‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 65 sur 72 · JOURNAL D UN ÉCOLIER · texte numérisé non relu

JOURNAL D UN ÉCOLIER

ration au maître de quartier.... il prétendait quil n'avait fait que changer de supplice.

u Après les barres , où j'ai fait merveille, nous sommes rentrés ; et comme le souper se trouvait encore plus frugal (ju a l'ordinaire, ce qu'on aurait pu croire impossible, nous avons jugé à propos de l'égayer par une plaisanterie très arrière, conune dirait Volange '. Jacques Leleu, qui se destine à la pharmacie, et qui a toujours les poches pleines de drogues , avait eu soin de frotter les fourchettes de nos chiens de cour avec de l'extrait de coloquinte. Je parierais que les damnés ne font pas de plus épouvantables grimaces. Pour punition nous n'avons eu que du pain sec : ce que nous y avons perdu ne vaut pas la peine d'en parler.

u L'estomac vide, et l'imagination toute pleine, de mon cher Lucain , je viens de faire le plan d'un poëme épique : j'aurai bien du malheur s'il ne vaut pas mieux que le Philippe Auguste du chanoine Gourlier, lequel a paru l'année dernière, avec une préface où le bon homme nous assure que Voltaire n'entend rien au poëme épique... L'on s'est moqué du chanoine, et l'on n'a pas voulu lire son poëme.

" On lira le mien ; c'est le Juif errant, ou [immortalité du crime. Quelle machine ! quelle combinaison! quel héros! un homme, chargé d'un grand

* Acteur de la Foire, le Potier de cette époque.

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crinie , à qui Dieu inflige le supplice d une promenade éternelle: ainsi mon sujet est sans bornes; lunivers est mon théâtre et Tëtemité mon époque... Voilà un sujet cela ! J'ai montré les premiers vers à M. Cubières de Palaiseau, il en a paru étonné. »

Suivaient une centaine de vers détestables , remplis de tournures latines, de chevilles, de grands mots longs d'une toise, que je ne crois pas devoir transcrire ici de peur qu'on les croie faits d'hier; et je reviens à Lavater , entre les mains duquel j'avais remis ce fragment, dont l'écriture l'avait vivement irappé.

« Si j'avais lu ce fragment écrit d'une autre main que de celle de son auteur, j'aurais pu n'y voir qu'une image assez fidèle de la vie et des pensées d'un écolier de quatrième, dont la fougueuse et jeune imagination se mêlait aux espiègleries du collège, et qui promettait à l'avenir un homme gai, spirituel, malin et étourdi; mais l'examen approfondi des caractères de cette écriture me décide à porter un tout autre jugement de celui qui les a tracés.

« S'il a vécu âge d'homme , je ne crains pas d'affirmer ou que l'écrivain de ce fragment n'en est pas l'auteur , ou qu'il s'est montré dès l'âge de vingt ans sous un tout autre aspect qu'il ne se présente dans ce journal d'un écolier. Cet homme doit avoir été remarquable par des mœurs sévères et des

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vertus antiques : ferme dans ses principes philosophiques, il a dû être Tennemi de toutes les tyrannies, de tous les préjugés. S'il nest point tombé victime des factions dans vos discordes civiles, et je serais porté à le croire, à la fermeté de sesjam-bageSy qiii n'annoncent pas moins de prudence que de courage, si, dis-je, il survit aux grandes commotions politiques dont il a dû chercher à être modérateur, il jouira d'un renom d'équité, d'une réputation de sagesse et de vertu, qui, dans les temps de corruption où il vit, lui assureront une gloire immortelle. » Lavater ne s'est trompé sur aucun point ; cet écolier, c'était... J'allais le nommer au risque de me faire faire un nouveau procès.

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