LE PASSÉ, L'AVENIR
Liberté , tu seras toujours douce , et le pain le plus amer te devra une agréable saveur.
Sterne.
Entre nos vieux poètes que j'ai vus tomber dans un mépris tel, qu'on leur préférait les Dorât, les Voisenon , et même les Vigée, j'aime sur-tout le bon Philippe Desportès, chanoine de Saint-Josaphat, Tyron, et autres lieux. Ce poète chartrain me paraît quelquefois aussi supérieur au vieil Anacréon que celui-ci l'est à M. de Marcellus.
On sait que Desportes est l'auteur de la délicieuse villanelle qui a pour refrain :
Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira ,
KlLMITE EN PRISOS. l4
2IO LK PASSÉ, l'avenir.
et d'une autre chanson qui se termine par ces deux
vers : n
Je sers une dame infidèle, Et ne puis cesser de Taimer,
Je n'examine pas si le chanoine de Saint-Josaphat était régulier, du moins dans sa conduite , et si ses amours avec la volage bergère et la dame infidèle étaient bien orthodoxes; mais je sais, et cela me suffit, que ces deux petites pièces de vers sont des modèles de grâce et de sensibilité.
Je me suis amusé aujourd'hui à feuilleter les six volumes de différents formats dont se compose la gloire poétique de Desportes, et j'ai marqué d'un large et profond onglet (désespoir des bibliophiles) une page où se trouvaient les vers suivants : en les citant je fais assez connaître lïntérêt de circonstance qu'ils avaient pour moi :
Douce liberté désirée , Déesse, où t'es-tu retirée, Me laissant en captivité?
Hélas! de moi ne te détourne!
Retourne, 6 liberté, retourne.
Retourne, 6 douce liberté!
Quel charme ou quel dieu plein d'envie A changé ma première vie , La comblant àHnfélicité?
Et toi, liberté désirée.
LE PASSÉ, l'avenir. 211
Déesse, où t^es-tu retirée?
Retourne, 6 douce liberté!
Las! donc sans profit je t'appelle, Liberté précieuse et belle!
Mon corps est trop fort arrêté:
En vain après toi je soupire, Gt crois que je puis bien te dire Pour jamais adieu, liberté!
Je m^étais d abord laissé entraîner au charme dune poésie douce et simple, si supérieure, du moins à mon oreille, à tout ce cliquetis de paroles, à ces riens sonores qui résonnent sur la lyre moderne ; mais su dernier vers,
Pour jamais adieu, liberté!
mon imagination , à qui la solitude ajoute sa puissance , prend encore une fois son vol , et me rend présent à toutes les horreurs de cette captivité qui ne finit quavec la vie...
Te voilà donc, être misérable à qui des hommes osent ravir la lumière des cieux ! Le soleil embrase rhorizon ; je te demande à quelle heure du jour tu crois être , et tu me réponds qull est nuit , quïl est toujours nuit j il n'y a pour toi qu un point dans la durée, comme il ny a quun point dans Tespace. Parle cependant, mortel infortuné! es-tu ce Latude, victime du caprice d'une courtisane? ce malheureux Trenck, sacrifice Torgueil du trône?
212 LE PASSÉ, l'avenir.
es-tu ce grand citoyen, ce La Fayette, victime de la liberté même? ce vertueux Barnevelt?.... Réponds!....
Je l'interroge en vain; ils ont éteint sa pensée, ils ont écrasé son intelligence ; sa langue ne sait plus articuler que ces mots : J'ai faim : un pain noir tombe de la voûte ; il se traîne sur la paille infecte, et se saisit avec avidité de Taliment grossier qu'il dévore : le plus vil des animaux n'est ni plus vorace ni plus stupide.
G est ainsi que l'homme civilisé traite son semblable... et les auteurs de ces longs assassinats parlent -d'un Dieu rémunérateur et vengeur!... Misérables, vous n'y croyez pas , ou vous êtes encore plus imbéciles que méchants.
Je m'interrogeais moi-même au sein des cachots où mon ame était plongée : je me demandais combien de soupirs Mirabeau avait étouffés dans son donjon ; combien de fois Fouquet avait dû compter et recompter les clous énormes qui garnissaient la porte de son cachot; combien de fois ce rayon éclatant qui passait au-dessus du guichet du Tasse avait dû frapper son œil altéré de lumière; comment Galilée avait pu chaque matin se proposer et résoudre un nouveau problème astronomique, en mesurant l'angle formé par l'ombre projetée sur le mur de sa prison. Tour du Temple, donjon de la Bastille, Black hole de Galcutta, citerne profonde des tyrans de la Perse, où notre savant et Brave Joubert