‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 67 sur 72 · LA FILLE DE BONNE VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LA FILLE DE BONNE VOLONTÉ

Ali ! de l'aniour ù la dévotion 11 n'est qu'un pas.

Voltaire.

Du temps de la régence vivait ou plutôt fleurissait à Yvetot une jolie petite fille du nom de Ninette. S'il faut en croire son portrait, que j'ai sous les yeux en écrivant son histoire , rien de plus gracieux, de plus ravissant n'avait encore paru dans l'étendue de ce royaume, qui n'avait pas moins d'une lieue et demie de circonférence, et dont on ne peut prononcer le nom sans se rappeler ce bon petit roi immortalisé par notre Horace. Aux premiers jours du printemps de sa vie, Ninette avait une taille élégante et flexible, un visage charmant, un sourire enchanteur, et les yeux d'une expression

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si vive el si tendre, qu'un seul de ses regards enfantins annonçait sa destinée tout entière. Elle était orpheline ; le gros prieur d'une abbaye du voisinage s'était chargé de son enfance, et l'appelait sa nièce, depuis quelle avait atteint sa quatoivième année.

Le prieur tomba dangereusement malade, et, pour des raisons de famille que je n'ai point cherché à approfondir, il se hâta d'éloigner sa nièce, avant qu'une volée de cousins attirés par lespoir de son héritage ne se fût abattue sur le prieuré. Nmette arriva à Paris avec le petit bagage et la petite bourse qu'elle tenait de la munificence de son oncle, qui mourut quelques jours après son. départ.

Les mémoires manuscrits, d'où j extrais cette nouvelle, ne disent pas ce que devint Ninette pendant les quatre premiers mois de son séjour à Paris : je respecterai ce silence de l'histoire, auquel je ne pourrais suppléer que par des conjectures plus ou moins vraisemblables. La seule à laquelle je m'arrête, c'est que l'aimable enfant, inconsolable de la perte qu'elle avait faite, avait pris le parti de cacher dans une retraite profonde son deuil et sa dou- ' leur. Ce qui rend cette supposition très probable , c'est que les roses de son teint et l'éclat de ses charmes avaient disparu, lorsqu'elle se présenta chez les personnes auxquelles le prieur l'avait recommandée, et qui refusèrent de la recevoir.

Ninette avait épuisé ses ressources, elle com-

meûçait à désespérer de son sort, lorsqu'un beaa soir d'été une dame, qui la suivait depuis quelque temps sous les arcades de la Place-Royale, laborda de la manière la plus affable, et s'insinua si douce* ment dans sa confiance qu elle en obtint l'aveu de la situation pénible où se trouvait la pauvre enfant. Elle la complimenta sur sa jolie figure: « Ah ! madame, répondit ingénument Ninette, ce n'est rien; si vous m'aviez vue avant — Avant quot? demanda l'inconnue avec une espèce d'inquiétude. — Avant la, mort de mon oncle, reprit Ninette en rougissant. — Vous êtes bien jeune, continua la dame en lui serrant la main ; avec un peu de soin et de repos, dans un mois il n'y paraîtra plus : venez chez moi , ma chère petite ; vous m'intéressez beaucoup , et je veux vous rendre heureuse. — Hélas! bien volontiers, dit Ninette; » et elle suivit sa généreuse protectrice que son carrosse attendait sur le boulevart; elles y montèrent et descendirent dans un fort bel hôtel de la rue GuUure-Sainte-Catherine.

Ninette passa quelques semaines dans cette délicieuse habitation, sans communiquer avec les jeunes compagnes qil elle voyait errer autour du pavillon solitaire qu'elle occupait; quelquefois elle cherchait avec inquiétude à se rendre compte des attentions , des prévenances singulières dont elle était l'objet. Mais elle se rassurait en jetant les yeux sur son miroir; chaque jour elle devenait plus belle, et lacon-

fiance qu elle reprenait dans ses charmes passait facilement dans son esprit et dans son cœur.

Quelque agréable que fût sa situation, la solitude commençait à lui peser, et un jour, en sortant du bain , elle en faisait l'aveu à sa bienfaitrice, qui lui prodiguait elle-même les soins les plus touchants et les plus minutieux.

«Ma fille, lui dit celle-ci, tout est réparé; la trace du malheur a disparu, et la fleur de la jeunesse brille de nouveau sur toute votre personne; il est temps de vous dire qui je suis, où vous êtes, et à quel honneur je vous destine. Je me nomme la Fillon ; à Yvetot ce nom n est pas connu , mais il est célèbre à Paris : je suis Yamie d un prince , et ma maison est une joyeuse succursale de son ministère. »

Ninette n entendait pas bien, et avait commencé une série de questions, auxquelles la dame paraissait ne vouloir répondre que par de grands éclats de rire : on annonça Monseigneur !

« Votre excellence vient à propos pour me tirer d embarras, dit-elle : Ninette arrive de son village, ou, comme elle dit, de son royaume; elle ne sait rien, mais elle a d'heureuses dispositions atout, et je puis vous assurer qu'elle est digne de votre haute protection. »

Si je faisais un roman, je m amuserais à décrire cette entrevue du plus immoral, sinon du plus criminel des homme à barrette, avec une jeune fille

de seize ans, dune ingénuité assez habile pour faire à sa honteuse émineûce tous les honneurs d'une première séduction; mais c'est une simple anecdote que je raconte; je cite les faits ; le lecteur se charge des réflexions. ^

A tout âge, dans toutes les situations de la vie, une femme dont le sentiment est fin a toujours plus d'esprit qu'un premier ministre; aussi Ninette parvint-elle à inspirer à celui-ci une passion aussi vraie qu'un homme de ce caractère pouvait l'éprouver.

Il la laissa sous la garde de la Fillon, qu'il rendit responsable de sa vertu. En effet, sur quel argus, sur quelle duègne plus sévère aurait-il pu compter? Dans cette maison tout lui était soumis, et chaque jour il avait uû rapport fidèle de ce qui s'y était passé la veille.

Le cardinal Dubois avait suivi le précepte d'Horace dans l'institution de cet établissement : Tuf i7e et Cagréable s'y trouvaient réunis ; c'était à-la-fois une agence de plaisir et de police ministérielle : il prétendait que les femmes galantes, par leur penchant naturel à la fausseté, avaient un grand avantage sur les hommes, en affaires politiques, et qu'il est des témoins nocturnes en présence desquels le plus profond diplomate commet toujours quelque indiscrétion. Cette pensée du cardinal lavait amené à mettre en vogue dans un certain

monde les boudoirs de la Fillon, qu*affectionnaient particulièrement les membres du corps diplomatique. Ses agents femelles avaient ordre de redoubler de zèle et d'activité, à une époque où se tramait, contre la légitimité, une conspiration devenue célèbre sous le nom du marquis de Cellamare.

Cependant Fabbé Porto-Carréro , neveu de lambassadeur portugais, était parvenu à tromper la surveillance du régent et de son ministre; tout était préparé pour le triomphe de la cause du duc du Maine ; don Vélasquez , secrétaire d ambassade, devait partir avec l'abbé Porto-Carréro, dans la nuit, pour porter à Madrid les dépêches de Fambassadeur , et le projet définitif d une conspiration qui devait remettre les rênes de la régence entre les mains d'un bâtard de Louis XIV. Cette exposition succincte était nécessaire à Imtelligence de la suite des aventures de Ninette.

Dubois, pour la distraire utilement dans la partie séparée de son harem où elle était confinée , lui.avait fait donner des maîtres d'agrément de toute espèce; le hasard voulut que soh maître de dessin fut aussi celui de don Vélasquez : la manière dont il parla de son écolière piqua vivement la curiosité du jeane secrétaire d'ambassade, étonné de ne pas connaître le trésor renfermé dans une maison dont il était un des commensaux les plus assidus. Les louanges que le vieux maître de dessin avait don-

nées à don Vélasquez devant Ninette produisirent sur elle le même effet , et comme une femme ne connaît pas de mérite plus grand que celui du goût qu elle inspire, et qu'il n'y a guère de faiblesse où ne se mêle beaucoup de curiosité , le désir de se connaître fut bientôt égal entre eux. L'or ne tarda pas à lever le seul obstacle qui les séparait : la Fillon ne mit d'autre prix à sa complaisance envers Ninette, que d'être instruite exactement des moindres démarches de ce jeune homme , dont elle pourrait être informée par lui-même.

Ninette, qui ne soupçonnait pas l'importance qu'on pouvait attacher à ces rapports , promit et tint parole.

Cette liaison durait depuis deux mois; don Vélasquez, toujours plus épris de Ninette, manquait rarement de se rendre chez elle vers le milieu de la nuit, et en sortait à la pointe du jour par une porte du jardin dont il avait la clef.

Un soir il arriva vers neuf heures. Sans êtremoins tendre, son air était sombre, préoccupé; Ninette l'interrogeait ; il répondait par des caresses , et laislait échapper des mots mystérieux qu'elle recueillait sans les comprendre ; la nuit avançait , il la pria de permettre qu'il écrivît quelques mots ; son billet achevé , il le cacheta et voulut qu'elle en mît ellemême l'adresse , A son altesse royale madame la duchesse du Maine, à Sceaux. Puis tout-à-coup il se

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lève, cache le billet dans le pli de sa cravate , embrasse tendrement Ninette, et s'échappe de ses bras; elle le suit à travers le jardin et ne peut l'atteindre, qu au moment où il monte dans une chaise de poste, où elle distingue une autre personne : ces mots , route et Orléans, qu'il adresse au postillon, sont les derniers qu elle entendit sortir de sa bouche.

Ninette au désespoir éveille la Fillon, lui raconte tout ce qui vient de se passer, tout ce qu'elle a entendu; celle-ci se lève en toute hâte, court chez le cardinal Dubois, lui rapporte ce quelle vient d'apprendre , sans lui dire précisément de qui elle tient ces renseignements précieux. Ils viennent à lappui des soupçons du cardinal , qui dépêche des courriers sur la route d'Espagne; Vélasquez et labbé Porto-Carréro sont arrêtés à Poitiers ; leurs personnes et leurs papiers sont saisis ; la conspiration est découverte, et le fils de madame de Montespan n'obtiendra pas la régence , parcequ un cardinal avait eu l'esprit de confier à des filles de joie la police du royaume, et qu'un jeune homme n'a pu se décider à quitter Paris sans dire adieu à sa maîtresse. A quoi tiennent souvent les destinées des empires !

La plupart des femmes ne connaissent de perfidie que celle que l'amour leur suggère ; toute autre les révolte. On voulut récompenser Ninette du service qu'elle avait rendu; ijon seulement elle re-

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fusa le prix dune trahison, dont son cœur était in- Bocent, mais en apprenant qu elle avait causé la perte de don Vélasquez , qu elle aimait avec passion, elle fit sur elle-même un retour dont la vertu profita.

Du sein de la corruption, où Ninette était tombée, elle se releva seule, et trouva dans le sentiment de sa honte la force d'échapper à Finfamie. Le jour même où elle fut prévenue de la visite du régent, à qui le cardinal devait la présenter, elle sortit de c^ez la Fillon par la porte du jardin, dont Vélasquez lui avait laissé la clef , et se rendit dansla maison de pénitence , que madame de Beauharnais-Miramion avait . fondée vers la fin du dix-septième siècle, sous l'invocation de sainte Pélagie , dans la rue du Puits-del'Ermite.

Ninette fut reçue dans ce pieux asile par un vénérable ecclésiastique qui en avait la direction. Véritable modèle de toutes les vertus apostoliques, ce vieillard , sous la figure duquel Raphaël aurait peint la Providence, accueillit avec bonté le désespoir de la jeune pénitente , et lui parla même de sa beauté, pour relever à ses propres yeux le mérite de son repentir.

Habile à lire au fond des cœurs, il s aperçut bientôt que Ninette ne cherchait dans l'amour divin, dont elle paraissait saisie , qu'à donner le change à des sentiments d'une nature plus humaine; sa dé-

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YOtion avait jusque dans ses excès quelque chose de terrestre qui n'échappait pas à ce sage et pieux directeur. Ninette voulait se faire relig^ieuse; il la détourna par de sages conseils d'une résolution formée dans lexaltation et non dans le calme de son ame.

« Ma fille, lui disait-il , vous êtes envers vous plus w sévère que le ciel même ; vous voulez vous punir « pendant toute votre rie des erreurs de votre preu mière jeunesse. Chacun sur la terre a sa destina- « tion : vous avez contrarié la vôtre par les désor- « dres où vous ont jetée des hommes pervers; vous c( la contrarieriez encore en embrassant un état de « perfection auquel vous n êtes point appelée. Vos « premiers pas dans le monde ont été marqués par « de grandes fautes ; mais, jeune encore, vous pou- « vez en effacer la trace , et recouvrer la pudeur M après avoir connu la honte, n

Les touchantes exhortations de cet excellent homme firent en peu de temps de Ninette une femme nouvelle ; il décida 1 aimable convertie à retourner à Yvetot, où sa beauté, ses grâces, sa douceur, triomphèrent de tous les soupçons et fermèrent la bouche à l'envie elle-même.

Un jeune descendant de la famille souveraine d'Yvetot conçut pour Ninette un amour qu'elle crut réprimer en lui faisant Taveu sincère de ses fautes ; mais cette confidence ne fut aux yeux de son amant

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que la preuve d'une nouvelle vertu ; ils se marièrent, et la fille de bonne volonté devint la plus fidèle épouse^ la plustendre des mères, et la meilleure des femmes.

Cette retraite ouverte aux Jilles de bonne volonté, par madame de Beàubarnais-Miramion , et dans laquelle une autre dame de Beauharnais fut enfermée au temps de la terreur, est maintenant une prison pour les débiteurs, pour les vagabonds et pour les hommes de lettres ; on voit qu elle a changé tout-àfait de destination.

3o4 LA FRANCE GUERRIÈRE.

N«*XXIX. [l8 M/LI 1823.]

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