IV. b
8G I ES ROSECROIX.
Arlhur s'éloigne , emportant sa tristesse, Revient, repart, et ses pas incertains Sans but erraient dans les pays lointains. Cher aux Anglais , son tranquille courage A quelquefois vaincu sous leiirs drapeaux; De loin leur main saluait ce héros, Et , répétés par le double rivage, Des cris joyeux le suivent sur les flots. Triste , il sourit à ce flatt.eur hommage. Raymond s'éloigne , et sous les bois touffus De son Aldine il rappelle l'image , La douce voix , et même les refus.
Aldine, encor par l'absence embellie, Vient affliger son cœur tendre ee loyal, Et, sans la voir, avec elle il oublie L'heure qui fuit et le banquet royal.
Pour ce banquet, un flexible feuillage Prête aux lan^l^ris ses riantes couleurs; Et sur la table on a semé les fleurs. Qui du long voile ont précédé l'usage.
A chaque dame une amoureuse main Présente alors l'aiguière, le bassin, L'eau parfumée et le lin qui l'essuie.
Mais du repas la gaîté s'est enfuie.
Elfride en vain ranimait un moment Des entretiens la grâce et l'enjoûment ; Aux doux propos , au rire qui commence, Toujours succède un inquiet silence.
Jule est absent , ainsi que son rival.
Odon, Alkent, amis de Rénisthal, Comptant les pleurs d'Olfide frémissante; En souriaut, leur bouche est menaçante.
Si le combat à Jule était fatal!
A ce penser meurt la gaîté naissante.
Les ménestrels succèdent au festin.
LES ROSECROIX/ On écoutait leur voix douce et naïve, Les Idbliaux, la romance plaintive.
Et des chansons l'ingéuieux refrain.
Le fitr Alkent s'assied auprès ct'Isaure; De son amour il l'entretient encore.
« C'est tiop,'dit-elle; enfin délrompez-vons. Point d'union , point d'hynien entre nous-. » Jule paraît: rougis.sanl de colère, Alkent se levé et sort : Odon le suit; Et sur leS'pas de cet oncle sévère, Cachant ses pleurs, Olfide tremble et fuit. Interrogé par l'amitié constante, Jiile répond: Le traître! sous mon bras Il reculait; soudain quelques soldats , Qu'avait armés sa lâcheté prudente, Sortent du bois et protègent ses jours. Déjà le nombre accablait le courage ; Raymond survient, et, fort de son secours, Sur ces brigands je reprends l'avantage. Deux sont tombés; j'attaque Réuisthal; Pour lui, pour moi, le danger est égal: Mais à l'honneur il préfère la fuite.
Et vainement je vole à sa poursuite:
Sur un coursier il saute, il disparaît, £l fuit encor dans l'obscure forêt. »
Un léger bruit, que chaque instant redouble. Annonce Arthur, qui, sous un airseieiu, Cache toujours son fidèle chagrin.
Devant Elfride un moment il se trouble , Et calme il dit: «« Honn'îur du trône anglais. Reine aux Wailtains si douce et si propice , Trois fois salut ! votre main protectrice Daigna sur nous réjiandre ses bienfaits. O que toujours croi.ssj votre puissance! De l'amitié, de la reconnaissc<nce ,
B8 LES ROSECROIX.
J'apporte ici riiommage mérilé.
Un don si pur jamais n'est rejeté. »
Tandis qu'il parle , aux regards de la reine On exposait quelques débris d'Athène, Des urnes d'or, des marbres précieux , Les traits divers des héros et des dieux. Viennent après les voiler d'Arménie, Chypre et Naxos, l'odorante Arabie, Les fins tissus que l'Inde a colorés , Et que l'Egypte à Venise a livrés.
Enfin paraît l'ingénieux ouvrage Que seul encor connaît la main d'Arthur. Chef-d'œuvre où l'art , d-un doigt mobile et sûr, Marque du temps le rapide passage.
Au prince alors Elfride «'adressant, « De l'amitié j'accepte le présent, Les vœux flatteurs; et vous, fils d'Agéline, ^ Imitez-moi : l'amitié vous destine Un don moins riche et sans doute plus doux. C'est le tissu qu'obtint de votre père Le roi français père de mon époux.
Leur union fut constante et sincère.
Sans pompe et seul quelquefois Athelcan Devers Paris allait chercher Gontran. Sur ce long voile une aiguille fidèle De ses amours fixa le souvenir; Et d'Agéline, aussi tendre que l)elle , Ainsi les traits vivront dans l'avenir.
— Combien ce don est cher à ma tendresse ! Je n'ai point vu ce tissu précieux Dont votre époux vantail l'heureuse adresse , Et qu'à mon frère il refusa sans cesse. Reine, ordonnez qu'on l'expose à mes yeux. » Voilà ce don plus doux que magnifique.
' Arthur écoute, attentif et troublé;
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Et par soa-<hant un aiéueslrel explique Le long tissu lentement déroulé.
<- Jeune inconnu , dit la jeune Agélino , Qui fuyez-vous? par quelle main blessé?
— Je m'égarais dans la torêt voisine, Quand des brigands le glaive m'a percé.
— La pauvreté peut être hospitalière :
Pauvre je suis , et mon père est absent ; Mais je connais son cœur compatissant; Venez , entrez dans notre humble chaumière. » Cette Française est rose de beauté,
Rose d'honneur et rose de bonté.
Sa main prudente a guéri la blessure
De l'étranger qu'elle croit un vassal.
Il aime, il plait ; sa tendresse était pure ;
En lui le père adopte son égal.
« Je r€iviendrai pour ce doux hyménée ,
Dit-il; et toi, l'épouse de mon cœur,
A mes rivaux oppose .ta froideur.
1/Amour punit la main deux fois donnée.
Mais Agéliue est rose de beauté ,
Rose d'honneur et de fidélité. »
Sur ce rivage arrivent des pirates; De la bergère ils retiennent les pas ; L'un d'eux saisit ses mains si délicates; Le père en vain lève son faible bras.
Sur le vaisseau pleujans on les. entraîne. Bientôt de Wailte ils découvrent le port. On lessép^re, on se- tait sur leur sort; Mais Agéline entend le mol de reine.
Que je te plains , ô rose de beauté j Rose d'honneur et de fidélité !
Entre un soldat; « Fille trop fortunée,
r>0 LES ROSECROIX.
Mon maître a vu tes modestes appas ; '
Jeune et sensible , il roffre Thyménée.
Parle et choisis; le trône ou le trépas. >' !
Elle répond : « Te suis simple bergère; \
Le prince en vêin descendrait jusqu'à moi : i
C'est pour toujours que j'ai donné ma foi. !
Je raourrei donc ; mais ôparguez mon père. »
Pour toi je tremble , ô rose de beauté ,
Rose d'honneur et de fidélité ! i
Son père vient, dont la voix affaiblie
Laisse échapper des mots interrompus : î
« Un roi. .. l'hymen. . . lu .sauverais ma vie , '
La tienne.... hélas! j'approuve tes refus. |
— Non, vous vivrez, mon père; p!us d'alarmes. l
O de l'amour songes évanouis ! *^
Mais le devoir commande, j'obéis. \
Dites au roi.... » Sa voix meurt dans les lanofs, g
Noble" Agéline , ô rose de beauté ! j
J'admire e» plains ton infidélité. i
Devant l'autel la victime frissonne, i
Et sous le voile on devine ses pleurs, ■
Le roi , prenant la main qu'elle abandonne :
« Pardonne-moi mon crime et tes douleura. "
Ces mots .soumis, cette %'oix si connue,
De la bergère avertissent les yeux.
« C'est vous ? c'est vous ? » Et du peuple joyeux
Le cri s'élève et va percer la nue :
Règne Jong-temps , ô toi , rose d'honneur,
Rose d'hymen , et rose de bonheur ! •'
Du ménestrel cesse la voix sonore :
Arthur ému semble écouter encore.
Mille liam beaux qui remplacent 1« jour, Le tambourin, le hautbois et la lyre, Et les doux sons que la flûte soupire,'
LLS ROSECROIX.
Ont de la danse annoncé le retour. Mais tout-à-coup un messager rapide Trouble les jeux et s'approche d'Elfride. « Reine, dit-il , au nord loin lur les eaux , J'ai des Danois reconnu les drapeaux.
De l'Angleterre ils cherchent le rivage. Ils sont nombreux et hardis : leurs vaisseau i Contre les vents, le reflux et l'orage , Luttaient encor, dispersés sur les flots. «
Des courtisans la surprise est muette.
Arthur se lève : « O reine ! ici ma vçix Du sage Olcan doit être l'interprète.
Comptez sur nous. Déjà plus d'une fois J'ai combattu près du roi votre père.
Fille d'Edgard, amour de l'Angleterre, Pour vous mon sang coulera sans regret. » Il dit,, et part; et la sensible reine. De cet amant plaignant la longue peine , A son destin donne un soupir secret.
D'autres pensers font naître sa tristesse. Ellr! avait cru qu'aux fidèles Anglais Soi) règne heureux conserverait la paix : Le sort jaloux a trompé sa sagesse.
Arrive alors un second messager :
«< Je les ai vus; échappés aux tempêtes, Des rocs secrets évitant le danger, Dressant en l'air leurs lance? toutes prêles , Ils repliaient la voile; sous leur main Le câble court , l'ancre est soudain lancée ; La flotte entière est sur l'onde fixée; Mille canots volent, et du grappin Les quatre dents déjà mordent la rive.
Leurs cris confus, \-euT farouche gaîté , Le nom d'Harol sans cesse répété, Frappent encore mon oreille attentive.
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— C'est noblement couronner le festin, Disait Dunslan; marchons! Elfride enfin De ses sujets va.connaîlre le zèle.
Nous combattrons et nous vaincrons pour elle.
— Reslez , restez ; facilement vainqueur, Du nord armé je punirai l'audace. »
Le lier Alîlior, pendant cette menace,
Jette sur Blanche un regard protecteur,
Osvval d'Emma s'arroge la défense :
Debout près d'elle il garde un froid silence.
Du brave Engist enfin tonne la voix :
« Je porte un toast : guerre et mort aux Danois!
Pour le second que la coupe soit pleine:
Amour et gloire à notre belle reine! »
Raoul, Albert, et leurs jeunes,amis,
Qu'anime encor l'annonce inattendue
De ces combats à la valeur promis.
Recommençaient la danse interrompue ;
Et la beauté, qui prévoit leur départ,
Sur eux attache un propice regard,