‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 59 sur 72 · L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE

Honourable iniquity.

Shakespeare.

L'immoralité se parant de formes hootkétes.

Les êtres les plus vicieux soumettent leurs transactions aux régies établies; les formes de la justice sociale sont invoquées parles brigands des forets, et le besoin de l'ordre est senti si universellement, que ceux même qui loutragent avec le plus d'impudence s'autorisent de ses préceptes et séparent de ses couleurs. Il existe au sein de la dépravation même un simulacre d'honneur et de décence qui la rend plus odieuse encore.

On ne se douterait sûrement pas où vont me conduire ces réflexions d'une morale sévère, que Marcus TuUius Gicéron avait faites avant moi : je me plais quelquefois , comme Montaigne, à dévider ma pensée.

l'assemblée de famille. 237

Il importe peu de savoir au juste quelle suite d'affaires contentieuses m'avait conduit un jour de cet hiver chez la veuve d'un huissier-priseur où j'espérais trouver un procès-verbal que j'avais besoin de consulter : j'écarte toutes les circonstances étrangères au récit principal, et je monte au quatrième étage d'une maison délabrée chez la dame veuve Nozaguet, que je n'avais pas vue depuis la mort de son mari, c'est-à-dire depuis une vingtaine d'années.

Elle m'accueille avec prévenance, et, tandis qu elle me raconte longuement tous les malheurs qui l'ont accablée depuis la mort de son mari, et qu'elle a, dit-elle, surmontés avec beaucoup de courage, je parcours avec surprise un appartement orné ou plutôt embarrassé des objets les plus confus et les plus disparates. Tous les goûts et toutes les occupations semblaient y avoir laissé des traces. Le barége en écharpe couvrait les touches poudreuses d'un piano d'Érard, dont les pédales étaient brisées. Sur la cheminée et sur les encognures plusieurs fioles qui contenaient des liqueurs de nuances différentes semblaient annoncer un laboratoire de chimie; les débris du repas de la veille se mêlaient sur la même table aux rubans et aux fleurs fraîchement sortis du magasin de Nourtier.

Notre conversation fut plusieurs fois interrompue par l'arrivée successive de quelques personnes dont

238 l'assemblée de famille.

les figures triviales et les airs bassemenf affectés ne me prévenaient pas du tout en leur faveur. Ne faites pas attention, me dit tnadame Nozagtiet; dous avons aujourd'hui une assemblée de famille : ces messieurs et ces dames sont mes parants. Gomme j'avais répété ce mot d'assemblée de famille avec 1 accent de la curiosité : Oui, continua-t-elle, il s agit de rétablissement de ma nièce Eulalie que j ai Thoniieur de vous présenter.

Je saluai mademoiselle Eulalie , jeune personne de vingt ans environ , d'une tournure plus leste que naturelle , et plus vive que modeste. Ses grands yeux noirs, je ne sais quel abandon, quelle desinvoltura, comme disent les Italiens , semblaient justifier le soin que prenait l'assemblée de parents. Je votilais me retirer : Vous ne nous gênerez pas , me dit madame Nozaguet; tous les papiers de mon premier mari se trouvent dans la pièce voisine- Je ne savais pas que la dame fût remariée^ et peut-être n'en était-elle pas bien sûre elle-même ; car un moment auparavant elle m'avait parlé de sa position, comme étant celle d'une veuve : quoi qu'il en soit, j'acceptai la proposition qu'elle me fit de la suivre dans un cabinet voisin , et d'y compulser les vieux dossier^ où je pouvais trouver la pièce dont j'avais besoin.

Jcf me mis à l'œnvrê , et madaitie Nozaguet rentra datlÀ le sabn. Là <;urio$ité n'a jamais été mod dé-

l'assemblée: de famillis. 339

faut; mais la porte était restée ouverte, et^ à moins de me boucher les oreilles, force me fut d'assister aux débats de l'assemblée de famille : je n'en perdis pas un mot. « Pardieu (s'écria un des parents, d'un ton qui semblait accoutumé à soutenir Yut des choeurs de l'Opéra), milord se fait bien attendre!

— Si vous m'en croyez, cousine Nozaguet, interrompit une voix aigrelette, vous exigerez du milord un trousseau bien conditionné ; c'est un point que je n'ai pas oublié la première fois que j'ai placé ma petite Virginie. — Tout cela est bel et bon , reprit la basse-taille ; mais étes-vous bien sûre de votre milord Dandin? comme vous lappeJez. — Dandy, mon neveu. — Dandy, soit; en éteè-vous bien sûre»^

— Gomme de moi-même, répondît Eulalie en continuant à fredonner l'air Di tanti palpiti arrangé en walse.^ — Il l'adore, continua la tante : d'ailleurs on assure qu'il a quatre-vingt mille guinées de revenus; rabattons-en les trois quarts, comme c'est d'usage, les vinsgt-quatre mille francs de rente qu'il assure à Eulalie ne sont certainement pas au-dessus de ses moyens. — Je suis payée pour n'avoir pas de foi aux rentes » interrompit une autfe voix de femme; et, à votre place, j'exigerais le remboursement du capi*^ tal... » Le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte mit un terme à la discussion sur la rente... Milord entra.

Tous les parents se levèrent, et la j^ne dan^ewsc

24o l'assemblée be famille*

(car l'adresse d'une lettre qui venait de me tomber sous la main ne me p ermettait plus de me méprendre sur la profession de la jeune personne et sur lespéce d'engagement qu'elle allait contracter), la jeune danseuse courut au-devant de milord Dandy.

«Bonjour, dit-il avec cette prononciation traînante et saccadée d'un riverain de la Tamise; comment portez- vous, ma cher cœur: je vous offert le mien avec dix mille livres par an ; cela été convenu.

— « Dix mille livres... sterling, reprit la tante...

— « Sterling.. No^ no. By god! il serait cher par trop le amour! cela peut pas, cela peut pas.

— « Eh bien ! dit Eulalie avec une modestie charmante, si monsieur a de l'attachement pour moi...

— « Goddem, si je avé ! — Il faut laisser à sa délicatesse... — Ma délicatesse il était donc douze mille francs pour le dernier mot, et je entretené la voiture, lé logement, et lé petite toilette de fantaisie. »

On discuta ensuite l'article du trousseau : chaque observation de cette digne assemblée de famille avait redoublé ma colère ; je ne pus me contenir plus long-temps, et j'éclatai en entrant dans le salon.

« Eh quoi! milord, dis-je à l'Anglais dans sa propre langue, how do y ou notfeel the deepest disgust

l'assemblée de famille. 241*

for such a vile transaction ? Coutd you thtovo such a sliame upon your rank and name, and expect any pleasure, any love front the mercenary kiss of this thoughtless being? Hovo y sir, can you allow her fàmily to mahe her an object ofiraffic and ratijy this ignoble spéculation?

« Mais avec vous , madame , continuai -je en m'adressant à la tante, de quels termes dois-je me servir, et de quelle épithéte qualifier la scène dont vous n'avez pas eu honte de me rendre témoin?»

La dame, qui s était remise du trouble où lavait jetée ma violente apostrophe , ne manqua pas de trouver pour excuses à sa conduite tous ces accommodements avec le vice dont la haute société lui fournissait lex^Baple ;. car l'ignominie a sa rhétorique, et ce bel art pourrait bien, en dernier résultat, n'être que celui de blanchir le vice. et de décorer l'infamie.

Je ne voulus écouter ni ses vaines excuses, ni la burlesque apologie de l'Anglais, ni les excellentes plaisanteries de la demoiselle, et je sortis de cette maison rempli de haine pour les institutions qui contraignent au vice des professions tout entières en Qondamnant au mépris ceux qui les exercent. En y réfléchissant bien, on plaindra plus encore que Ton ne blâmera cette classe aimable de femmes que

EhIHTÏ ES PBISOW. 16

2^2 l'assemblée de FAMILLE.

Ton s obstine à tenir en dehors de la société, et on placera mon petit tableau à côté de cette peinture des mœurs des Bayadères, que le Hollandais Haffner a retracées dans son excellent Voyage aux Indes.

K**xxi. [ lOMAi i8a3.]

XXP CONSOLATION.

Heartless, thoughtles8,fiiendlessones.

Shakespeare.

Us n'ont ni ame , ni pensées , ni amitié.

Je tiens registre de mes observations , à-peu-près comme un négociant tient ses livres de commerce; j'ai mon journal, mon mémorial, mon alphabet et mon grand-livre. Je viens d ouvrir 'ce dernier à l'article Incurables y et j'y trouve consignées une foule de remarques que j'ai eu occasion de faire dans le cours d'une longue pratique sur les maladies morales dont je crois la guérison impossible, du moins dans l'état actuel des sociétés. Je veux aujourd'hui communiquer à mes lecteurs celles, de mes observations auxquelles j'attache d'autant plus d'importance , qu elles sont le résultat de l'autopsie la plus scrupuleuse.

iG.

244 ' ï^^S INCURABLES.

Première observation.

René Lebas. — Ce sujet a cinquante-six ans, les cheveux frisés , le ventre aplati , quoique gras , la taille courte , la main large et les yeuîx clignotants. he faciès est habituellement hâve et jaune. Le pouls de cet homme a la singulière propriété de battre du même mouvement que celui de la personne près de laquelle il se trouve placé. René Lebas a tout ce qu'il faut pour être heureux, à la manière de Fontenellé : il a un bon estomac et un mauvais cœur.

La puissance loco- motrice a changé de place dans cet individu : c'est sur le ventre qu il s'e traîne, et il a une telle habitude de cette allure, qu'il va presque aussi vite que le boiteux le plus ingambe. René a commencé à ramper dès l'âge de douze ans, à l'institut des jésuites de La Flèche; il a rampé à Versailles, il a rampé au Manège, il a rampé au Luxembourg, il rampe depuis vingt ans au Tuileries : maintenant il voudrait se redresser sur ses jambes, mais l'ankilose est formée ; le mal est incurable.

Deuxième observation.

Octave Arripe. — Quarante ans , poil roux, bouche grimaçante, front bas et plat, taille mince et difforme: atrophie universelle. Le malade est en

proie à la plus horrible des maladies morales; il a l'envie. Tout ce qu'il y a de bien, de beau, de bon au monde, est pour Arripe im sujet de chagrin et de douleur. La jeunesse, la beauté, la richesse, la valeur, les talents chez lés autres , font le malheur de sa vie. Tout éloge qu il entend , et dont il n'est pas l'objet, le fait rougir de honte et de colère; il le prend pour une injure personnelle. Mais de tous les coups qu'on puisse lui porter, l'annonce du succès d'un de ses amis est le plus sensible. Malheur à qui lui en apportera le premier la nouvelle ; il ne lui pardonnera de sa vie. Ses haines les plus fortes ont pour objet les plus hautes réputations dans quelque genre que ce soit , et il entre dans la même fureur en entendant vanter les services rendus à l'humanité par Jenner, la gloire militaire de Napoléon, le patriotisme de La Fayette, le talent de David, le noble caractère de Daru , les vertus de Boissy-d'Anglas ou de La Rochefoucauld. Condamné à la médiocrité par la nature , et malheureusement assez juste envers lui-même pour apprécier le mérite des autres , tous les genres de supériorité lui sont odieux ; il calomniera jusqu'au malheur, si celui qui l'éprouve le supporte avec courage.

Dernièrement un incendie a consumé un établissement magnifique où la plus grande partie de la fortune d'Arripe était placée ; il s'en est consolé en songeant que ce malheur réduisait à la misère son

associé, au mérite duquel on faisait hojBneur de la prospérité de leur entreprise.

Troisième observation.

Romain le Buffle. — Il a soixante ans, le front bombé, la taille sèche et droite comme un arbre sans feuillage, la constitution musculeuse, la mâchoire saillante, et l'alvéole des dents canines à découvert. Ce courtisan boxeur, qui jadis s est fait faire place à coups de poing parmi des hommes efféminés , a la manie de descendre encore dans Farène, et s étonne d'être renversé par les fils de ceux qu'il a désarçonnés autrefois. Si le Buffle passe par la halle au blé , et qu'il aperçoive un ieune fort soulevant sans peine trois sacs de farine , il veut en faire autant^ et, las de se consumer en efforts superflus, il entre en fureur contre les spectateurs qui se moquent de lui, et finit par tomber dans une sorte d'épilepsie dont on n a pas assez de pitié. Romain le Buffle ne guérira que lorsqu'il aura vingt-cinq ans.

Quatrième observation.

Amalthée Grandin. — Vingt -six ans, cheveux blonds, frisure artificielle, embonpoint factice, voix nasale, démarche assurée, que le malade cherche à rendre nonchalante, bouche en cœur, costume élégant.

Ce jeune malade réunit deux dispositions opposées, d'où résulte une indisposition incurable: il est fat et romantique. Prise à part, chacune de ces infirmités serait susceptible de guérison ; réunies, je n'y connais pas de remède.

J'ai vu Âmalthée entrer au café de Paris et, tout en gémissant sur les longues heures de la vie, demander avec un soupir un sorbet au marasquin. Amalthée se plaint d'avoir à remplir la double destinée d'un homme à bonnes fortunes, et d'un homme de génie; il est l'amant d'une vieille coquette; il a composé un poëme en prose sur les Amours des onze mille Vierges; il a. remporté le prix de l'églantine d'or aux jeux floraux de Toulouse , et s'est battu deux fois en duel avec des maris qu'il n'avait outragés que par de fausses confidences. Amalthée est incurable.

Cinquième observation.

Pacome OblIquet. — Il aura quatre pieds deux ou trois pouces si l'on parvient à redresser ses jambes de forme semi-circulaire; œil louche, teint cuivré et nez de perroquet.

Ce bon homme n'a d'autre infimiité que de marcher, dfe voir, d'entendre^ de parler, dépenser et d'écrire de travers : figure, eèprit, jugement, en lui tout est faux. Tout son être est un mensonge. L objet qu'il voit n'est jamais celui qu'il regarde; le but

OÙ il tend n est pas celui vers lequel il se dirige. Chez lui , un sens n'en redresse pas un autre ; tous concourent à la défectuosité de chacun. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'Obliquet a une réputation de droiture sur laquelle il vit et dont personne n'est dupe; pas même ceux qui la lui ont faite. Obliquet est d'autant plus incurable, qu'il vit à une époque où il tire un excellent parti de ses vices de conformation.

D'après ce court extrait de mes observations pathologiques , il est aisé de voir que si l'on pensait à rassembler dans un même local les incurables de toute espèce que j'ai soigneusement examinés depuis une vingtaine d'années , ce ne serait pas trop d'un quartier de Paris pour établir un si vaste hôpital.

Là^se trouveraient naturellement logés ces malheureux dont la tête se tourne toujours en arrière, de manière à ne pouvoir faire un pas en avant sans trébucher; ces gens en place qui ne peuvent tomber de leur siège sans se disloquer dans* leur chute; ces bourdons titrés qui vivent aux dépens des abeilles laborieuses , et s'engraissent d^un miel qu'ils ne sauraient produire; ces ministres d'un Dieu de paix et de bonté qui ne respirent que la guerre et l'intolérance; ces écrivains sans ame et sans probité qui vendent la calomnie et la louange à tant le paragi'a'phe, et se vouent à la honte pour échapper à la toisère où leur médiocrité les condamne; ces jeunes

LES INCURABLES. 2^g

gens que leurs premières habitudes ont jetés dans le sentier de la paresse et de l'orgueil, et dont Tesprit et le cœur ne s'ouvriront jamais à une noble pensée , à un noble sentiment ; ces femmes, étrangères à toutes les vertus de leur sexe, qui achèvent dans l'intrigue une vie commencée dans le caprice et le scandale.

On remarquera peut-être que tous mes incurables appartiennent aux premières classes de la société ; mais on ne m'en demandera pas la raison. Le moyen de guérir quand on ne peut vivre que dans le foyer même de la corruption !

25o LA TOUTE-PUISSANCE

h"* XXII. [il MAI i8a3.]

XXIP CONSOLATION.

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