LE PASSÉ, L AVENIR
languit pendant sept mois ^ repaires affreux où les Dalmates enterrent leurs prisonniers , pontons des Anglais , où leur cruauté plus ingénieuse a trouvé l'art de faire flotter la peste, l'enfer, et la mort; cachots de la Conciergerie , où la même furie , sous un masque différent , plongea tant d'innocentes et tant d'illustres victimes, ouvrez-moi vos gouffres profonds, et laissez-moi compter les pleurs, les soupirs, les gémissements dont vous avez été les témoins!...
La pensée s'affaisse sous de trop affreuses images, comme le corps sous des fardeaux trop pesants , et Fimagination , semblable à l'oiseau que vient d'effleurer un plomb homicide, fuit avec la rapidité de l'éclair, s'emporte et ne s'arrête que dans des régions inconnues. Qu'on dorme ou qu'on veille, le privilège du songe est de prendre absolument le contre-pied de la réalité.
Les yeux tout grands ouverts , assis plutôt qu'étendu sur mon lit, je voyais distinctemenfles rives de la Seine; sur ses quais majestueux, de longues allées de rosiers en arbres, et d'orangers acclimatés en pleine terre , mêlaient toutes les pompes de la nature à celles de l'industrie : tout était changé; je lisais sur le Louvre : commerce ; sur l'Institut : génie ; sur l'École militaire : patrie; sur la chambre législative: LIBERTÉ.
Mon étonnement redoubla à la vue des flots d'un
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peuple immense qui couvraient le Champ-de-Mars et les deux rives de la Seine : quel délire du bonheur! quelle fête!... celait celle des nations; je reconnaissais, a leurs costumes différents, tous les grands peuples de la terre ;j errais avec ravissement au milieu de cette foule joyeuse et cordiale, où tout le monde parlait français et semblait animé du même esprit. Mais pourquoi cette alégresse?
Le monde était libre, et Paris était le siège du grand congrès des peuples souverains, représentés par leurs chefs, sous les noms de président, de roi, d'empereur, de suhan, de doge, de lama, de schah, de pèscha, de rajha, de bey, de dey, de nabab, etc.
A l'extrémité des Champs-Elysées s'élevait un monument superbe dont l'arc triomphal de l'Étoile formait l'entrée principale ; ce palais avait quatre façades, sur chacune desquelles on lisait un de ces mots : Constitution y liberté, paix , justice. Ce palais du congrès universel avait reçu le nom de Capitole, et l'auguste assemblée, qui ne se réunissait que tous les vingt-cinq ans, célébrait alors pour la première fois les jeux séculaires institués en l'honneur de sa fondation.
Croira-t-on que ce qui me surprenait davantage au milieu de tant de merveilles, auxquelles mon admiration ne pouvait suffire, c'était de me trouver à une fête à laquelle assistaient quelques millions d'individus et où je ne voyais pas un seul gendarme?
LE PASSÉ, l'avenir. 2i5
J'en faisais la remarque à un vieux brame de mes amis que j'avais quitté il y a trente ans au bord du Gange et que je rencontrais sur le bord de la Seine, se promenant avec le ciiré de Saint-Sulpice. « Les effets cessent, me dit-il, quand les causes n'existent plus : tout a changé sur la terre ; la philosophi(e régne d'un bout du monde à l'autre; la puissance est sans orgueil, la force sans abus, la faiblesse sans lâcheté : que serviraient aujourd'hui les geôles, les bourreaux, les espions, les libellistes, les censeurs, et tous les agents visibles et invisibles de ce pouvoir qu'on , appelait jadis la police? Le congrès est en séance; entrez avec nous, les discours que vous allez entendre vous feront connaître toute l'étendue de la réforme générale qui s'est opérée dans les mœurs et dans la politique des nations... » Tous ceux qui se présentaient pour entrer au Gapitole portaient à la main un rameau d'olivier; on m'en offrit un, je le saisis avec empressement... Hélas ! je n'avais empoigné qu'un des énormes barreaux de ma fenêtre... Jç repris mpp livre, et je répétai avec Desportes, ep QQatinuant qia lecture :
Retourne , liberté , retourne !
Retourne, douce liberté!
;2l6 RÊVERIES.