‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 24 sur 61 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Je suis dévot, et le sqrai toujours.

Brûlez ces vers où mon jeune délire

A soupiré de profanes amours.

Je dois , hélas! expier mes beaux jours.

Aux chants chrétiens j'ai donc voué ma lyre*

Vous qui l'aimiez , par le temps avertis ,

Ainsi que moi vous êtes convertis ,

Et j'obtiendrai votre pieux sourire.

Le Saint-Esprit veut qu'en vers ingénus

Je vous raconte Éden , le premier homme ,

La jolie Eve, et le diable et la pomme.

Doit-on chanter ks biens qu?on a perdus?

L'ange rebelle et sa nombreuse armée , Depuis neuf mois par le foudre rival Précipités dans le gouffre inferncil , Nus sur les flots d'une mer .enflammée, Roulaient encor, faibles, muelsd'horreur, Sans mouvement et non pas sans douleur. Satan enfin par degrés se ranime , Ouvre les yeux , contemple sans effroi L'affreux séjour où le plongea son crime , l'arle , et sa voix emplit le vaile abîme : « Horrible enfer, obéis à ton roi. »

Il a repris sa force et son courage ; Trois fois du lac ses ailes et sa main Frappent les feux 7 il s'élève soudain^

Volé et descend sur le brûlant ritage.

« Tourmens nouveaux et pires que la inoii ; Dit-il, cessez. » Espérance trop vaine!

Ses pieds tremblaient ; il rena avec effort L'air enflimmé qu'il aspire avec peine.

Il reconnaît sur les flots dévorans Ses compagnons étendus, expirans; De son destin il voit l'horreur entière , Des pleurs cruels humectent sa paupière , Et de son cœur qui se trouble un moment , S'échappe un long et sourd gémissement.

Mais tout-à-coup rappelant son àudaçë, D'une voix forte il crie: » Esprits divins, Principautés, Archanges» Séraphins, Enfans du ciel, est-ce là votre place?

Pour vous ce lit aurait-il des attraits.? Debout, debout lout-à-l'heureou jamais, » Il parle encor; cette voix redoutée, Par cent échos à la fois répétée, Termine enfin leur douloureux sommeil.

Un long murmure annonce leur réveil.

Leur vol ressemble au bruit sourd de l'orage Roulant au loin de nuage eu nuage.

Du lac brûlant ils atteignent les bords , Et sans frayeur, sans plaintes , sans remords , Ils s'arment tous; leurs mains impatientes Livrent aux vents les enseignes brillantes. Satan , pareil à la cime d'un mont Où l'ouragan tonne et ru^it sans cesse, Au milieu d'eux lève son noble front, Qu'a sillonné la foudre vengeresse , .

Et dit : « Amis, qu'en cet affreux séjour L'unité triple exile sans retour.

Nous méritions un plus heureux partage.

Tout ce que peut l'ennui de l'esclavage , Vu. juste orgueil par l'orgueil accablé ,

LE PAllADIS PERDU. i:»9

valeur calme, el l'audace , el la rage , ïous l'avons fait; les tyrans ont tremblé, pâlissaient sur leur trône ébranlé :

foudre seule a vaincu le courage, lais aux vaincus il reste la fi<îrlé, ^i'horreur du joug , le cri de liberté , T^ haine enfin consolante et cruelle , ].a haine active, implacable, éternelle , Si toutefois à des dangers nouveaux Vous préférez la honte du repos , Parlez sans crainte; ici l'on peut tout dire ; A d'autres mains je remettrai l'empire i Et j'irai seul , sans espoir el sans peur; Dans son triomphe attaquer le vaiutiueui . «

Le sage Ammos pour répondre s'avance : "

» Illustre chef, généraux et soldais. Du triple Dieu vous savez la puissance.. Pourquoi sur nous aggraver sa vengeance ? Nous payons cher l'orgueil de nos combats. Loin d'irrker sa foudre à peine éteinte , Aimons la nuit qui nous cache à ses yeux.

I L'adresse et l'art peuvent changer ces lieux; Que trouvons-nous dans cette horrible enceinte? tJn air infect et lourd , des rocs brûlans , "Des mers de feu , des gouffres , des volcans. De tous ces corps vous extrairez sans peine Clarbone , azote , oxigène , hydrogène , Et calorique ( il abonde aux enfers) ; Recomposez ces élémens divers , Variez-les ; sous votre main féconde De nouveaux corps naîtront subitement.

Pour cire dieux ici , pour faire un monde , , Vous avez tout, ma tièreel mouvement. » \ Le dur Moloch le Icalliàrc ,

iuO LE PARADIS PERDU.

Et d'une voix qui ressemble au tonnerre :

« A toi permis, Ammos, d'analyser

Ces feux ardens , de les recomposer.

Refais l'enfer; ce travail est utile,

Mais veux-tu donc en chimiste tranquille

Changer Moloch ! Autour de tes fourneaux

Ketiendras-lu ce peuple de héros?

Non , cejrtes , non. Si ta chimie est bonne ,

Elle aurait dû fondre le fer maudit

Qui dans le ciel deux fois te pourfendit.

Je connais peu l'azote et le carbone ;

Je sais la guerre, et la ferai; j'ai dit. »

Moloch se tait ; l'infernal auditoire De sa harangue approuve la vigueur, Et dans les rangs circul.e un bruit flatteur. De la chimie Ammos défend la gloire; Satan se lève et du fourreau brillant Tirant soudain son glaive étincelant r D'un bras nerveux sur sa tête il l'agite. L'armée entière avec transport l'imite : Un million de glaives et d'éclairs Jettent dans l'ombre une clarté subite; Les étendards s'élèvent dans les airs; Le fifre aigu, le trombone barbare, Et des tambours les roulemens divers, Et du combat la bruyante fanfare.

Portent au ciel le défi des eufers.

Satan alors : « Vous qu'on nomme rebelles ,

Vous, à l'honneur, à la raison fidèles.

De l'esclavage éternels ennemis ,

Pour la vengeance à jamais réunis,

A la valeur alliez la prudence.

Ne livrons point des combats incertains.

De l'oppresseur épions en silence

LE PARADI S PERDU . 1 î

Les mouvemens , le repos , les desseins? Il peut créer, mais nous pouvons détruire ; Entre nous donc se partage l'empire.

Pour repeupler son triste Paradis , Je sais qu'il doit inventer d'autres êtres, Moins grands, moins purs d'un vil limon pétïis, . Propres eufin à ramper sous des maîtres; Je sais de plus que ces êtres chéris Habiteront une prison lointaine Où quelque temps ils feront quarantaine : Au ciel ensuite ils pourront être admis : La Trinité traite mal ses amis.

Il faut les voir, connaître leur nature. Leurs passions, leurs défauts et leurs goûts. Quel coup heureux d'attirer parmi npus Nos successeurs! au tyran quelle injure! Oui , mes amis , c'est dans la créature Qu'il faut frapper, blesser le créateur. Qu'en pensez-vous ? » .Un long bra vo s'élève j . De* antres noirs perce la profondeur, Résonne au loin, décroît avec lenleur.

Décroît encor, et meurt. Satan achève : ■« De ce projet le succès est douteux , Et les dangers sont certains et nombreux. Il faut d'abord , sans clartés et sans guide. D'un pied prudent ou d'un aile timide.

Sonder, franchir des abîmes nouveaux, Des régions immenses et désertes.

D'autres eneor de ruines couvertes , Et traverser l'empire du chaos ; îl faut ouvrir les redoutables portes Uie du vainqueur la main scella sur nous-, l là sans doute, inquiet et jaloux, I a placé de nombreuses cohortes.

ar quel miracle échapper à leurs yeu^ , >u qui-va-là des vedettes prudentes,

Hrî LE iPARADlSPERI>U.

Aux promeneurs, aux patrouilles errantes Qui jour et nuit se croissent dans les cieux? Ce projet donc exige un esprit sage, La fermeté, l'adresse, le courage; Et son succès change noire avenir.

Qui d'entre vous osera l'accomplir ? « Chacun se tait. Après un long silence, 3atan reprend : « Le premier en puissance Dans les dangers doit le premier courir. Demeurez donc, et seul je vais partir. » D'autres bravos , bien mérités sans doute, Du vaste enfer ébranlèrent la voûte.

On se sépare, et chacun du repos

Diversement abrège la durée.

L'ennui partout est le pire des maux.

L'un prend sa lyre on sa harpe dorée;

Et dans un hymne en silence écouté

Sa noble voix chante la libenté.

L'autre , plus gai , sur des airs de cantiq^ues ,

Psalmodiant des couplets satiriques,

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