‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 25 sur 61 · Livre au sifflet l'auguste Trinité · texte numérisé non relu

Livre au sifflet l'auguste Trinité

Sur un coteau sans fleurs et sans verdure

D'où jaillissaient des tourbillons de feux ,

Mille démons, en cinq actes pompeux,

Représentaient leur tragique aventure.

Oui, dans l'enfer naquit cet art charmant ,

De l'homme instruit noble délassement.

De promeneurs on voit partout des groupes.

D'autres dansaient en rond. D'autres par troupes

Cherchent au loin quelque monde meilleur :

Des monts fumans ils gravissent les cimes ,

Brisent les rocs , et comblent les abîmes ,

Et des enfers sondent la profondeur.

Ammos fait mieux : dans ses calculs tranquille!) ^

Il cherche, il. trouve un monde régulier;

Puis, s'eiUouranl d'opérateurs habile*, Dans le cieusel il met l'eofer entier.

Loiu d'eux Satan poursuivait sou voyage, Plus périlleux que les sanglans combats , El sans secours, seul avec son courage , Dans le chaos il égarait ses pas.

D'objets divers un informe assemblag^e A ses regards s'offrent confusément.

Sur son chemin naissent subitement Le chaud , le froid , et le sec et l'humide, La flamme et l'onde , et le plein et le vide . Contre un obstacle il heurte à tout moment. Il tombe , il monte , il recule, il avance. A son oreille éclate quelquefois Un bruit soudain que suit un prompt silence ; Mais parle-til? tout est sourd et sans voix. Il monte eucore, et des ombres nouvelles, De noHveauvx chocs le retardent en vain : Des mains, des pieds , de la tête et des ailes , Avec effort il se fraie un chemin.

Il traversait les flammes dévorantes, Les tourbillons et les trompes errantes > L'air tout-à-coup se dérobe sous lui , Et vainement son bras cherche un appui ; Rapide , il tombe , ainsi qu'un météore Quiifend les airs, et tomberait encore, Si le hasard dans ce lieu n'eût placé De gaz divers un amas candensé.

Frappant du pied l'élastique nuage, Tel qu'un ballon l'archange rebondit , S'élève, puis retombe, et s'engloutit Dans un marais sans fond et sans rivage. Autre hasard trop funeste ; un volcan Sous ce marais subitement s'allume , Et dans les airs lance au loin le bitume,

1£/f LE PARADIS PERDU.

Les rocs fondus , et la boue , et Satan. L'éruption terrible, mais utile.

Lui fait franchir trois cents milles et plus. Il trouve alors un chemin plus facile, Traverse en paix des déserts inconnus y Et voit enfin la centuple barrière Qui doit des cieux protéger la frontière. Il ne sait pas qu'aux sept péchés mortels De Jéhova les ordres solennels Ont confié cet important passage , Pour le forcer, déjà brûlant de rage Il s'avançait : la Colère et l'Orgueil, Toujours armés et debout sur le seuil , Jetant un cri, sur lui fondent ensemble. Mais aussitôt reconnaissant ses traits , A ses genoux ils tombent satisfaits.

La troupe entière à ses pieds se rassemble. Seul autrefois il lui donna le jour.

Lorsqu'ennuyé de la céleste cour, Morne et pensif, sur sa fuite prochaine Il méditait, sept fois sa forte main D'un coup heureux frappa son front divin ; Et de ce front jaillirent non sans peine Les sept enfans qui , dociles et doux , Dans ce moment embrassent ses genoux.

Il les relève, et dit à la Luxure, Qu'environnaient de lubriques beautés :

«' D'où te viens donc cette progéniture? Il n'est point d'anges en ces lieuX écartés.

— Non , et pourtant je désire et je brûle; Un feu vainqueur dans mes vaines circule. Avec ce doigt je presse doucement...

— Quoi donc ? — Mon front ; et chaque alloiichc

ment.

Chaque plaisir est suivi d'une fille.

— Augmente encore ta nombreuse famille.

LE PARADIS PERDU. Io'j

Moi, je poursuis mon pénible dessein. Allons, enfans, secondez votre père; Ouvrons , brisons ces'ceut portes d'airain ; Et seul je vais recommencer la guerre. » Il dit ; bientôt sur leurs énormes gonds Avec fracas les cent portes fatales Roulent ; ce bruit dans les gouffres profonds Pénètre , passe aux rives infernales ; Et des démons le hurlement joyeux Soudain s'élève , et menace les cieux.

CHANT SECOND

J'ai trop souffert dans les brûlans abîmes ; Assez long-temps j'y plongeai mes lecteurs, Gens délicas , d'un air pur amateurs , Et de mes vers innocentes victimes.

Après "Milton, dans ces gouffres maudits C'est à regre'; que ma muse est tombe'e. Faisons , messieurs , une heureuse enjambée. Et de l'enfer sautons en paradis.

Un chérubin ,!'c'est-à-<iire deux ailes ,

De blonds cheveux , un visage joufflu ,

Fend comme un trait les plaines éternelles ,

Arrive ; et dit : « Seigneur, mes yeux ont vu

Sur la frontière un des anges rebelles ,

Qui , de ses fers par la ruse échappé ,

Marche sans bruit, dans l'ombre enveloppa, »

En souriant la Trinité l'écoute ,

Et lui répond avec grâce et bonté :

• Je sais cela de toute éternité.

— Vous le saviez, Dieu prévoyant .J* -— Sans doule.

— S'il est ainsi , mcsseigneurs, de l'enfer A quoi servaient les cent portes de fer ?

— Fit-on jamais une prison sans porte?

— Mais on la ferme. — Aussi la fermait-on , La gardait-on ; bien ou mal , il n'importe.

— Désirez-vous votre gros foudre? — Non.

— Malheur à l'homme! — A la tentation S'il cède, il meurt. — O sagesse, ô clémence I Permettez-nous du moins de renverser L'arbre fatal. — Osez-vous y penser? ^

— C'est prévenir un grand malheur. — Silence î Vous le savez , je suis le Dieu jaloux ;

Je n'aime pas les têtes qui raisonnent. Qu'autour de moi les louanges résonnent. Point d'examen , ou craignez mon courroux. » A peine il dit , et les neuf chœurs des anges , Saisis de peur, lui braillent des louanges : Le Te Deum , l'éternel Hosanna , Ij In excelsis , le triste Alléluia, Des Triumdieux charment l'oreille dure , Et de plaisir ils battent la mesure.

Durant ces chants, du nouvel univer»

Satan sans peine a franchi la limite.

Et ses regards dans les mondes divers

Cherchent long-temps le poijit que l'homme habile.

Il voit enfin l'archange radieux

Qui dirigeait l'astre de la lumière;

Car le soleil, qui semble roi des cieux ,

Roulait alors autour de notre terre :

L'homme depuis, changeant l'ordre divin .

Au firmament l'a cloué de sa main,

El c'est la terre à présent qui voyage.

L'adroît Satan compose sou visage;

Jl adoucit son maintien fier et dur,

Pécrîol d'un pied , et prend d*un ange obscur

LE PARADIS PiiRDU. 157

Les traits , l'habit, la voix humble et timide. « Noble Azaël, dit-il eu s'inclinanl , Vous, du Très-Haut le digue confident.

Apprenez-moi dans quel astre réside De noire Dieu le favori nouveau :

Du genre humain où donc est le berceau ? » Volant toujours, et sans tourner la vue , Sans saluer cet obscur immortel, Négligemment le seigueur Azaël Montre du doigt un point dans l'étendue, El dit : « Mon cher, c'est là. » Faux et benià , L'autre s'incline , et poursuit son chemin , En répétant : « De ce faquin peut-être Aurais-je dû rabaisser la hauteur.

Qutl air capable et quel ton protecteur Prend ce valet en l'absence du maître!

Par un vent frais lapidcûienl porté,

Sur notre ^lobe enfui Satan arrive.

Là rien n'échappe à sa vue attentive.

En contemplant ce chef-d'œuvre vanté,

Il souriait avec malignité.

■ Pourquoi, dit-il, refuser la lumière

Au double pôle, à cette zôue entière.

Et les livrer à d'éternels frimas .►•

L'ours pourra seul habiter ces climats.

Sous l'cqualeur l'ardente canicule,

Un océau de sable et des déserts

Font regretter la rigueur des hivers.

Orand Jéhova , ce globe est ridicule.

Quoi! dans les champs destinés aux moissons

Bénignement tu sèmes des poisons?

Quoi ! tu te plais à créer les vipères ,

Les scorpions , les serpeus, les panthères,

Tigres, vautours , et requins dévorans?

Q<ielle do'icpur ! que tes bienfaits sont grands !

J'aime à te voir entasser les nuages, Du sud au nord promener les orages , Et renverser les innocens sapins , Faute de mieux: bientôt sur les humains ïu lanceras ta foudre paternelle.

Je ne hais pas ces fleuves débordés , De ces volcans l'invention nouvelle, Ces champs féconds de laves inondés.

J'approuve aussi la grêle meurtrière.

Les ouragans, les tremblemens de terre.

Présens fâcheux, que la sage rigueur Destine au juste aussi bien qu'au pécheur. »

Il voit Éden : trois remparts de verdure Environnaient ce jardin enchanté.

Il les franchit avec légèreté.

De ces beaux Heux voulez-vous la peinture? On y trouvait tout ce qu'on trouve ailleurs. Des fleurs, des fruits, et des fruits et des fleurs.. De verts gazons , des grottes ; des bocages , De mille oiseaux Tes différens ramages , Tous les parfums , un printemps éternel , Un air plus pur, une plus fraîche aurore. De clairs ruisseaux , puis des ruisseaux encore D'argent potable , et de crème et de miel.

De ce jardin Eve était la merveille.

Auprès d'Adam , à l'ombre d'un bosquet,

Négligemment elle forme un bouquet,

Le jette ensuite, et sa bouche vermeille

Laisse échapper un long soupir d'ennui :

« Qu'avec lenteur le temps coule aujourd'hui !

Occupons-nous. — Volontiers; mais que faire ?

Cueillons des fleurs.'— Toujours des fleurs! — Eh

Chantons un hymne.— Oh! je ne chante rien, [bien. Dormons. — Fncor.? Dînons , pour nous distraire.

— Je n'ai pas faim. Un seul fruit me plair«t. Du bien , du mal , il donne la science.

on nous défend d'y loucher. — La défense

Est très formelle, et Dieu nous punirait,

Si. , — Je le sais. — Je crains ton imprudence.

— Mais sous nos yeux , dis-moi , pourquoi planter L'arbre fatal ? est-ce pour nous tenter ?

— On le croirait. — Je bais mon ignorance. ■ — Kn la perdant , tu perdras ton bonhenr..

— Mon bonheur.!' — Oui. — J'aime autanlle malheur.

Le bon Adam l'approuve dans son âme .

Et hautement il la gronde et la blâme. Satan près d'eux s'était glissé sans bruit , El dit tout bas : ■ On leur défend ce fruit! Bon ! Je les liens ; ma victoire est certaine ; De l'ignorance on triomphe sans peine.

Quoi! leur hymen et leur jeune beuuté, L'occasion sans cesse renaissante, Ces lits de fleurs , cette ombre bienfaisante . Les bains communs, l'entière nudité.

N'éveillent point leurs sens.î* Quelle injustice! Du Dieu jaloux quel étrange caprice!

Mais sans amour peut-on multi plier î*' Sottise , erreur ! j'y veux remédier. »

A quelques pas alors il se retire ,

Preud des élus le gracieux sourire.

Et s'entourant d'un cercle radieux,

Des deux époux il éblouit les yeux.

Adam s'incline et dit : Esprit céleste ,

Soyez béni; parlez, qu'ordounez-vous .►^

Eve se tait ; mais sa rougeur modeste

Est pour l'archange un compliment plus doux.

IJ leur répond: • De Dieu dernier ouvrage,

Heureux Adam , et vouk , dont les attraits

Maiiqueut au ciel, un sinistre meskage M'a prévenu de vos dangers secrets.

Loin de ces lieux, loin est trop près encore. On a cru voir l'un des anges déchus.

adam!

Serait-il vrai? tous mes sens sont émus. Que cherche-t il dans les cieux ?

SATAN

Je l'ignore ; ÏMais s'il vons voit, je tremblerai pour vous.

EVE

Emploîra-t-il la force?

SATAN

Non, l'adresse.

EVE

S'il est ainsi, je crains peu son courroux,

ADAM

Eve , du moins craignons notre faiblesse.

EVE

Mais pourquoi donc tant d'immortels esprits Par le Seigneur ont-ils été proscrits ?

SATAN

A tous momens il répèle à ses anges : « Obéissez , et chantez mes louanges. » Le fier Satan , que fatiguaient ces mots , Et qu'enrouaient les éternels cantiques.

Osa former des projets schismatiques , Et chaque jour des prétextes nouveaux Le dispensaient du plain-chant monotone.» Dieu le cita deux fois devant son trône. L'ange irrité s'écria : « Sous sa loi De ma raison dois-je abjurer l'usage.^ Non, le néant plutôt que l'esclavage!

Toujours chanter, toujours louer l ma foi , Je n'y tiens pas : compagnons, je déserte, El vais chercher quelque étoile déserte.

LE PARADIS PERDU. Hl

Loin des tysans et de leurs plats élus , J'y serai libre, et ne chanterai plus. » Il partit donc; des légions entières L'applaudissaient et suivirent ses pas.

îl réunit leurs non4)reu^es bannières, Et sans frayeur attendit les combats.

Ils furent longs, incertains et terribles. Le Paradis deux fois sur ses remparts Des révoltés a vu les étendards.

Comme leur chef ils semblaient invincibles. La foudre enfin les a du haut des airs Précipités jusqu'au focd des enfers,

ivE.

J'ai cru Satan plus coupable.

Ma chère , Vous aimez peu le chant et la prière.

Je crains pour vous, pour moi. Jeuui immoilel. Restez encor : votre seule présence Repoussera l'ennemi qui s'avance.

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