LA FRANCE GUERRIÈRE
Salve, magna parens frugum
Magna virûm .
Virgile.
Salut , terre féconde. . . salut , mère des héros.
C'est une admirable faculté que rimagination. « Sous son pinceau créateur, a dit un écrivain anglais quelle inspirait en ce moment, le froid squelette de la raison se revêt de chairs vives et vermeilles; par elle les sciences fleurissent, les arts s embellissent, les bois parlent, les échos soupirent, les rochers pleurent, le marbre respire, la toile sanime ; elle ne peint pas seulement la nature , elle peut aussi la mesurer: Timagination c'est le génie, c est Famé tout entière. «
J'ai peur que le sage Adisson, dans ce passage, ne fasse à l'imagination une part beaucoup trop belle. Abandonnée à elle-même, l'imagination flotte
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au hasard entre la folie et la sagesse ; elle a besoin du contre-poids du bon sens pour régler son essor, et c'est de lequilibre qui s établit entre ces deux puissances que résulte le génie , c'est-à-dire le plus haut point d'élévation où puisse atteindre la pensée humaine.
En ne considérant l'imagination qu en elle-même, comme une partie fantastique des opérations du cerveau dont on peut dire autant de bien que de mal , il me sera permis d avouer les jouissances dont elle est pour moi la source. Le tableau qui s'empare de ma pensée, qui l'absorbe, qui l'occupe tout entière, est un spectacle intérieur que je me donne et que toutes les féeries de l'Opéra ne pourraient pas me procurer : les richesses ne me coûtent rien, je les prodigue; mes palais resplendissent d'or et de pierreries, toutes mes formes sont gracieuses, toutes mes couleurs étincelantes : j'ai soin de mêler à ces prestiges quelques harmonies morales qui en augmentent le charme; et, je dois le dire, souvent enivré de ces créations imaginaires, je suis assez heureux pour oubUer le monde véritable, et pour me renfermer dans une sphère intellectuelle où je vois s'effacer les réahtés de la vie : je rêve le beau, le bien; c'est en core une manière d'en jouir.
Tel est le genre de plaisir que ma procuré la lecture d'un prospectus qui m'est tombé dernièrement
Kit MITE EN PlilSOî». ÎO
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SOUS la main, et dans lequel un architecte célèbre propose l'érection dun monument gigantesque.
M. P***, dont le génie ne s abaisse jamais aux proportions vulgaires , a conçu Tidée grandiose d élever sur les hauteurs de Montmartre (qui reprendrait son nom de Mont-de-TMars) une colonne de deux cents pieds de circonférence , ce qui suppose à-peu-près douze cents pieds d élévation ; le palais du Corps-Législatif occuperait l'intérieur de la colonne, dont le chapiteau formerait une terrasse sur laquelle on placerait, comme dans un élysée, les statues des plus célèbres défenseurs de la patrie.
On s'est un peu moqué de cette conception sublime , je Je sais ; mais loin de partager cette irrévérence, j'ai été si vivement saisi de la beauté de ce plan, que mon imagination s'est mise aussitôt à l'œuvre, et qu'elle a construit, sur les dessins de M. P***, l'édifice dont on a si mal accueilli le projet.
Je la vois, cette colonne immense; elle est de marbre et revêtue d'airain. Je me transporte dans ce jardin suspendu qui en orne le faîte et qui se dessine sur l'azur d'un beau ciel. Vous voulez parcourir avec moi ce panthéon aérien, mais trois mille marches à monter vous effraient ; j'ai pourvu à cet inconvénient, et nous voilà transportés au sommet de , la colonne de Mars, au moyen d'une espèce de gloire qu'élève une pompe à vapeur, laquelle porte en même temps les eaux de la Seine sur la plate-
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forme, où elles circulent en rivière et retombent en cataracte.
Au point-milieu de cette terrasse, et sur un piédestal plus élevé que les antres , vous voyez un groupe de quatre figures colossales qui représentent en quelque sorte les quatre âges de la France guerrière ; vous y reconnaissez les statues de Brennus, de Charlemagne, d'Henri IV et de Napoléon. Plusieurs allées plantées de lauriers et de chênes semblent s'échapper comme autant de rayons de cette constellation brillante : l'intervalle entre les arbres de ces longues avenues est occupé par les guerriers français les plus célèbres.
Parcourons les deux allées principales où se trouvent, dans l'une, toutes les vieilles gloires de la monarchie , dans l'autre , cette foule de héros que la révolution a fait éclore.
Ici Guesclin, qu'immortalisent une valeur héroïque et des vertus qui. Télé vent au-dessus des conquérants;
Bayardy quipe connaissait de noblesse que le courage et la vertu ;
Condéy au regard d'aigle, le plus grand capitaine du siècle où vivait Turenne , et qui pleurait aux vers du grand Corneille ;
Turenne y que le grand Gondé seul estimait audessus de lui-même , et dont la réputation de sagesse et d'humanité a triomphé des erreurs que
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l'amour lui fit commettre à soixante ans, et des cruautés sans excuse qull exerça dans le Palatinat ;
Cattnat^ jqui mérita seul, entre tous les grands capitaines modernes, le titre de guerrier philosophe ;
Fabert, dont les gens de cour attribuèrent les talents et les succès au diable , pour ne pas convenir que le fils d un libraire de Nancy pût être un grand général;
VillarSy qui sauva la France à Denain, et qui, devant lennemi , ne craignait que les courtisans de Versailles.
Le voilà ce Saxon qu'on croit né parmi nous,
et que la victoire avait en effet naturalisé.
Je ne parle pas du maréchal de Richelieu, an Childebrand de Voltaire ; la prise d'un fort ne constitue pas plus un héros que le titre d acadénticien ne suppose aujourd'hui un homme de lettres.
Suivons maintenant cette autre ,avenue, dans laquelle la gloire a réuni , dans un quart de siècle , plus de statues de héros qu elle n en a élevé dans toutes les autres. Dumourier, Marceau, Desaix^ Kléber, Masséna, Kellermann, La Tour-^d Auvergne , Le^ febvre, Hoche, Lannes, Richepanse, Lecourbe, Lasalle, Championnet, Murai, Ney.,.. je m'arrête à ce nom ; un nuage de pleurs s'étend sur mes yeux et me dérobe la vue de quelques images que le ciseau
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du Statuaire a laissées imparfaites; je remarque cependant plusieurs piédestaux où la gloire a retenu des places pour ses favoris qui vivent encore : j'y lis , avec un double intérêt, les noms de La Fayette y Gérard, Clausel, Excellmans, Lamarque, Roguet, Reille, Soult, Suchet, Belliard, Grouchy, Saint- Cyr, Drouoty Bertrand....
Que de noms illustres dans la guerre ! et qui ne s*écrierait en les rassemblant dans son souvenir: Salut y 6 France! mère de tant de héros! Sur un obélisque placé à lextrémité de chacune de ces avenues la victoire avait inscrit les noms de Marignan, Rocroiy Fribourg, Nordlinguey les Dunes y Turicemy Namur, Denainy Fontenoiy Arcoley Lodi, Bohenlinderiy les Pyramides, AusterlitZy Jéna, Friedlandy Wagram^ la Moscoway et de cent autres champs de batailles illustrés par nos armes.
Tous les coins de la terre, tous les fleuves de FEurope , ont ^té témoins des exploits des enfants de la Gaule , et à toutes les époques quelque grand capitaine s est élevé du sein de ce peuple plus grand, plus généreux, plus brave, mais moins habile à tirer parti de la victoire, que ces Romains qui lui disputent le premier rang parmi les nations guerrières.
Toute cette pompe fantastique conduisit enfin ma pensée à un résultat raisonnable : l'histoire de la France se déroula devant moi; je vis un laurier
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impérissable en couronner toutes les époques , les attacher pour ainsi dire lune à l'autre , mais fleurir plus brillant, plus touffu, sur le sol delà liberté. L'évocation qui m'avait charmé me rendit plus chère, en me la montrant plus glorieuse, cette belle patrie que toutes les illustrations environnent.
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ti° XXX. [19 MAI 1823.]