LA DUCHESSE
L'idée est admirable!...
FRÈRE ROSE
Etes- vous prête, madame? Nous avons des chevaux ; nous partirons de suite.
l'abbé d'elbéne.
Eh bien, allons, si madame la duchesse n'est point trop lasse?
LA duchesse.
Moi! point du tout... Partons.
«Alors la procession rentra, et, après une collation plus rapide que frugale , toute la troupe peu'tit en bon ordre pour Nogent- sur- Seine. On continua , pendant la route , à chanter les litanies. On trouva la vieille villageoise occupée à arracher les mauvaises herbes de son petit champ ; et le frère Rose, en la saluant, lui adressa en latin un discours qui dura deux heures. >>
Ici s'arrête ce fragment curieux , qui donne une idée assez juste des mœurs de cette déplorable époque dont l'illustre La Chàlotais a dit :
« Toutes les horreurs de quinze siècles renouve-
RnMlTE EM PRISON, ^ 1 5
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lées plusieurs fois dans un seul : des peuples sans défense égorgés au pied des autels ; des rois mis à mort; un vaste état réduit de moitié par ses propres citoyens ; la nation la plus belliqueuse et la plus pacifique divisée davec elle-même; le glaive tiré entre le fils et le père ; des bourreaux , des parricides , et des sacrilèges , violant toutes les conventions divines et humaines par esprit de religion , voilà l'histoire de la ligue , ou plutôt celle du fanatisme : les agents que l'ambition ecclésiastique ou séculière a employés pour parvenir à ses fins ont séduit et décimé les peuples ignorants et superstitieux. »
Dans tous les temps l'ambition a été fanatique, et le fanatisme ambitieux.
Le donjon de Vincennes»
Cette guerre littéraire qui a pour champ de bataille un ou deux feuilletons et pour spectateurs de bonne foi quelques oisifs et quelques Aramintes^ la guerre ridicule et puérile du genre romantique et du genre classique, n'est rien auprès d'une discussion de même importance qui s'est élevée en Angleterre depuis quelques années. Ces romantiques dont les images échevelées décorent aujourd'hui tant de brochures et tant d'almsmacbs , qui prêchent en style ossianique les doctrines du vague , c'est-à-dire de l'extravagant, messieurs tels et tels^
pour ne pas les appeler par leurs noms, ne sont que des pygmées , comparés aux géants de même race qui ont dernièrement soutenu dans les journaux britanniques les doctrines de la poésie naturelle : tel est le titre mystico-romantico-absurde adopté par cette nouvelle secte, devant laquelle nos petits bons hommes doivent baisser pavillon.
Cette école singulière, qui avait pour ennemis déclarés les trois plus grands écrivains vivants des trois royaumes , Byron , Moore, et Walter Scott , à trouvé , comme de raison, des partisans fanatiques dans les seconds et les troisièmes rangs de larmée plumitive : la médiocrité n'a rien de mieux à faire que de se réfugier dans les nuages ; l'obscurité est aussi un asile.
Les principaux dogmes de cette littérature réformée, ou plutôt déformée, sont que, dans la nature, tout est poétique; que rien n'est défendu au génie; qu'un tableau vrai de la croissance d'un champignon sur une couche du plus vil fumier peut être le sujet d'un carmen seculare; que la larme d'un âne piqué par un taon peut faire le sujet d'un poëme épique tout aussi bien que la colère d^ Achille , l'orgueil des anges rebelles, ou la conquête de Jérusalem; que le véritable subUme ne se trouve qu a la Halle ou aux Petites-Maisons ; que Pope n'est point éloquent si vous comparez les plus beaux vers de VEssai sur r homme aux communes invectives, aux vives
apostrophes dont retentit chaque jour le marché aux poissons ou le gaillard d'avant d'un vaisseau à trois ponts : on voit que MM. Southey, Coleridge, et Montgommery, inventeurs de la nature poétique^ laissent bien loin derrière eux les pâles imitateurs du barde écossais. L'Angleterre a vu éclore des poèmes que la France attend encore , et dont le titre seul peut donner un délicieux avant-goût. Gloire éternelle, des deux côtés du détroit, aux auteurs de la BouiuQUE EXPIRANTE , de la Conversation d'un
TONNERRE ET d'uN ÉCLAIR, d'UN LUNATIQUE EN POINTE DE VIN , et de riDIOT DANS SA GLOIRE !
Un des plus jeunes adeptes de la nature poétique , M. Marsdell, dont l'imagination brillante égare un beau talent dans ces routes sauvages, habite actuellement Paris, et, dans nos fréquentes relations, je cherche à le ramener dans la bonne voie où il ne pourrait manquer de faire son chemin : je ne ces^se de lui répéter quil abuse. d'un don précieux; qu'on dégrade l'imagination faute de savoir apprécier le mérite du bon sens ; que la plupart du temps cette imagination n'est qu'un vernis qui sert à cacher les défauts d'un tableau, que le simple jugement saisit d'un coup-d'œil et corrige d'un seul trait; que cette faculté de l'esprit finit trop souvent par avilir le cœur, et que ses excès, source de ridicules, ne sont point suffisamment rachetés par quelques beaux vers, ni même par les passages les plus brillants.
J'avais ramené la couversation sur ce sujet dans une de nos promenades à Vîncennes, où je le voyais de temps en temps s'arrêter pour prendre des notes. « Je parierais, lui dis-je, que vous méditez un poëme romantique dont ce château sera le théâtre? — Il est à-peu-près achevé, me répondit-il. — Vous auriez pu vous éviter les frais d'invention, continuai-je, en commençant par étudier l'histoire de cette forteresse si riche en souvenirs. — Je la sais, reprit-il, dans ses moindres détails ; » ,et comme je paraissais en douter : « Chez nous, reprit-il, l'imagination ressemble à des décorations de théâtre qui se déplacent à volonté. Rien de plus positif qu'un écrivain angjais qui consent à se rapprocher de la terre; il retire son imagination comme on fait reculer un châssis de coulisse , et le poëte le plus naturel de la Grande-Bretagne devient tout-à-coup aussi prosaïque et aussi sec qu'un de nos commis de la douane ou un de vos agents de change. Mon esprit est un peu de cette nature, et, pour vous en donner la preuve, je vais, si vous voulez, vous faire en style de chronique, qui plaît tant à M. de Barante, l'histoire de ce vieux château. >> Je le mis au défi, et voici ce qu'il me débita tout d'une haleine.
« Ce hameau, qui s'appela d'abord la Pissote^ dénomination qui appartient essentiellement à la. poésie naturelle^ prit vers le milieu du neuvième siècle, le nom de Vilcena , lequel appartenait à la forêt
î3ô RÊVERIES.
royale où il était situé. La chasse y était bonne , et PhilippeAe-Bely qui aimait cet exercice, y bâtit un petit manoir royal {regaie manerium)^ où, par la suite , le bon roi Louis IX fit son séjour de prédilection. Depuis cette époque, jusqu a celle où régna Philippe , on vit tous les rois de France naître et mourir dans le royal manoir de Vilcena.
« Ce dernier prince y avait jeté sur le même emplacement les premières assises d'un château fort que son fils eut la gloire d'achever.
« Vers 1 260 on força les Habitants du hameau à faire eux-mêmes la garde du parc, en manteaux de gros drap auquel le chaperon tenait. ( Voilà du positif, j'espère.)
« Charles V assembla un concile à Vincennes et y bâtit une sainte chapelle. Le galant Charles VII et le fourbe Louis XI continuèrent à s'y loger; mais depuis la mort de cet odieux monarque, jusqu'à Charles IX, ce palais fut désert. T/auteur delà Saiut- Barthélémy allait quelquefois y chercher d'affreuses inspirations ; il voulut y mourir.
« Depuis ce temps Vincennes fut transformé en prison d état : le père du grand Gondé y fut euferme ; le maréchal d'Ornano y périt de mort violente ; le duc et le prieur de Vendôme y firent un assez long séjour, et, ce qui rentre dans le genrç romantique, c'est-à-dire incroyable, c'est que les rois de France, jusqu'à Louis XIV inclusivement,
ne cessèrent pas de faire leur maison de plaisance de cette prison d'état. Louis XIII et Marie de Médicis Tenibellirent , et le cardinal Mazarin y venait souvent en partie fine , après y avoir établi une chambre de justice pour juger les empoisonneurs. «I>epuis cette époque Vincennes, abandonné des rois , ne retentit plus que des plaintes étouffées des malheureux qu on y enfermait.
« Détruit en partie au commencement de la révolution , ce château fut rendu à son ancienne destination sous lempire. Le dernier rejeton de IiUuâtre maison de Condé , le duc d'£ng;hien , y périt victime d une politique atroce. La courageuse résîs* tance du général Dauménil, qui, dans les deux invasions y refusa avec une si noble opiniâtreté de rendre cette forteresse à Fennemi , est le dernier trait qui signale ce vieux monument à lattention de Thistorien. »
Mon jeune Anglais ne reçut pas les compliments que je lui fis sur la fidélité de sa mémoire, et voulut me prouver que c'était dégrader l'histoire, que de la réduire ainsi à la simple narration des Vieux chroniqueurs. « Qu'ai-je besoin , me dit-il , de retenir des dates , d apprendre une foule d'événements sans iatérét, dont vous ne me faites connaître ni les causes ni les résultats? point d'instruction sans rapprochement, point d'histoire sans philosophie. »
Quelques jours s'étaient passés depuis notre pé-
lerinage à Vincennes, et j'étais étonné de n avoir pas revu mon jeune Anglais; je craignais de l'avoir blessé par mes objections contre le système littéraire qu'il avait embrassé avec tout l'enthousiasme de la jeunesse. J'allai le trouver chez lui, et je le trouvai renfermé dans le cabinet le plus sombre du somptueux logement qu'il occupe dans la rue de la Paix. Il mettait la dernière main au poëme dont il m'avait parlé: je lui témoignai le désir d'en entendre la lecture ; il ne se fit point prier, et poussa la complaisance jusqu'à me permettre d'en traduire quelques fragments , sans m'imposer la condition de lui garder le secret. C'est un monument précieux de la nouvelle école littéraire, où vous trouverez les vestiges de presque tous les défauts et de quelques unes des beautés qui la signalent.
Les ruines de Vincennes.
«Quel est, demande le voyageur, ce pompeux amas de ruines? — Ce fut Vincennes. Le daim léger, la biche tinride, se réfugient entre les décombres de ce palais de la vengeance , où le pouvoir entassait jadis ses victimes. — A travers les meurtrières de cette tourelle dégradée, la seule qui subsiste encore, je vois passer une faible lueur: qui peut habiter un pareil séjour? — Un homme sans commerce avec ses semblables, un nécroman, que l'on craint
d approcher, et qui ne se montre jamais à la clarté du jour. »
Cependant le jeune voyageur traverse avec peine les ruines amoncelées sur le sol; il seléve de débris en débris jusqu'à l'ouverture qui servait d'entrée à la tourelle , et ne craint pas d'aller s'asseoir au foyer du vieillard, dont l'aspect l'étonné sans l'effrayer.
Un vaste rideau rouge occupait le fond d'une salfe voûtée qu'éclairait à peine la flamme violette qui s'élevait d'un, bassin de cuivre, enchâssé dans la muraille.
«Jeune homme, lui dit le solitaire, je sais ce qui t'amène , et je ne punirai pas ta curiosité courageuse ; je consens même à prévenir tes questions. Cette draperie sur laquelle tes yeux s'arrêtent avec inquiétude est le linceuil qui me dérobe le passé; je le soulève quand je veux m'en donner le spectacle, et tous les anciens habitants de ce donjon, où j'ai fixé mon séjour, reparaissent à ma voix. » Un léger sourire où se peignait l'incrédulité du voyageur glissa sur ses lèvres. « Le doute est le commencement de la sagesse, continua le vieillard, mais il n'en est pas le terme... Lève ce voile... « Le jeune homme l'écarta d'une main tremblante, et cette salle où il se trouvait , s'offrit à ses yeux telle qu'elle était au temps des rois qui ont habité ce palais. « La décoration est en place , dit alors le magicien eu
tournafit les feuillets dun vieux manuscrit, les acteurs vont entrer sur la scène. « . A un signal qu'il donna, en frappant sur ua tambour d'airain, Louis XI s'avança, porté sur un chariot armé de faux tranchantes, et chargé d'instruments de supplice; Olivier le Dain tenait les rênes, et le monarque s'écriait en baisant une image de Notre-Dame d'Embrun : « Aux oubliettes ! aux oubliettes!... Compère Tristan, qu'on ouvre les trappes, et que j'entende leurs gémissements ! . . . Bien ! bien ! . . . Les poltrons, comme ils crient, comme ils souffrent!... Gloire à Notre-Dame d'Embrun! »
Charles IX parut ensuite; il était étendu sur un lit de cadavres , et ses yeux étaient attachés sur le spectre de Coligny, qui lui montrait sa blessure: « Grâce ! disait Charles , je brûle , j'ai froid, je sue ; mais cette sueur... c'est du sang!... Donnez-moi, donnez-moi mon arquebuse!... Ma mère... ma mère!... Effroyable supplice!... »
A ses cris un homme accourt ; sa poitrine est nue, sa chevelure hérissée, son regard terrible: une longue captivité semblait exalter son esprit ; c^est Mirabeau : « Désespère et meurs , répétait-^il à Charles IX d'une voix tonnante ; désespère et meurs ^ exécrable auteur de la Saint-Barthélémy! J'ai langui dans les fers aux lieux où tu expires dans les remords ; les souffrances abrégeront ma vie, je mourrai jeune.
mais j'aurai vécu quelques jours pour la gloire et la liberté. »
A ce spectacle succéda celui de tous les pers onnages en robes rouges dont se composèrent les deux conciles tenus à Vincennes au dixième et au treizième siècle. Le nécromancien, qui ne se piquait pas de mettre beaucoup d ordre dans ses évocations, fit apparaître au milieu de cette grave assemblée les femmes repentantes qui furent enfermées dans ce château en 1791. Ce contraste bizarre égaya un moment la scène, et fit place au tableau général des horreurs dont cet affreux donjon fut témoin.
Je ne suivrai pas mon jeune auteur dans la foule des descriptions où il se complaît , et je me borne à citer les dernières paroles que Iç vieillard adresse au voyageur. « V?i redire axcn hommes avec qui tu es condamné à vivre que le passé a été présent pour toi ; disrleur de combien de gémissements ont retenti des voûtes élevées par la tyrannie, et combien d'horreurs quatre siècles peuvent entasser sur quelques toises de terre ou la vengeance et le pouvoir ras-isemblent leurs victimes. »
2316 l'assemblée de famille.