez-vous pour vous étourdir sur vos douleurs. Ce présent, auquel vous voulez que je m applique, n'est -il pas aussi effrayant que le passé, aussi obscur que l'avenir? J'ai passé un mo-
ment derrière le théâtre, j ai vu mettre en placé les décorations, jouer et s'habiller les acteurs de cette farce tragi-grotesque, dont le hasard, sous le nom de politique, dispose les scènes à tiroir; je n'y ai rien compris.
« J'ai lu dans les lettres de Guy-Patin qu'un certain charlatan, nommé Pétronas, qui vivait du temps d'Hippocrate, n'employait, pour toutes sortes de maladies, qu'une seule et même drogue, de la ciguë mitigée , et cependant ses malades guérissaient. Ce n'était pas, ajoute l'ennemi de l'antimoine , par une bonne qualité qui appartînt à son remède , mais par des révolutions heureuses qui s'opéraient fortuitement sur ses malades. Il en était de cette penacée comme d'un coup d'épée qu'un homnie dangereusement malade d'un abcès reçut dans son mal, et qui se trouva guéri par le fait d'une blessure presque toujours mortelle. Nos Pétronas politiques ne sont ni plus prudents , ni plus habiles; ils poussent le plus souvent au hasard, mais par hasard ils peuvent percer l'abcès.
" Qui sait, qui peut savoir pourquoi cet empire croule? pourquoi cet autre se relève? Est-ce parceqne César a craché à droite ou à gauche en allant au Capitole? est-ce parceque le caprice d'une reine a fait choix d'un amant cardinal? Pourquoi telle ou telle grande bataille, d'où dépendait l'existence d'un royaume, a-t-elle été gagnée ou perdue? Est-
ce parceque dun côtelés soldats étaient à jeun, el de lautre qu'ils avaient eu une double ration d^eaade-vie? est-ce parceque la fortune a trabi les plus braves? Eh! mon ami, connaître ce qui va se passer dans une heure , pénétrer dans les intrigues où vous jouez un rôle à votre insu, démêler au milieu de ce tourbillon d atomes politiques le faible germe de la grande catastrophe qui va peut-être ébranler le monde ^ faire entrer dans les calculs de la raison la leçon de lexpérience , la sainteté des promesses, Févidence du bon droit, la puissance de la volonté, la force des caractères, lascendant de la vertu, en un mot prophétiser le présent en lui accordant la durée dun jour, n est ni plus facile, ni moins fou que d'annoncer ou d'expliquer l'avenir. »
La contradiction ne fait qu'aigrir les esprits de cette trempe; aussi, dans la suite de cet entretien, me suis-je borné à faire observer au philosophe Gérard qu'il voyait juste, mais qu'il avait tort de ne re^rder qu un côté de la médaille, et de perdre, à rechercher inutilement les causes, le temps et le talent qu'il pouvait mettre à juger les faits...
En rentrant à Paris par les Champs-Elysées, je méditais sur ce que je venais de voir et d'entendre, et , sans m'en apercevoir, je me laissai entraîner au charine, ou, si l'on veut, à la folie dés mêmes spéculations auxquelles, un moment auparavant, je blâmais le vieux Gérard de s'être livré. Je me mis à
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interroger à mon tour mes souvenirs, mes impressions , mes lectures , les usages anciens, et les mœurs contemporaines.
Je m'adressai d'abord à l'histoire : ^^ Fille du temps, mère de l'expérience et conseillère des hommes, ne pourrais- tu m'apprendre pourquoi tes documents les plus certains offrent tant d'incertitude?
Pourquoi tu as conservé tant de fausses vertus , et laissé dans l'oubli tant d'actions généreuses?
Pourquoi Salomon, qui possédait cent femmes et trois cents concubines, qui bâtit des temples à la Vénus impudique des Sidoniens, qui se distingua entre tous les rois par le luxe de sa cour, par la magnificence de son palais et la somptuosité de sa table, est appelé par toi le modeste , le tempérant, le sage?
Pourquoi David , le plus cruel , le plus débauché des tyrans, est honoré dans tes annales du nom d'homme selon le cœur de Dieu ?
Pourquoi admirés - tu dans Alexandre ce que tu hais dans Attila?
Pourquoi le christianisme, qui recommande si impérieusement la pureté des mœurs , a-t-il vu naître et s'étendre des vices plus odieux , des débauches plus effrénées que celles dont Tibère avait offert.au monde le hideux spectacle ?
Pourquoi Gracchus est-il l'objet d'un culte histo-
Ehmite en prison. 1 3
194 QUELQUES VÉRITÉS Ï)URËS.
rique , tandis que la mémoire de Rienzi est si ridiculement travestie par le père Du Cerceau? >»
Je me suis mis ensuite à réfléchir sur les us et coutumes des nations, et je ny trouvai ni pins de justice ni plus de bon sens.
Pourquoi les langues et les villes, formées les unes et les autres de pièces de rapports , de cabanes et de palais réunis, de mots barbares et de termes sonores , offrent-elles tant d'incommodités et de vices de construction?
Pourquoi les pays les plus chauds sont-ils précisément ceux où les hommes ont grand soin de charger leur tête d'une espèce de pyramide d un poids énorme, de couvrir et de ceindre leur corps de letoffe la plus chaude qu'ils puissent trouver , tandis que les peuples de l'occident et du nord , emprisonnés dans des vêtements étroits et légers, ne songent pas à se mettre à l'abri de la rigueur de leur climat, en se couvrant de draperies larges et chaudes?
Pourquoi, chez le peuple qui a le plus de prétention à la grâce et à l'élégance, les hommes entourent-ils leur cou d'un carcan incommode qu'ils appellent cravate, et les femmes étreignent-elles leur poitrine et leur taille dans un étau de baleine?
Pourquoi, chez la même nation, l'amour d'une jeune fille est-il regardé comme un crime, et celui d'une femme mariée comme une faiblesse?
Pourquoi en France , où l'égalité est regalrdée
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comme le premier des biens, la servitude nest-eUe pas le plus grand des maux?
«Pourquoi les Anglais, si fiers dune liberté nominale, sont-ils, de toutes les nations de l'Europe civilisée , celle où le régime féodal a laissé les traces les plus profondes?
Pourquoi les annales de ce même peuple anglais, où brillent tant d'actions glorieuses, offrent- elles tant d'exemples d'inhumanité, d'avarice, d'égoïsme et de perfidie?
Pourquoi le peuple du monde qui aime le plus la gloire paraît -il être celui qui craint le moins la honte?
Pourquoi chez nous le talent qu'on idolâtre ne peut-il réussir sans intrigue , ni percer sans cabale?
Pourquoi le théâtre des mauvaises mœurs et du mauvais langage est-il devenu depuis six ans le rendez-vous de la bonne compagnie?
Pourquoi la plus aride, la plus triste des passions, l'amour du jeu, s'est-elle emparée de la jeunesse?
Pourquoi à tous les âges, dans tous les rangs, tant d'égoïsme et si peu d esprit national ?
Pourquoi cette ame de prince s'est-elle logée dans lé corps dun pauvre artisan?
Pourquoi l'ignoble instinct de l'animal le plus immonde est-il le partage de cet homme que la fortune
et la société oDt comblé de faveurs et de richesses?
Pourquoi cet autre, qui pouvait faii'e de bons chapeaux , fait-il de mauvais sermons?
Pourquoi tant de haiues, de jalousies, de bassesses et de sottises? pourquoi tant d efforts ridicules pour étouffer la vérité? tant d'inutiles mensonges, de lâchetés commises, de mépris soufferts, d espérances honteuses, pour arriver quelques jours plus tôt ou plus tard à prendre pompeusement possession de quelques pieds de terre, au milieu des malédictions qui accompagnent à son dernier gîte rhomme injuste et puissant dont la vie était un fléau pour ses semblables? pourquoi Fissue malheureuse d une seule bataille a-t-elle fait d'un peuple de géants une nation de pygmées?
J'allais entamer une nouvelle série de questions, lorsque j'arrivai à la porte de ma cellule: je me proposais d'y répondre à tète reposée; mais, je dois le dire à ma honte, je n'ai trouvé à tous mes pourquoi que cette réponse des enfants : Parceque,,..
Boutades philosophiques.
N'est-il pas vrai que le corps d'un homme ne peut se trouver que sur un point à-la-fois? Qu'importe donc que ce point unique soit indiqué par le canrice de l'individu , ou par celui de quelques gens
vêtus dune simarre et coiffés dun mortier? La chose importante, en quelque lieu que vous soyez, c'est d y être bien avec vous-même.
L'emprisonnement (dégagé, il est vrai, des souffrances physiques de toute espèce dont les exécuteurs de notre code draconien ont su l'enjoliver) n'est que l'obligation de séjourner dans le même endroit aussi long-temps qu'il plaît à ceux qui vous y envoient. Cette contrainte est bien peu de chose pour l'homme dont la vie est dans la pensée. N'estce pas dans l'isolement que l'ame apprend à con naître toute sa puissance? que l'esprit, forcé de se replier en tous sens sur lui-même, s'interroge, se pénétre , et , comme aurait dit Montaigne , se tâte dans tous les points ?
Donnez donc aux écrivains de bonnes lettres de cachet , de bonnes geôles, de bons cachots; le talent périt faute d'orages, comme les vaisseaux dans un calme plat.
— Qu'est-ce que le talent et même le génie? La faculté de tirer au profit des autres des jouissances nouvelles de ses études , de ses souvenirs et de ses impressions. Comment arriver à cette possession entière de son être moral sans se concentrer en soimême , sans créer, si j'ose m'exprimer ainsi, le vide autour de soi? Tous ces avantages, la prison vous les procure; on convient assez généralement que les tribunaux ne l'épargnent point aux gens de let-
très : donc les tribunaux tendent à multiplier en France les hommes de génie et de talent. Je ne serais pas étonné, cependant, que ceux-ci se crussent dispensés de la reconnaissance.
— La réputation est une sorte d'existence où l'on n^estpas.La prison, l'absence ou la mort, ajoutent toujours quelque chose à la meilleure ou à la plus mauvaise réputation.
— Il y a des gens d'une nature si indulgente qu'ils ont besoin d'une grande injustice pour se déterminer à haïr : jusque-là le mépris leur suffisait.
— Si les occasions de faire des malheureux sont très fréquentes pour les hommes puissants , on conviendra que ceux de notre époque n'en laissent échapper aucune.
— Sir William Jones parle d'un pays , sur les bords de rindus, où, tous les dix ans, les jugements des tribunaux sont revisés par un conseil suprême. Les condamnés peuvent s'y porter accusateurs de leurs juges, et s'ils parviennent à prouver leur innocence, les magistrats, à leur tour, subissent l'arrêt qu'ils ont rendu. Sir William observe que le tribunal suprême n'est jamais convoqué; circonstance, ajoutet-il, qui ferait infiniment d'honneur aux juges de ce pays s'il y avait quelque exemple de condamné qui eût survécu dix ans à sa condamnation.
— ^Quel est le philosophe qui a dit que l'espion de poUce est un homme prudent et timide qui a
pesé tous les inconvénients de letat de voleur et tous les dangers du métier d'assassin?
— Un livre curieux à faire serait celui où Ton indiquerait par quelle échelle de bassesse, d'injustice et d'impudence , le plus médiocre , le plus méprisable et le plus méchant des hommes est quelquefois parvenu à se faire appeler votre excellence.
— La Flore française s est enrichie d une plante étrangère qui ne fleurit que tous les trente ans; cette plante ressemblerait à la liberté , si cette dernière parvient à s acclimater sur notre sol.
— L'avantage etTinconvéniept de la prison, c'est que tout y marque, tout y fait impression , comme le son le plus léger fait bruit dans le silence.
-^On ne parle jamais mieux de liberté qu'en prison. Milton ne travaillait à son Éden que dans «ne cave ; Apollon rendait ses oracles dans îip souterrain de Délos.
— D'échos en échos une grave injustice se propage , se grossit, et finit par faire autant de br^it qu une grande cruauté.
— Les grands espaces nuisent au bonheur ; fm toutes choses on a besoin de voir ou de sentir des limites : c'est pour cela que Milton imagine un paradis d'une petite étendre , et un enfer immense.
— Continuons ce propos ii^^rrompu , pu Vof^ ne trouvera d'autre liaison que cdJ.e du lieu qui le? inspire, par une anecdote que le souveqir dou-
blemeat pénible des frères Faucher rappelle à mon esprit.
Si la ressemblance des frères entre eux a souvent produit des méprises funestes, elle a, du moins une fois , donné lieu à cet exemple d'un dévouement héroïque.
Les frères Montain, tous deux médecins distingués, exerçaient à Lyon , leur patrie, un art où ils s'étaient acquis l'estime et l'amitié de leurs concitoyens, lorsqu'en i8 1 5 tout ce qu'il y avait de Français dans cette ville se fédéra pour opposer au torrent des armées étrangères une défense nationale.
Le docteur Montain aîné se trouva compromis dans une affaire de conspiration , et fut condamné à cinq ans de détention. Il avait déjà pasàé plus d'un an dans une prison de Lyon très malsaine , et dans laquelle il avait contracté des douleurs si vives qu'il avait obtenu d'être transféré à Paris, et d'achever à Sainte-Pélagie le temps de sa détention. En sortant des cachots de Lyon le docteur Montain était perclus au point de ne pouvoir se traîner qu'à l'aide de béquilles.
Son frère l'accompagna dans un voyage qu'alongêait beaucoup la correspondance de gendarmerie, qui ne fait que trois ou quatre lieues par jour : cependant le grand air et l'exercice rendirent quelque vigueur au malade.
Arrivés à Paris; on écroue un docteur Montain à
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Sainte-Pélagie ; les deux frères s embrassent tendrement et se séparent.
Une semaine s'était écoulée , et le prisonnier venait de recevoir une lettre par laquelle il apprenait que son frère était en sûreté dans une ville de la Belgique ; il demande alors à comparaître devant M. le procureur-général : celui-ci se rend à la prison, et le docteur Montain lui déclare qu il est retenu par un. acte arbitraire, attendu que ce n'est pas lui, mais son frère, qui avait été condamné à Lyon.
L'enquête ordonnée sur-le-champ prouva en effet que le plus jeune des deux frères avait trouvé le moyen, dans la route, de prendre la place de son aîné, et que celui qui avait été écroué à Sainte-Pélagie n'était point celui qu'avait frappé l'arrêt.
On ne trouva dans le code aucune loi qui incriminât cette action généreuse, et les deux docteurs Montain se trouvèrent ainsi rendus à la liberté.
— Les mémoires de Sainte-Pélagie seraient un livre curieux à faire... Ty songerai.
Le désir d'avoir.
En mettant de Tordre dans de vieux papiers, il m'est tombé dernièrement sons la main un numéro du Courrier de l'Europe^ où je trouve consignée cette remarque de lord Temple : « Mes réflexions m'ont conduit depuis long-temps à pressentir la
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marche rétrograde que preoaient nos affaires; mais du moins j'accordais quelque délai à mes craintes: il était réservé à nos hommes d état d'anticiper sur un si triste avenir : leur folie , leur ignorance , leur faihlesse et leur témérité, précipitent le cours des eh oses avec une rapidité qu'il eût été difficile de prévoir... Ils ne répondent pas; je les soupçonne de connaître mieux le livre des Nombres que celui de la Sagesse, »
Je serai plus affirmatif que lord Temple, et je dirai positivement que de nos jours les hommes du pouvoir connaissent infiniment mieux ce livre des Nombres que le Manuel dEpictéte. C est une honteuse épidémie que cet amour de l'or qu'ils ont inoculé à la nation entière. Depuis le ministre jusqu'au garçon de bureau , depuis le yalet qui monte dans les carrossesjusqu au laquais qui monte derrière, tout le monde en est atteint : aujourd'hui le vice est une chance, la pensée est un calcul: les devoirs, les plaisirs, les engagements, s'expriment en chiffres; le mariage, l'amour même n'est plus qu'une régie d'arithmétique. Le langage s'est empreint de la corruption des mœurs , et le mot de spéculation est par-tout employé comme synonyme de hienfait, de service, de dévouement et d'amitié.
Clhez nous , comme chez les Anglais , on entend aujourd'hui par homme respectable un homme à son aise; par un homme chaud, ardent, un homme qui s'occupe de sa fortune ; et l'on cite un billet
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d'un député tout semblable à celui d'un membre de la chambre des communes à lord Walpole : <* Si vous ne m envoyez pas d argent , je voterai selon ma conscience. »
On comparait devant le Tasse letat où se trouvait alors l'Italie avec Tétat où elle s'était vue sous les anciens Romains : le prince de Conca fut d'avis qu'il n'y avait pas de parallèle à établir entre deux ordres de choses si différents : « Au contraire , dit le Tasse, cette différence même peut donner lieu à une comparaison très juste : chez les Romains d'autrefois les magistrats travaillaient de concert à enrichir la république, sans s'inquiéter de leur fortune; chez les Italiens d'aujourd'hui c'est .à qui ruinera le public pour enrichir sa famille. Vous voyez que cela revient à-peu-près au même, puis^ que la fortune publique se compose des fortunes particulières. »
S'il est vrai , comme le dit l'historien Hume , « qu'il ny ait qu'un vice au monde, [intérêt (pris dans le sens d'avarice), et que la vanité, l'orgueil, l'ambition, la fourberie, l'hypocrisie, le vol, Tinhumanité , se réduisent à ce pernicieux élément , le désir d avoir ^ n rien de plus facile que de remonter à la source de tous les vices dont la société actuelle est inondée. Jamais l'intérêt. personnel n'y a joué un plus grand rôle, jamais le désir d'avoir ne s'y est produit avec plus d'impudence. Ce mal , il faut pour-
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tant en convenir, n'est pas sans compensation, il nous a guéris radicalement de la gloire.
Si je ne craignais d'avancer un paradoxe dont la preuve exigerait de trop longs développements, je dirais que la cause première de cette dégradation en tous genres, dont les progrès frappent les yeux des moins clairvoyants, c'est la médiocrité; politique, religion, morale, belles-lettres, sciences, beaux-arts, elle a tout envahi, tout rapetissé, tout appauvri: suivons -la dans ses conquêtes, et nous serons effrayés des maux qu'elle nous a faits et de ceux qu'elle nous prépare.
Depuis quelques années la lutte était franchement établie entre le vice éclairé et la vertu à talent, si j'ose m'exprimer ainsi. Il était probable que le premier l'emporterait; mais ceux qui voient des ressources par- tout où ils trouvent de l'esprit et du caractère ne désespéraient encore de rien : malheureusement la médiocrité a profité du conflit pour établir sa puissance, et, plus forte encore du nombre de partisans qu'elle traîne après elle que des conseils d'une folle présomption , elle a été portée au pouvoir par tous ceux qui ne désespéraient pas d y arriver au même titre.
Si nous considérons un moment la société comme im régiment divisé par compagnies, nous les trouverons presque toutes commandées par des capitaines qui devraient tout au plus en être les sergents.
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Des deux espèces de preuves que je pourrais fournir à l'appui de cette vérité, je choisirai la moins directe, et je me contenterai de nommer les hommes placés de droit par leur mérite et par Topinion à la tête des lettres, des sciences, des arts, de Tindustrie, du commerce et de l'administration , et rejetés en serre-file par la médiocrité usurpatrice. Pour éviter, dans cette appréciation du mérite contemporain, de rester sous l'influence de mes affections ou de mes opinions personnelles, je citerai ce passage d'une lettre que m'écrivait, la semaine dernière, un illustre étranger :
« Cette prééminence en tout genre , que réclament si niaisement quelques uns de vos écrivains, vous serait infailliblement acquise si les hommes de génie et de talent que vous possédez en plus grand nombre qu'en aucun autre pays n'étaient pas nominativement exclus des grandes fonctions publiques , et bannis , pour ainsi dire, de la carrière des lettres et des arts, par le choix ridicule des hommes auxquels on en confie la direction. Je ne crois pas que vous puissiez aujourd'hui me montrer un seul nom européen parmi tous ceux que la faveur ou l'intrigue a mis en évidence.
« Veut-on citer en Angleterre les hommes d'état, les publicistes , les jurisconsultes , les généraux, les magistrats, les administrateurs qui réunissent au plus haut degjré les talents et les vertus qu'exi-
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gent les premières fonctians de l'état , La Rochefoucauld-Liancour, Ségur, Boissy-d'Anglas, Pontécoulant, Foy, Dupont deTEure, B. Constant, Bignon, Girardin, Royer-Golard, Laborde, Daru, Big-ot de Préameneu , Méchin , Chateaubriand, Gérard, Clauzel, Lamarque, Dupin , Mérilhou, Barante, Guizot, sont les premiers qui se présentent à l'esprit; eh bien, dans ce nombre , un seul a paru sur la scène politique pour en être justement banni par ceux qu'il y avait élevés !
« Béranger, Lebrun, Etienne Arnault , ChénédoUé, Castel, sont du très petit nombre de vos poètes dont les ouvrages sont venus jusqu'à nous, et les uns ne sont pas, les autres ne sont plus même de l'Académie fran çaise ! . . .
« D'où naît la dégénération de votre école de peinture , naguère encore la rivale' des anciennes écoles d'Italie et de Flandre? De la perte de son chef, et de la défection de ses trois principaux élèves,
« Dans vos chaires d'instruction publique quels sont les remplaçants des Cousin, des Tissot, des Daunou, des Bavoux? d
Je me borne à citer ce court fragment d'une lettre que l'auteur anglais doit publier en entier dans un des journaux littéraires de son pays , et dans laquelle il indique avec une rare sagacité et sans ménagement la cause de cette atrophie morale où nous ^mnies réduits.
Un autre Anglais, abusant avec autant de lâcheté que d'insolence du caprice de la fortune , qui s'est amusée à lui faire la réputation d un grand général, était venu, disait-il, pour nous donner une leçon de morale dont nous avions besoin. La seule que nous aurions pu recevoir de lui est celle d'attacher moins de prix à la gloire des armes, à laquelle Fabius et Octave ont des moyens aussi sûrs et moins dange-^ reux de parvenir qu'Antoine et Annibal.
« On n'instruit pas les hommes , dit l'abbé Terrasson , en leur apprenant ce qu'ils savent , mais en leur faisant trouver en eux-mêmes les qualités et les vertus qui s'y trouvent ensevelies sous les préjugés de l'erreur. » A qui donc est-il réservé d'apprendre aux Français que cette légèreté qu'on leur reproche, et qui leur donne dans l'histoire une physionomie souvent équivoque, est bien moins un vice du caractère national qu'un défaut particulier à certaines classes? Ce qu'il y a de plus exposé à la légèreté dans le sens moral, c'est la fermeté poussée jusqu'à l'entêtement ; or cette disposition est toute française. « Ce qu'un Français a résolu, dit Adisson , n'est pas toujours très sensé, mais bien ou mal, ilTexécute.» Chaque page de notre histoire fournit une preuve de plus à l'appui de cette vérité, que la révolution a mise dans une si terrible évidence. Comment se fait-il donc que les Français restent sous le poids de cette accusation de légèreté
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qu'ils méritent si peu? C est qu'on n'a point encore pris rhabitude de compter le peuple pour quelque chose ; c'est que l'on continue à confondre les mœurs de la nation avec celles de la cour, et qu'en appliquant au caractère national les mots légèreté et inconstance on leur a donné la même signification. Les Français ne sont point légers, ils veulent fortement ce qu'ils veulent; mais ils sont inconstants: ils haïssent avec fureur le lendemain ce qu'ils aimaient avec passion la veille. La légèreté des hommes du pouvoir, et l'inconstance du peuple, sont cause qu'on ne fait jamais en France tout le mal et tout le bien que l'on pourrait y faire. De la légèreté des uns résultent ces demi-mesures , ces basses intrigues, ces petites perfidies qui ne sauraient avoir de grands résultats ; de l'inconstance des autres naît le découragement des gens de bien et l'éloignement des hommes habiles, que l'ingratitude de leurs concitoyens poursuit trop souvent jusque dans la retraite où ils vont gémir sur les maux de leur patrie.
LE PASSÉ, l'avenir. 20(j