T.OT ET SES FILLES
Le ciel avait vengé l'amour, Sodome était réduit en poudre, Et les derniers traits de la foudre Tombaient sur cet affreux séjour.
Lot, débarrassé de sa femme.
Fuyait gaîment ces tristes lieux , Bénissant le ciel en son âme , Et disant tout est pour ie mieux.
Ses filles , respirant à peine,
Près de lui viennent se ranger :
Leur frayeur survit au danger; Et vers la montagne prochaine Tous trois courent d'un pied léger.
Un autre devient leur asile ; Mais ce séjour n'a rien d'affreux.
Le rocher lentement distille Une eau qui tombe exprès pous eux : Celte eau qui descend goutte à goutte, El semble se perdre en vapeurs , S'unit , coule, et marque sa route Par un léger ruban de fleurs.
Planté par la sag^e nature.
Un large buisson de rosiers Pouvait aux animaux guerriers De l'antre cacher l'ouverture.
Des pampres chargés de raisins Courent sur le roc et serpentent.
Au fruit coloré qu'ils présentent Déjà Lot a porté ses mains.
Tandis qu'il remplit la corbeille ,
Phéoné tout bas à l'oreille Disait à la jeune Thamna : • « Eh bien ! qu'en penses-tu , ma chère? Adieu l'hymen , et nous voilà Désormais seules sur la terre.
Notre sort est bien malheureux !
Plus de ressource. — . Il n'en est guère.
— Pas un homme, et nous sommes deux.
— Il en reste un, — C'est notre père. C'est le seul, et ce mot dit tout.
La nécessité nous absout , J'en conviens; mais à la sagesse Lot est fidèle : ne crois pas Que vers nous il fasse un seul pas.
— Peut-être. — Et quel moyen ? — L'ivresse,
Pendant ce rapide entretien , Dont le papa n'entendit rien , Et qui colora leur visage , La cadette , suivant l'usage, Apprêtait le repas du soir.
C'était sur le nectar des treilles Qu'elle fondait tout son espoir r Elle en prépara deux bouteilles.
Le premier nioment d'un soupe Est donné toujours au silence; Puis un discours entrecoupé Commence, tombe et recommence; L'esprit s'anime, et l'enjoûment Du dessert forme l'agrément.
Au dessert bientôt Lot arrive, Et sa gaîté devient plus vive.
Ses filles, tout en l'écoutant, Suivaient leur insolente idée:
Sa coupe , à chaque instant vidée, IV. 5
Se remplissait à chaque instant.
Par degrés sa langue affaiblie Dans ses discours s'embarrassa.
Un dernier verre on |ui versa , Et sa raison devint folie.
Si j'en crois de savans rabbins Qui sur ce texte ojil fait un livre, Le bonhomme n'était pas ivre.
Mais seulement entre deux vins.
Thamna sourit, tourne la tèie; El pour ne pas troubler la fête , Elle s'éloigne prudemment.
Assise dans l'enfoncement, La jeune et maligne pucelle Lorgnait du coin de la prunelle , Et son cœur battait fortement.
La nuit survient et la pauvrette S'endort, ne pouvant feire mieux.
Mais un songe capricieux Tourmenta son âme inquiète.
Sous des ombrages parfumés Tout-à-coup elle est transportée :
Dans cette retraite enchantée.
Tout plaît à ses regards charmés.
La nature y paraît plus belle.
Le ciel plus pur, et l'air plus doux.
Un amant tombe à ses genoux; Il est tendre , il sera fidèle.
Mais la scène a déjà changé:
Les vents précurseurs de l'orage En sifflant courbent le feuillage ; De vapeurs le ciel est chargé; L'éclair a déchiré la nue :
Thamna s'enfuit ; avec fracas La foudre soudain descendue
La suit et s'attache à ses pas.
Puis un souvenir pour sa mère , Puis un retour vers ce jardin-, Vers ce bocage solitaire Où l'amour lui tendait la maiu.
Puis à Sodome elle croit être :
« Viens, lui disait un jeune traître ; Viens donc , mon bel ange. » A ce mot , Elle se réveille en sursaut.
D'un tel songe encor étonnée, Elle entend bientôt son aînéej Qui tout bas l'appelle : « M-a sœur ?
— Eh bien ! que veux-tu ? — Prends ma place
— A dire vrai, j'ai quelque peur.
— Le temps fuit, et l'ivresse passe. •
Du vin que l'on buvait alors La vertu tenait du miracle , Puisque Lot sans beaucoup d'efforts Sut triompher d'un double obstacle; Et même on dit que le papa.
Rajeunissant dans la victoire , Lestement décupla sa gloire.
On n'en fait plus de ces vins-là.
Il se réveille avec l'aurore Bien dégrisé , quoiqu'un peu las.
Ses filles sommeillaient encore.
Nul indice de leurs ébata.
Leur bon et respectable j.ère Les baise, non plus en amant; Et tous trois bien dévotement S'agenouillent pour la prière.
C'est à regret que j'ai compté Cette aventure un peu gaillarde.
2fî LES GALANTERIES
Les saintes du jour par mégarde La liront; pour leur chasteté Quelle image! mais,, quoi qu'on fasse, Dans un li^Te tout n'est pas bon :
Ici du moins la Bible place L'antidote après le poison.
De nos filles sois le modèle , Toi qui fus belle ; et plus que belle , Douce et touchante Rebecca :
Ton nom rappelle l'innocence , Et toujours avec complaisance Le Parnasse te chantera.