‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 70 sur 72 · NOTRE SORTIE DE SAINTE-PÉLAGIE · texte numérisé non relu

NOTRE SORTIE DE SAINTE-PÉLAGIE

Ut hommes et lempora sunt, ita morem géras.

Plaute.

11 faat prendre le temps et les hommes comme ils viennent.

C'est la troisième fois que Ton me met en prison'; la première , j'y fus envoyé par Tordre d un comité révolutionnaire ; la seconde , par un arrêté du directoire, et je m'y trouve anjourdh'ui par un arrêt de cour royale, et toujours pour le même motif. Cette singularité pourrait me fournir le texte d'une consolation bien piquante , mais je n'ai que quelques heures à passer à Sainte-Pélagie, et je veux les employer à fixer quelques uns de mes souvenirs de prisonnier.

La première chose que je remarque, en généralisant pour moi cette idée, c'est l'influence de l'âge sur une même situation de ma vie.

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J ai passé cinq mois en prison au temps de la terreur; la liberté ne pouvait s'offrir à mes yeux que sous les traits de la mort; mais j'avais ving*^deux ans, et je ne sais par quel prestige d'une imagination de cet âge , j'embellissais jusqu'à ce moment terrible. Quelques fragments épars d'un écrit commencé dans ma prison d'Arras me rappellent qu'une seule pensée occupait alors mon esprit, celle d'attacher à ma mort une sorte d'éclat qui préservât ma mémoire d'un entier oubli : j'ai trop de raison et trop d'amour-propre aujourd'hui pour entretenir mes lecteurs des projets que me suggéra cette raonomanie.

Mon incarcération à Lille , après le 1 3 vendémiaire, me trouva moins résigné à l'injustice des hommes; mais j'en avais sous les yeux une victime trop courageuse pour ne pas m'armer d'un si noble exemple contre la persécution. M. le duc de Choiseul était alors mon voi^n de cachot: citer son nom, c'est proclamer le triomphe d'une ame forte et généreuse dans l'une et l'autre fortune.

Chargé de plus d'un demi-siècle je me retrouve encore sous les verrous; mais , éclairé cette fois par l'expérience et p^r l'habitude de réfléchir, je m'aperçois que mon caractère, sans cesser d'être décisif, est devenu plus indulgent : où je voyais des causes personnelles de haine je ne trouve plus que

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des raisons générales de mépris : je sois fatigué d mdignation.

Cette situation d'esprit n a pas peu contribué à me faire supporter patiemment mon séjour à Sainte- Pélagie, où je veux consigner en quelques lignes notre manière de vivre.

Nous nous levons, comme M. le baron de la Dandinière, avec le soleil; il m'est arrivé plusieurs fois d être plus matinal que lui , et d être surpris la plume à la main par le bruit de mes verrous qui s'ouvraient, à cinq heures, comme ceux des autres prisonniers.

Notre toilette achevée, on n'en fait qu'une en prison , nous descendons au jardin , où nous sommes bientôt joints par quelques compagnons d'infortune de notre choix, dont l'entretien contribue plus efficacement encore que le cigarre à nous faire passer agréablement une heure , pendant laquelle un garçon de corridor fait notre <;hambre. Après un déjeuner frugal , dont le thé et le beurre font tous les frais, nous nous mettons au travail, chacun de notre côté, jusqu'à l'heure de nos visites. Cette partie de la journée, à laquelle nous avons dû les moments les plus doux que nous ayons passés dans nôtre prison , nous a fourni quelques consolations épisodiques dont nous avons eu soin d enrichir notre ouvrage.

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Nous dUooQS tête à tête, et soit que la prison aiguise l'appétit, soit que nous jugions des mets qu'on nous sert par comparaison avec le pain bis et la soupe maigre que l'administration des prisons accorde à ses plus pauvres commensaux, toujours est-il que chacun de nos repas nous a fourni l'occasion de faire l'éloge de la cuisine de notre traiteur, M. Lenfant, qui vaut, à tout prendre, beaucoup mieux que sa réputation. Ce que nous disons n'est pourtant pas avec l'intention de le mettre en vogue, car nous desirons sincèrement qu'il perde toutes ses pratiques du corridor Rouge.

A l'issue de notre dîner, qui n'est guère plus long que ne l'était, il y a dix ans, celui des Tuileries, nous allons faire quelques tours de jardin et assister aux parties de volant et de petits palets qui rompent l'uniformité de la promenade.

L'apparition d'un nouveau prisonnier est un sujet d'entretien et de distraction qui se renouvelle plus souvent que ne le voudraient ceux mêmes qui en jouissent. Pendant notre séjour ici notre curiosité compatissante a eu pendant plusieurs jours l'occasion de s'exercer sur un jeune homme de vingt-trois ans d'une beauté remarquable entre les plus beaux hommes de France, dont l'extérieur élégant et les manières distinguées annoncent la classe de la société à laquelle il appartient. Il n'a jamais paru dans le jardin qu'accompagné d'un gardien qui avait l'or-

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dre d empêcher qu'il ne parlât à aucun prisonnier. Si ce jeune homme a quelque reproche grave à se faire, l'art de Lavater est décidément en défaut, car jamais figure humaine n'a été plus fortement empreinte des caractères auxquels ce grand physionomiste attache Tbonneur, la probité la noblesse de lame et la bonté du cœur.

Quelque plaisir que nous trouvions dans cette promenade de l'après-dînée, nous avons hâte de remonter dans ma cellule; la table d'échecs est dressée. Sans ce maudit jeu je pourrais me vanter de n'avoir pas eu un moment d'humeur à Sainte- Pélagie ; mais du moins je puis justifier ceux qu'il m'a causés ; je suis incontestablement , ou du moins je me crois plus fort que mon ami et mon adversaire M. Jay, et cependant il m'a gagné assez régulièrement deux parties sur trois. Je lui ai prouvé que c'était à mes distractions qu'il était redevable de l'avantage qu'il avait pris sur moi; mais il me soutient qu'à ce jeu l'attention fait une partie du talent; je n'ai pas grand'chose à répondre ; c'est peut-être pour cela que je me fâche contre moi-même et contre le gardien qui vient très poliment nous séparer le soir à neuf heures, et nous enfermer séparément dans nos loges comme des bêtes féroces.

Resté seul, après avoir examiné quelque temps le maudit mat dont je suis encore tout étourdi, je finis toujours ma journée par me demander com-

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