ABR.VHAM ET SARA
Le seul Abraham , loin des villes Oii naissaient les arts corrupteurs.
Heureux dans ses vallons fertiles.
Du vice préserva ses mœurs.
Il en reçut la récompense.
De la famine menacé, A regret il .se vit forcé De chercher Memphis : l'innocence Y courait des risques, dit-on; Les maris tremblaient à ce nom.
« Sara , vous êtes jeune et belle.
Dit Abraham; je craius pour vous.
Ces gens traitent de bagatelle Ce qui désole un pauvre époux.
Toujours le bien d autrui les tente.
A leurs yeux passez pour ma sœur, Non, pour ma femme; cette erreur
Préviemdra ce qui m'épouvante. »
Le bonhomme se trompait fort.
Des courtisans remplis de zèle A leur maître firent d'abord De Sara le portrait fidèle « Du frère que l'on prenne soin , Dit-il ; bon lit et bonne chère.
Pour la sœur, il n'est pas besoin D'un lit nouveau ; c'est mon affaire. »
A la nuit close , près du roi 1-a belle se laissa conduire, En disant ; « Que veut-il de moi ?
Si tard! à peine je respire. »
Aax pri'ères elle eut recours ; Par un baiser on la fit taire.
Un roi, quoiqu'il fasse, est toujours L'image de Dieu sur la terre ; Et puis Abraham Ta voulu, Et sons doute il a tout prévu; Mieux qu'elle il sait ce qu'on doit faire. C'est ainsi qu'elle raisonnait; £t sa docilité crédule , Prenait et rendait sans scrupule Tout le plaisir qu'on lui donnait.
Mais voilà qu'un affreux tajjage Rompt le silence de la nuit :
Tous les vents soufflent avec rage; Sur les toits la grêle à grand bruit Tombe et rebondit; du nuage Mille éclairs fendent l'épaisseur; Or voit l'ange exterminateur, Terrible , debout sur l'orage , Lever sou glaive destructeur.
Ses regards commandaient la crainle^.
Et sur son front était empreinte La menace du Dieu vengeur.
11 parle, et la frayeur augmente :
« Voici ce que dit l'Éternel :
J'aime Abraham ; sa voix touchante A percé la voûte du ciel.
Monarque injuste, écoute et tremble.
Rends cette femme à son époux , Et qu'un même lit les rassemble; Rends-la : je suis le Dieu jaloux.
— J'ignorais qu'elle fût sa femme , Dit le prince un peu sèchement; S'il se plaint, c'est injustement.
A cette épouse qu'il réclame Pourquoi donner le nom de sœur?
Ce nom, que j'ai cru véritable, Causa son prétendu malheur.
De sa feinte suis-je coupable,?
Je lui rends la jeune Sara ; Je la rends innocente et pure ; Le temps m'a manqué , je vous jure ; Elle-même vous le dira. »
La belle trouva plus honnête
D'éviter l'expUcatiou ,
Et de baisser un peu la tête
En signe d'approbation :
Et quand sa main alla reprendre
Celle de son mari boudeur,
Elle tourna sur le menteur
Un œil reconnaissant et tendre.
Ils partirent le lendemain.
D'abord on garda le silence;
Puis quelques mots sans conséquence
Sur le beau temps , sur le chemin ; Par degrés ce fâcheux nuage S'éclaircit : au déclin du jour, On sourit , on parla d'amour ; El depuis on fit bon ménage.
Un fils manquait à leur bonheur.
Du Ciel ils avaient la promesse.
Pour l'accomplir, avec ardeur Ils travaillaient, et leur jeunesse S'écoulait dans ce vain labeur.
Enfin l'épouse débonnaire S'avisa d'un nouveau moyen, Très simple, et qui réussît bien.
« Dieu t'a promis le nom de père , Dil-elle à son mari. — Cent fois.
Mais il n'a pas borné ton choix ; Il n'a point désigné la mère.
— Non. — Je le vois avec chagrin , Le Seigneur a fermé mon sein , Conclusit me : prends cette fille Qui d'Egypte nous a suivis :
Elle est jeune, fraîche et gentille. Agar te donnera des fils.
— Soit , essayons : mais de ma couche Crois-tu qu'elle veuille approcher ?
Elle est sage, un rien l'effarouche.
— Moi-même je vais la chercher. »
Elle sort, instruit sa rivale, Combat ses timides refus ,
Et sur la couche nuptiale
Elle place ses charmeS nus.
Leçon touchante pour les femmes !
L'hymen serait un paradis
Si vous aviez souvent, mesdames ,
ces petits soins pour vos maris.
22 LKS GALANTERIES
Ce sacrifice un peu pénible, Mais assez fréquent dans la hible,
Ne fut point perdu devant Dieu.
Il s'en souvint en temps el lieu,
Sara vieillit, sans plus attendre
Ce fils annoncé tant de fois.
Quatre-vingt-dix ans et trois mois
Courbaient sa tète : que prétendre
A cet âge , avec un mari
Qui complail un siècle accompli?
Des morts réchauffe- t-on la cendre?
Or, un jour que paisiblement
Ils causaient devant leurs cabanes ,
Invisible pour les profanes ,
Dieu leur apparaît brusquement.
Ils se prosternent et l'adorent.
« Béni soit mon maître et seigneur,
Qui visite son serviteur !
Dit Abraham, Nos vœux implorent
Une autre grâce : qu'en ce lieu
Il daigne s'arrêter un peu;
Qu'assis sous ce toit de verdure,
Il permette à nos faibles mains
De verser sur ses pieds divins
Une eau rafraîchissante et pure.»
Jéhovah, comme vous savez ,
Aux gens simples se communique : )î
Il s'assit sous un arbre antique;
Et quand ses pieds furent lavés,
On servit le festin rustique,
Uu pain bl^nc, dii beurre et de l'eau ,
Du lait qu'à l'instant même on lire,
Et pour dessert un jeune veau
Que sur des charbons on fil cuire.
Dieu dîna de bon appétit
Par complaisance, et puis il dit :
« Ce fils trop annoncé , peut-être , Ce fils qui sera juste et bon , Ce cher fils, eh bien il va naître.
D'Isaac qu'il porte le nom. »
A ces paroles , dans son âme Le bonhomme rit et dputa; Mais de son indiscrète femme Le rire avec force éclata.
Dieu lui dit : « Apprends , téméraire , Créature vaine et sans foi , Que la raison doit devant moi S'humilier, croire et se taire.
— Seigneur, que votre voix sévère Daigne s'adoucir ; un enfant
Fait par nous ! le moyen d'y croire ? J'ai perdu jusqu'à la mémoire.
— Je me nomme le Tout-Puissant.
— Nous sommes si vieqx ! — - bagatelle
— Une indigestion vient-elle A femme qui ne mange pas?
— L'appétit peut renaître. — Hélas!
Je le vois, avec sa servante
Le Seigneur s'amuse et plaisante.
— Adieu ; dès demain tu croiras. »
Qu'avec raison l'on vous regrette , ' Jours d'innocence , jours heureux !
Moins sédentaire dans les cieux, Dieu visitait notre planète,
El tout en allait beaucoup mieux.
Les anges parcouraient la terre, Chargés de messages divins, El leur présence toujours chère Servait de spectacle aux humains.
Grtce à leurs charmantes figures.
Chez des gens sans mœurs et sans lois, Il leur arrivait quelquefois
D'assez fâcheuses aventures.
Sodome paya cher l'affront Que sa brutale impertinence Imprima sur leur chaste front.
Le châtiment suivit l'offense.