S4TAN
Mes fonctions me rappellent au ciel.
ADAM
Goûtez du moins ces fruits que sans culture Offre à nos mains la prodigue nature.
SATAN
Non ; pour un ange ils seraient sans saveur. 11 n'en est qu'un dont j'aime la douceur.
KVE.
Et c'est celui qu'on nous défend , je gagi-.
8ATAW.
Oui ; sa verfu consarve la beauté , Du Créateur elle achève l'ouvrage , Donne à l'esprit plus de sagacité, Do l'ignorance éciaircit le nuage, Ft dan.s nos sens li^tc la volupté.
-102 LE TARADtS PERDU.
ivK.
Hélas !
AUAM.
Cachez vos regrets el vos laniies.
ÈVK. .
Veul-oii aussi uous déleudre les pleurs ?
SATAN
Ou aurait dû tout permettre à vos charuies; Mais d'un bou maître adorez les rigueurs.
EVE
Vous nous quittez , ô le plus beau des auges!
ADAM
Portez à Dieu nos vœux et nos louanges. »
Pour échapper aux pièges du ^émon , Le sage Adam se met en oraison.
Moins effrayée, Ève était moins pieuse.
Elle s'éloigne indolente et rêveuse , Marche sans but, et ne remarque pas L'éclat des fleurs qui s'ouvrent sous ses pas. Un papillon trouble sa rêverie.
Léger, brillant, il amuse ses yeux.
Elle suit donc dacs la vaste pruirie L'insecte ailé qui , variant ses jeux , Fuyait toujours et revenait saos cesse.
Cesl vainement qu'elle croit le saisir : De fleur eu fleur passant aveo» vitesse , D'Eve il trompait l'impatient désir.
Elle abandonne une poursuite vaine !
Et sur ses pas revient avec lenteur.
Un jeune cerf éclatant de blancheur Sort tout-à-coup de la forêt prochaine.
Son bois est d'or, et d'or son pied léger, Urolenlilsa course; Ève l'appelle; Soumis il vient, se courbe devant elle , Et l'imprudeule, ignorante danger,
LE PARADIS PliRDU. 183
A ce coursier sans crainte se confit;.
Sur le fi'ont d'or sa blanche maiu s'ai>i)uie.
Du cerf heureux elle excite les pas :
Dans les détours de la forêt obscure
Il court , il vole , et sa facile allure
Ne froisse poiut les charmes délicats »
Les charmes nus qui doucement le [»ressenl ,
Et que par fois ses niouvemens caressent.
Eve l'arrête enfin ; elle descend ,
Regarde, et voit l'arbre heureux et funeste.
Elle rougit , répète on gémissant :
« Éloignons-nous ; » et pourtant elle reste,
Un beau serpent sur un rameau placé,
Dressant sa tête et son corps nuancé ,
Lui dit : Salut aimajjle souveraine.
— Quoi ! vous parlez P 6 merveille soudaine ! —C'est ce doux fruit qui m'a donné la vdix., — Fuyons, fuyons; je le veux, je le dois. » Elle fuit donc , en retournant la tête, Puis ralentit sa marche, puis s'urrête, Revient, soupire , et s'assied sur les fleurs. Un bel oiseau dont le brillant plumage De l'arc-en -ciel réunit les couleurs , En se perchant sur le plus haut feuillage , Chante ces mots : « Reine de ce séjour, Écoutez-moi; je suis l'oiseau d'amour.
Vous êtes belle et vous versez des larmes? Belle, et vos jours s'usent dans la langueur ? Goûlez ce fruit , et connaissez vos charmes ; Goûtez l'amour, la vie, et le bouheur.
— On nous défend d'y toucher. — Vain scrupule ! Que l'ignorance e%t timide et crédule!
—Dieu sait punir. — Ce Dieu m'a-t-il puni ?
— Non , et pourtant je crains. — J'ai craint aussi. Ce fruit pourrait , en épurant votre être ,
.Vous rapprocher de la Divinité ,
m LE PARADIS PERDU.
Briser vos fers, et, malgré sa bonté, Voilà toujours ce que prévient un maître. » Il dit , descend , et soiï bec azuré A l'imprudente offre le fruit doré.
Dont le parfum cause une douce ivresse. Elle prévoit et combat sa faiblesse. Deux fois avance et retire sa main , L'avance encor, tremble, et reçoit enfin... Dieu protecteur, secourez sa jeunesse.
Vaine prière! Eve, n'achève pas, Arrête, écoute... Il n'est plus temps, hélas! Toi, qui du monde est la douce merveille ïoi, qui nous perds et nous perdras toujours, Mélange heureux de grâces et d'amour , Je vols l'enfer sur la bouche vermeille; Et tu souris, comme on sourit aux cieux! Et du bonheur l'aurore est dans tes yeux ! Que maudils soient l'arbre de la science , D'un maître dur la bizarre défense, Le fruit fatal qui peupla l'univers, El la Genèse, et M il ton , et mes vers!
CHANT TROISIÈME
Du sort malin a la beauté nouvelle Donne souvent un démon qui l'instruit, Et qui bientôt lui présente ce fruit Pour lui si doux , si dangereux pour elle. Toi , dont le nom est encore dans mon cœur , Premier objet dont j'ai tenté les charmes , Pardonne- moi mon crime et mon bonheur.
Combien, hélas ! ils m'ont coûté de larmes ! ^'
Ce n'étaient point les pleurs du repeniir : ^
De mes péchés j'aimais Je souvenir. |
LE PA il A DIS PERDU. 105
Mais nos adieux et ma vaine constante >[e ces pèches furent la pénitence.
Jeunes lecteurs , peut-être de Satan Vous enviez et recherchez la gloire.
Ah, malheureux 1 redoutez sa victoire. Et préférez la sagesse d'Adam.
Cet honnête homme achève m prière;
Eve paraît, et sa marche légère,
Son front riant étonnent so« ëpoux.
" Femme, dit-il d'un ton ton tranquille et doux ,
Dans tes yeux bleus cpiel feu naissant pétille !
Au firmament ainsi l'étoile brille.
Qui t'a donné cet heureux enjoûment ?
Plus agité, ton jeune sein rappelle
Des flots du lac le léger mouvement.
()ue le souris sur ta bouche est charmant!
Telle s'entr'ouvre une rose nouvelle.
Femme , jamais tu ne fus aussi belle. »
Eve répond par un vague discours ,
N'ose avouer ses désirs, sa science,
Met dans ses yeux sa douce impatience ,
Par des soup'rs appelle les amours.
S'offre au baiser, et sa main caressante
Presse d'Adam la main indifférente.
La nuit enfin les invite au repos.
Nus, et couchés sur la même fougère.
Ils se touchaient : pauvre Adam! les pavois
Ferment déjà sa tranquille paupière.
Eve plus tard s'endort ; du bois épais
I/')iseau d'amour descend alors près d'elle :
Il la contemple, et du bout de'son aile
11 rairaîchit et toucbc sei attraits.
Elle sourit; un songe heureux l'agite,
El dans ses sens éveille ie désir;
Ses bras trompés .s'ouvrent, son sein palpite ,
l'iO LE PARADIS PERDU.
Elle soupire , et rêve le plaisir.
D'uu pas égal, et lent , et taciluine»
Arrive eoGii le trône Iluriel ,
Qui , détaché du camp de Raphaël ,
Fait du jardiu la visite uocturne.
Cet officier des saintes légions
Commande alors vingt dominations.
Dans le bocage où dormait la jeune Eve
Sans bruit il entre , et du bout de son glaive ,
Pour le chasser, il louche cet oiseau
Trop caressant. Sur la poudre eu monceau
Si vous jetez une mèche allumée,
Elle s'enflamme ; une épaisse fumée
Obscurcit l'air, et monte jusqu'aux cieux :
Lorsqu'au théâtre uue trappe à nos yeux
S'ouvi-e et vomit quelque ombre menaçante ,
Le faible enfant, que saisit l'épouvaitte,
Tremble et pâlit sur sa mère peuché :
Satan ainsi , légèrement touché ,
Reprend soudain sa forme colossale.
Sou front affreux , son glaive , et dit : » C'est moi
Que voulez-vous ? La surprise et l'effroi
Font reculw la patrouille rivale.
Ituriel veut cacher sa fiayeur,
El d'une voix qu'il croyait ferme et fort*:
« Je ne veux rien ; mais pourquoi de la sorte
Vous travestir? Pouvez-vous du Seigneur
Braver encor la colère et la foudre?
Tremblez, son bras va vous réduire en poudie. «
On lui répond J'un ton plus assuré :
« Lâche , ireoabler n'appartient qu'à l'esdave.
Quant à ton maître, il est vrai , je le brave:
Ya le lui dire ; ici je l'ai tendrai. »
Ainsi parlant , Satan menace et presse
Les bieuheureux qui reculent sans cesse.
Toujours railleur, iadévot, et haufain, II les repousse aux portes du jardin.
Fort à propos quelques anges arrivent; Deux bataillons s'ébranlent et les suivent; Et Raphaël , à leur tête placé, Dit à Satan : « Quel projet insensé , Fier ennemi , dans les cieux te ramène !
— Mons Raphaël, pour tes làclies soldats Garde cet air et cette voix hautaine.
Tu me connais ; ainsi parle plus bas.
De mes desseins je ne rends jamais compte.
— Mais sans congé pourquoi briser tes fers ? Pourquoi sortir du gouffre des enfers,
Où te cachaient ta défaite et ta honte ?
— Point de réponse à sottes questions.
Et toi , bavard , avec ces légions Pourqi^i quitter le ciel qui te réclame?
— Pour obéir aux ordres de mon roi.
-— De purs esprits noble et brillant emploi ; Garder un homme , et veiller sur sa femme !
— Ange intraitable et rebelle obstiné , A quels dangers ton audace te livre !
Fuis , ou bientôt par mes troupes cerné...
— Seul à l'écart oseras-tu me suivre.!^
— Un général ne peut combattre ainsi. .
— Eh bien, mon cher, nous nous battrons ici.» Terrible alors , altéré de vengeance ,
Il veut d'un coup pourfendre Raphaël.
A l'instant même il voit Itoriel ,
Qui bravement par derrière s'avance.
Sans retourner la tête, d'un revers ' Il tranche en deux ce trône épais et l^rge
Dont le cri sourd ébranle au loin les airs.
Puis sur l'archange il retombe et décharge
Un coup affreux, qui du crâne au menton, < Ouvre sa tête et brise sa raison :
UJS LB PARADIS PlilVDl].
Car la raison, fille delà pensée,
Dans la cervelle est toujours enchâssée.
La troupe entière aussitôt fond sur lui.
Mais il évite un combat inutite,
D'un air vainqueur, d'un pas lent et tranquille
Sage il recule , et se dit ; « Aujourd'hui
3*ambitioune une plus douce gloire;
Je veux sur l'homme achever ma victoire. »
I! tient en l'air son glaive redouté,
Et fièrement aux anges il fait face.
Quelquefois même il s'arrête, il menace,
Et l'ennemi recule épouvauté.
Du ciel enfin repassant la limite,
Dans ses états il rentre satisfait.
Quel changement! O merveille subite!
Des sept péchés trop funcsle bienfait!
Plus de déserts dont l'âpreté repousse ;
Mais uii chemin spacieux, qui descend
Entre les fleurs , et sa pente est si douce,
Que dans l'enfer ou arrive en dansant.
Satan y vole, et pour lui quel spectacle!
De cet enfer vin facile miracle
Changea la face ; il admire et sourit.
Un autre azur en voûte s'arrondit.
Au centré il voit l'immense réverbère
Qui jette au loin des lorrens de lumière.
Dans ce séjour, les chimistes féconds
De la nature ont versé tous les dons.
Par elle instruit sur la rase campagne
Ils ont assis œtte haute montagne.
Ses quatre flancs offrent quatre saisons.
Sur le sommet que l'aquilon assiège ,
Et qui souvent est blanchi par la neige ,
L'œil aime à voir ce volcan éternel
Qui fume et tonne , et lance vers le ciel
De longs éclairs , de volantes fusées ,
D'aulrcs soleils , des tjerbes embrasées , Et le fracas des bruyans serpenteaux.
Pour varier la scène , des troupeaux Au bas du mont s'égarent et bondissent. Plus bas eucor quatre fleuves jaillissent, Qui sur les fleurs promènent lentement tJue eau limpide et son heureux murmure, D'un lail sucré la mousse fraîche et pure, tJu vin exquis et le moka fumant.
A l'appétit s'offrent iucessament L'ortolan gras, les truifes,les suprêmes, De Périgueux les succuleus pâtés, Et ceux encor dans Strasbourg imités , Les turbotins, les fondus et les crûmes , Sorbets et punch, glaces et marasquin,
Tout ce qui pîait, tout ce qt:i damne enliii. Là triomphaient la Luxure et ses filles.
Sur le gazon ces danseuses gentilles
Forment des pas : leurs souples mouvemen? ^
Leur nudité, leurs formes arrondies,
Ces sauts légers, ces culbutes hardies'.
Des spectateurs font toujours des amans.
D'autres plus loin attendent sous l'ombrage :
Leur bouche humide avertit le désir,
Leur voix careise, el leur libre langage
Offre au passant livreuse du plaisir.
D'autres nageaient; mais légères et nues,
Sur le cristal avec grâce étendues,
Facilement elles fendent les eaux.
Voyez flotter ces deux globes rivaux...
Il n'est plus temps ; tout à coup renversées ^
D'un sein qui s'enfle elles montrent les lis ,
El doucement par l'onde balancées ,
Livrent à Tieil de£ apj>as plus chéris.
Mais il en est qu'amour reudia sensibles.
Leur front alors coiniaîtra la pudeur :