XXVI' CONSOLATION
Des protégés si bas ! des protecteurs si bétes!
Ce vers, dans la bouche du méchant de Gresset, n'était qu'une épigramme injuste à une époque où le patronage était généralement exercé par des gens desprit, et sollicité plus généralement encore par des hommes plus enclins à Forgueil qu'à la bassesse. Quels étaient les protecteurs de ce temps-là? Les Ghoiseul, les Richelieu, les Conti, les Luxembourg, les Beau vau, les Turgot , les Laborde , les Boulongne. Quels étaient leurs protégés? Les Voltaire , les Rousseau, les Maupertuis, les Chamfort, les Marmontel, les La Condamine, les Ducis. Pour faire de ce même vers une allusion directe aux mœurs et aux personnages de notre époque, ne suffirait-il pas également de nommer les protecteurs et les protégés qui sont le plus en évidence ? Mais de même qu'il est des vérités qu'on peut taire sans inconvé-
38o PROTECTEURS ET PROTJà6É8.
nient, parcequ elles sont connues de tous le monde, il est des vices qu'on peut se dispenser de personnifier : chacun s'en charge.
Je connais un homme d esprit , de talent et de probité , qui a été successivement huissier du cabinet d une douzaine d'hommes en place : je m'entreteuais, ou plutôt je m'instruisais il y a quelques jours avec lui sur un chapitre dont il a fait l'étude de sa vie entière ; je me souviens des portraits les plus saillants qull a fait passer sous mes yeux, et je veux essayer d en reproduire lesquisse.
« La première observation que j'ai été à portée de faire, me dit-il , c'est qu'il y a toujours une sorte d'analogie de caractère, de ^[uaUtés, de défauts, de vice et de vertus entre les protégés et leurs protectem*s.
u La première excellence dans l'intimité de laquelle je fus admis en qualité de secrétaire était un homme qui croyait avoir atteint le dernier terme de l'habileté ministérielle, le secret de la dissimulation ; tout voir^ et ne pas se laisser voir, telle était la maxime jésuitique qu'il prétendait s'être faite; mais il se vantait, et je ne tardai pas à m^apercevoir que c'était une leçon qu'il avait mal apprise; il n'avait pas assez d'esprit pour feindre la dissimulation. Au demeurant, c'est à la franchise de sa nullité qu'Arcas était redevable du rang où il avait été élevé par ses concurrents. A défaut de son propre triomphe, Fambition, dans ses rivalités, aime à voir
réussir le plus incapable ; on le met là pour retenir la place; sans, songer quune fois parvenue sur lafbre où elle s'est traînée, la limace, qui s'y colle , y lient plus fortement que Toiseau sur la branche.
« Arcas, qui n'avait rien pour s'y élever, avait tout ce qu'il fallait pour s'attacher au pouvoir, et pour attirer dans les antichambres cette espèce de protégés qui ressemblent à ces malheureux qui battent le tambour et qui sonnent de la trompette à la porte d'un charlatan pour attirer la populace.
«Les protégés d'Arcas se partagèrent les rôles, et chacun, suivant l'usage, se mit à la suite d'un des vices ou d'une des faiblesses de son patron. Les plus bassement employés furent , comme de raison, les mieux partagés et les mieux pourvus. Philon et Bathas se disputèrent quelque temps auprès de lui la suprême faveur: une recette générale devait être le prix du dévouement le plus complet, en d'autres mots de la bassesse la plus évidente ; à mérite égal Philon l'obtint avec justice. Il s'agissait pour lui d'abjurer publiquement une réputation acquise d'honneur et de probité. Bathâs n'avait rien à perdre, et son exemple ne pouvait ni séduire ni humilier les gens de bien.
« Arcas serait peut-être encore en place si parmi ses protégés il n'eût pas admis un de ces espions domestiques qui s'insinuent dans le cabinet par la porte du boudoir.
u Théagène lai succéda. Faux dévot après avoir été faux brave, dans la première audience qu'il donna à ses protégés il répéta plusieurs fois ces paroles: Je veux que Ton sache, messieurs, que rhomme à qui je mmtéresse ne craint ni le mépris des philosophes, ni le jargon des beaux esprits, ni la censure de lopinion publique : il n'a de juge que Dieu et son vicaire ; il ne reconnaît d autorité tem* porelle que celle du prince et des miiiistres. Je veux qu'on sache, messieurs, que sous mon ministère les places ne se donnent pas, mais quelles se méritent, non par des services vulgaires, par des talents que chacun croit posséder, par les qualités de lesprit dont je ne fais aucun cas, mais par 1 exercice des vertus apostoliques et des devoirs pieux , qui font seuls les sujets fidèles, les magistrats intégres et les bons administrateurs.
« Je n'ai pas besoin de vous dire quels furent les protégés de cet ambitieux tartufe. Cette même salle d'audience, ce même, cabinet , que j'avais vus huit jours avant assiégés par une foule de militaires, de magistrats , d'hommes du monde ; au milieu desquels circulaient quelques femmes brillantes de grâces et de parures, n'étaient plus remplis que par des espèces de Basiles au cou tors , aux yeux baissés, au maintien silencieux et modeste. Les femmes, qui avaient leur jour d'audience particulier, pour éviter les réunions inconvenantes des deux sexes ,
étaient toutes vêtues avec la plus grande sim[Jicité, et le fichu noir de madame Gertrude recouvrait soigneusement ces objets qui font venir de coupables pensées.
>cGe qui m^étonna davantage, tout accoutumé que j'étais à ces métamorphoses, ce fut de reconnaître sous cet air contrit, sous ce maintien dévot, des hommes et des femmes que Fou citait la veille encore pour l'extrême facilité de leurs mœurs, et pour lem* réputation plus que mondaine.
«Calvus, athée converti depuis la restauration, était le favori naturel et nécessaire d'un pareil ministre : il avait prévu depuis plus d un an l'avènement de son excellence au ministère, et s'était d'avance insinué dans ses bonnes graceè, en fréquentant aux mêmes heures la même église , en y assistant à la même messe et au même sermon; un jour ils se rencontrèrent par hasard au même confessionnal. Dès ce moment la fortune de Calvus fut faite. »
« D y a une chose que j'ai de la peine à m'expliquer, dis-je à Thuissier; comment se fait-il qu'avec du talent, de l'esprit, et si près de la source des grâces, vous n'en ayez pas obtenu pour vous-même, et que vous soyez resté vingt ans à la porte d'un cabinet sans essayer d'y entrer tout comme un autre? — C'est qu'avant d'être protecteur il aurait fallu être protégé, et que je ne connais pas de rôle plus humiliant à jouer sur la terre. Je ne vous nierai pas
que l'exemple ne m'ait souvent encouragé , et que je n aie eu mes moments d ambition ; mais je me suis consulté,] ai senti qu'il fallait se résoudre à dépendre du caprice d'un méchant, d'un sot ou d'un fat; rester en butte à ses hauteurs, étudier ses faiblesses, adopter ses préjugés, ses passions et ses haines, pour finir par en être l'instrument et souvent la victime; en un mot, qu'il fallait se consumer en complaisance, en bassesse, en lâcheté. La nature ne m'a point organisé pour ce genre de vie; je me suis rendu justice, et j'ai préféré ma chaîne de cuivre aux rubans moirés que l'ambition me montrait en perspective.
tf — Il est un patronage honorable que l'on peut accepter , c'est celui de l'homme éminent par ses vertus et par son mérite : dans l'espace de vingt ans vous devez avoir eu plus d'une occasion de vous assurer un protecteur dont vous n'auriez pas eu à rougir. — De tant de ministres que j'ai vus se succéder, il en est deux dont j'aurais consenti à être la créature ; mais ceux-là n'ont gardé qu'un mois le portefeuille. C'est à l'un de ces ministres que j'entendais dire un jour à un homme en faveur et d'une probité plus que suspecté qui lui demandait une simple lettre de recommandation : Monsieur, j'aimerais mieux vous faire une lettre de change d'un million, du moins je ne risquerais que ma fortune.
« J'ai retenu les phrases suivantes d'un manuscrït
qu'il ma donné à copier; elles vous expliqueront le peu de durée de la faveur dont il a joui.
« Intrigue , audace , et médiocrité ; moyens de succès infaillibles au temps où nous vivons : non seulement ils conduisent aux places , mais ils peuvent seuls vous y maintenir.
u lie triomphe du talent et de la probité , quand par hasard le talent^'et la probité triomphent, ne saurait être qu'éphémère : c'est la victoire de Cadmus; il a semé ses ennemis. >
u Ce que je remarque avec le plus d'effroi,
c'est que nous avons remplacé les vices de l'orgueil, que le malheur peut corriger, par les vices de la dégradation, dont les ravages n'ont point de terme: les guerres civiles, les séditions, les fureurs populaires, frappent et passent comme la foudre; les cicatrices qu'elles laissent après elles sur le corps social ne le défigurent pas; mais la lèpre hideuse de la corruption gagne et s'invétère de jour en jour: qui peut dire où elle s'arrêtera?
« Bacon, qui aurait dû profiter de cet avis pour lui-même^ m'avertit de me défier de ces protégés orgueilleux qui trafiquent des éloges qu'ils vous donnent; il est rare, ajoute-t-il dans ce style d'images qui lui est propre, que ces spéculateurs n'exportent pas l'honneur de leur patron pour lui rapporter l'envie en échange. »
N^ xxyii. [i6 MAI 1823.]
XXVIP CONSOLATION.
Ambubajarum œliegia, pharmacopolœ.
Horace.
Araspices de vices, vendears d*orviétan.
La démonomanie de Bodin est une des plus étrauges preuves que l'on puisse citer du degré d aberration auquel Tesprit humain puisse atteindre ; il est curieux dy observer une intelligence, d'ailleurs saine et vigoureuse , s'égarant dans des doctrines absurdes; tantôt appuyer les sophismes les plus extravagants ) tantôt en chercher l'excuse dans l'ironie, et se moquer des principes mêmes qu'il a pris tant de peine à établir.
La classification des sorciers est une des parties les plus bizarres de son bizarre ouvrage; mais, il faut l'avouer aussi, c'est la plus ennuyeuse. J'en étais là, et le livre était encore ouvert devant moi, lors-
qu un vieux Gascon de ma connaissance vint me rendre visite dans ma prison, et, jetant les yeux sur mon livre : u Parbleu,' me dit-il, je bénis le hasard qui m amène auprès de vous dans un moment où votre lecture vous a si bien disposé à m entendre ; c'est de sorcellerie que j'ai à vous entretenir. Écoutez-moi quelques minutes : c'est de votre fortune et de la mienne qu'il s'agit. »
J'avais bien envie de lui dirç que je ne me souciais pas du tout de sa confidence, et que je ne voyais pas ce qu'il pouvait y avoir de commun entre sa fortune et la mienne; mais il ne m'en laissa pas le temps , et s'établit auprès de moi sans cérémonie.
«La sorcellerie est tombée, me dit-il; eh bien! je veux la remettre en honneur, non plus sous le nom de nécromancie, de chiromancie, d'astrologie, de magie noire ou blanche ; ces extravagances sont indignes de moi et de mon siècle. Je viens vous proposer d'établir un cours de, théurgie morale , où nous enseignerons l'art de faire fortune en quinze jours; de passer à volonté pour un homme de génie, pour un grand ministre, pour un grand poète, en un mot, pour un grand docteur en quelque faculté que ce soit
« — Monsieur, lui dis-je, permettez-moi de vous interrompre un moment. Si vous possédez un pareil secret, pourquoi ne commencez- vous pas à en user
pour vous-même? Autant qu'il m'est permis d'en juger sur les apparences, vous n êtes encore ni riche ni célèbre , et vous ne feriez peut-être pas mal de faire sur vous la première application de votre talent.
« — J'avais prévu l'objection, et j'y répondrai avec franchise : toute ma science consiste à connaître les esprits avec lesquels ont fait pacte tant de sop* ciers de notre époque, que vous avez vus, depuis vingt ans, s'élever miraculeusement à la fortune et à la puissance ; il ne s'agit maintenant que de réduire en principes les confidences que j'ai reçues, et d'en déduire, à notre profit, les conséquences: c'est en cela que j'ai besoin du concours d'un homme habile... — J'entends; vous avez besoin d'un compère. — Le nom ne fait rien à la chose : je cherche quelqu'un d'intelligent, qui puisse rédiger mes notes et en former un corps de doctrine. — Encore faurdrait-il que j'eusse connaissance de votre travail préparatoire, et que vous pussiez me mettre en communication , au moins indirecte , avec les sorciers dont vous voulus trsdiir les mystères après en avoir fait votre profit.
« — Voici mon carnet par ordre alphabétique; je le dépose entre vos mains : j'ai posé le problème, c'est à vous de le résoudre. »
Après avoir jeté les yeux sur ce manuscrit, je vis clairement le service que mon vieux Gascon atten-
dait de moi, et je lui fournis les moyens de publier son Manuel des Sorciers, Un court extrait suffira pour donner une idée de cet ouvrage original.
Extrait du Manuel des Sorciers contemporains.
u Durvente est un sot : je doute qu'il existe à Paris de tête plus vide , de cerveau plus creux , de cœur plus sec , et d entendement plus obtus ; non seulement il ne craint pas le ridicule, mais il s y jette tête baissée, sans la moindre pudeur. La nature a fait à Durvente le don précieux d'une vanité excessive, qui lui donne dans le nionde lattitude d'un penseur : il a fait la gageure de garder cette attitude jusqu'à ce qu'il eût acquis la réputation d un homme d'esprit, et, ce qu'il y a de miraculeux, c'est qu'il a gagné son pari. Destiné par la nature à végéter dans l'oubli; il croît au milieu des éloges, se fait jour audessus du mérite, et va répétant par-tout qu'il enfoncera les portes de l'Académie. Personne n'en, doute; Durvente a deux esprits familiers à ses ordres : la patience et l'effronterie.
ic — Né dans la plus profonde obscurité, Cour-talon n'avait reçu de la nature aucun moyen d'en sortir ; son intelligence, dans tout le développement qu'elle a pu recevoir, lui montrait une étude de procureur dans une petite ville de province, comme le but et le terme de son ambition. Il y parvint avec
Ermite Ey vnisoK. 19
290 LES SOEGIEKS.
mfinimeot de peine, à une époque où la révolution avait déblayé les routes de la fortune de tous les privilèges, de tous les préjugés qui pouvaient gêner sa marche. Un nouvel ordre de choses se présente; Gourtalon a vieilli dans un emploi subalterne , tout aussi étranger à la cause ancienne qu'à la cause nouvelle qu'il embrasse après son triomphe. Dans le grand mouvement qui s'opère, il ne désespère pas d arriver à Tintendancç dans quelque bonne maison; il se met en quête, il sollicite, il importune. Il allait demander la place d'intendant chez un ministre; on lui donne son porteiPeuille, et voilà M. de Gourtalon ministre et grand seigneur. A quel démon a*t-il eu recours? — A Tesprit de vertige et d'erreur.
« — J'ai servi avec d'Outrevitle dans un régiment de carabiniei*s, où il s'était fait une. triple réputation de mauvais sujet; il l'avait soutenue si brillamment le pistolet au poing, que dès long-temps personne ne s'avisait plus de la lui disputer. On citait même avec une sorte d'admiration le grand nombre de femmes qu'il avait séduites, de gens qu'il avait ruinés au jeu , et d'hommes qu'il avait tués en duel. Je perds de vue ce brave chef d'escadron pendant une dizaine d'années, et j'apprends qu il est entré au séminaire où il est cité comme un modèle de piété , d'humilité , et de componction. J'attendrai que d'Outreville soit cardinal pour
VOUS dire si c est Tesprit saint qui a présidé à sa conversion.
u — On doit connaître la femme qu on a beaucoup aimée, et qui vous a donné pendant cinq ans la preuve, d'un attachement réciproque. Je puis donc assurer que madame de Fénille était à vingts cinq ans la petite personne la plus jolie , la plus sensible, et la plus niaise de la cour, dont elle faisait lamusement.
it Je suis jeune, belle, et j'ai des goûts très vifs.
u La combinaison de ces trois seules idées compose l'existence physique et morale de cette dame : elle a vu passer sa jeunesse et sa beauté sans en avoir tiré aucun parti pour son bonheur et pour sa fortune: j'ai compté sur mes doigts; ses quarante ans sont sonnés. Je gémis sur le sort que lavenir lui destine :
« La coquette d'un certain âge
u WsL plus d'amis , n'a plus d'amants.
« Tout-à-coup j'apprends que madame de Fénille vient de faire l'acquisition d'un hôtel superbe, quelle vit entourée d'adorateurs, et qu'elle jouit de la plus haute considération. — Pour expliquer ce mystère, savoir quel est le directeur de madame de Fénille, et combien de fois par mois elle va à confesse.
u — Dariole a été élevé loin de la bonne compagnie ; il n a rien de ce qu il faut pour réussir dans la mauvaise ; il est petit , louche , et gauche ; il n'a d autre talent que de connaître à fond les vingt-deux manières d'attacher une cravate, et de répéter fidèlement les bons mots qu'il a retenus au Gynmase. Depuis quelques mois Dariole s'est lancé dans le grand monde ; il monte à cheval avec la marquise de M***; on l'a vu dans la calèche de la duchesse de R***, et l'on parle de son mariage avec une des plus riches héritières du royaume. Comment expliquer ses succès autrement que par la sorcellerie?... — ^.ou par l'indiscrétion commise il y a quelques mois au foyer de la dause de l'Opéra. »
Je me bornerai à ce petit nombre de citations, pour ne pas déflorer le Manuel des Sorciers, où l'auteur, en feignant de le chercher, dévoile le secret d'une foule de réputations dont il est impossible de rendre compte par les régies ordinaires et par les moyens habituels de la société.
ININÉTTE. 293