Livre sa main à leur main qui la presse
Môme à leur bouche accorde le pardon ,
Et de ses pas une douce tristesse
Augmente encor la grâce et l'abandon.
FIN DU CHANT SEGONi).
CHANT TROISIÈME
Les Danois sur le rirafie de l'Angleterre ; discours de leur chef Harol. Fraull etGhesler, émissaires. L'armée se divise en trois corps, sous les ordres d'Harol, d'Kric, et d'Oldar. Rudler etl^oll. Marche des Danois; Raymond et Aldine. Jule et Olfide. Armes, habillemens de guerre. Discours d'Elfiide à ses barons ; institution des Rosecroix ; dispositions pour la défense. '
Des flots du nord Ils ont dompté là rage, £t d'Angleterre- ils couvrect le rivage , Ces fiers Danois, qui, toujours repoussés, Viennent toujours, affamés de pillage, Ra^ir aux arts leur antique héritage.
Arracher l'or des temples renversés, Des champs féconds enlever ropule."ce , Et dissiper au sein de la licence Tous les trésors dans le sang amassés.
Le jeune Harol, de qui la neble race Remonte aux dieux qu'encense le Holstein , En souriant voit leur bouillante audace. Et leur présage un triomphe certain.
Sur le rocher qui domine la plaine B est debout, el sa voix souveraine Au loin résonne ; « Amis, voici le jour Que demandait votre valeur oisive.
Jour d'espérance ! Odin sur celte rive De nos vaisseaux a guidé le retour.
Pourquoi ces cris et ces vaincs injures ues nations où nos glaives errans Laissent parfois de profondes blessures ? Que sommes-ncijs .!* ce que furent les Francs, ^t les Clovis, des Gaules conquérans.
94 LES ROSECROIX.
Que ferous-nous ? ce qu'ont fait dans cette île
Angles, Saxons, qui pour un sol fertile
Abandonnaient leurs avares déserts,
Et sur ces bords de ruines couverts,
Par les conmbats, les traités, la vengeance,
Ont affermi leur sanglante puissance.
Que (liraientdohc ces fondateurs guerriers.
S'ils entendaient leurs lâches héritiers.
Qui sans pudeur, et même sans mémoire,
D'uii nom honteux flétrissent notre gloire?
Quels droits ont-ils? la force : eh bien , ces droits ,
Vous les aurez, intrépides Danois.
Puisque toujours le ciel ainsi l'ordonne,
Que la faiblesse à la force abandonne
Les gras troupeaux et Ipurs molles toisom.
Les vins heureux, l'or flottant des nnoissons.
A ces brigrands qui vous nomment barbares,
Enfans d'Odin , ravissez sans remords
L'argent vieilli dans leurs châteaux avares ,
De leurs autels les parures bizarres.
Et la beauté, le pins doux des trésors. »
Tandis qu'il parle, à sa voix applaudissent. Des cris subits du silence échappés ; ,
Aux derniers mots, jusqu'au fiel reteurisseut Les boucliers par le glaive frappés.
Sa main alors aux phalanges pressées Montre la plaine et permet le repos. Sur le rocher ^ont plantés les drapeaux ; Dans les sillons les tentes sont dressées; Et le guerrier, app'^lani les combats.
Reçoit gaîment un insligent repas Que des festins l'abondance va suivre.
Auprès d'Harol , qu'un. jeune espoir enivre, Marchent Eric , Oldar, chefs après lui , Soldats naguère, et puissans aujourd'hui.
LES ROSr.CROIX.
A leur val'^ur, à leur haute stature, L'armée entière obéit sans murmure.
Tls racontaient leurs triomphes passés.
'Dans ce moment viennent à pas p;eS)Sés FrauU et Ghesler, émissaires habiles , Qui des Anglais prisonniers autrefois.
Près d'eux instruits et libres dans leurs villes. Savent leurs meurs, leur puissance et leurs lois. «' Prince , dit Frautl , Odin te favorise. Il associe à ta noble entreprise Les mécontens fidèles à Grodo. .
Tous les Danois attendent Te drapeau.
Mais dispersés ils se taisent encore.
Si tu le veux , avec quelques soldats , Ghesler et moi nous devançons tes pas.
Par des chemins que l'Anj^lais même ignore , De bois en bois prudent je puis marcher. Et sans péril de Londres m'approcher.
— Eh bien , repars. Et vous , qu'Odin protège , Valeureux chefs , des guerriers de Norwége Formez deux parts, en divisant vos coups. Vous obtiendrez un plus riche pillage.
Aux mécontens promettez le partage Et des honneurs. Londres est le rendez-vous. Laissez en paix la tendre et faible enfance; A la vieillesse arrachez son trésor; De fers pesans chargez l'adolescence, L'âge plus mûr et vigoureux encor; D'un sexe adroit craignez le doux mensonge ; Mais gardez- vous d'enchaîner la beauté; Ail ménestrel accueil et sûreté; Et dans le sang si votre bras se plonge, Qu'il r,oil absous par la nécessité.»
Au camu d'Haro! étaient deux jeunes frères, Navigateurs hardis, heureux guerriers,
00 LES IIOSECIIOIX.
Et déjà crainls aux rives étraugères.
Tout est coQimun ei tre eux , jusqu'aux lauriers.
Le même jour éclaira leur uaissauce,
Le même sein tous deux les a nourn/S,
Et de leurs traits la douce ressemblance
Plus d'une fois trompa los yeux surpris.
«Noll et Rudler, l'Océan vous rappelle,
Leur dit Harol ,- au trône qui chancelle
Paris peut-être a promis son secours:
A ses vaisseaux fermez l'étroit passage,
Et menacez l'nn et l'autre rivage.
Restez unis, et vous vaincrez toujours. »
Déjà fuyait devant la triplé armée Du laboureur la faiblesse alarmée.
Des monts altiers l'un gravit la hauteur; L'antre des bois cherche la profondeur; Ceux-ci couraient eux civernes profondes; Ceux-là sans arts se confiaient aux ondes. Mais du drapeau s'écartant quelquefois, Erraient au loin de farouches Danois, Seuls, ou guidant une troupe hardie.
Partout les fers, les chaînes^ l'incendie. Partout, cédant à de brusques assauts, Tombe l'orgueil des antiques créneaux. Plus éloigné, Raymond est plus tranquille. « Votre pays réclame tous ses bras , Lui dit Aldine, et vous ne courez pas?...
— Non , dans ces lieux ma présence est utile, Je resterai. — Quoi ! l'honneur parle en vain .^
— L'honneur m'approuve. — Et qui donc vous arrête? • — Vous seule. — Ociel. — Oui, de la guerre enfin Peut jusqu'ici s'étendre la tempête.
— Eh bien, qu'importe? et l'amour aujourd'hui...
— C'est le devoir, c'est la reeonnaissance. Du .sage Almon , père de mon enfance,
LES ROSECROJX. I
La fille en moi doit trouver un appui. — Sur voire cœur si j'ai quelque puissance , Raymond... — Raymond ne vous écoute plus; El les conseils sont ici superilus. »
Long-temps muette à ce refus étrange, Aldiue rêve , et de sou jeune amant Plaint la tristesse et le secret tourment. Puis elle sort , et d'habit elle change. Du messager^et du simple' varlet Son front reçoit le modeste bonnet Qu'oiue une plume, et sous la cotte-d'arraes A. disparu la rondeur de ses charmes.
Portant son luth sur l'épaule flottant >• Elle reviciit: « La gloire vous attend. Dit-elle; allez, je vous suis. — Chère Aldiue ! — Je suis Aldin. — Cher Aldin , quel bienlail! Car c'en est un, ma fierté rougissait...
- Mes yeux ont lu dans votre âme chagrine. Parlons ensemble , et surtout d'un amant Jusqu'au retour oubliez le langage.
— Rassurez-vous , silencieux et sage , L'amour...— Jurez. — Eh bien, j'en fais serment.
Plus malheureux , d'Olfide gémissante
Jule ignorait la crainte renaissante.
Sourd aux refus , l'odieux Rénir.thal
De son hymen presse le jour fatal.
Odon se tait; mais son front est sévère.
Sous les bosquets épars dans le jardin
Souvent sa nièce, errante et solitaire.
Allait cacher son timide chagrin;
Et là du moins sls pleurs coulent saris crainte;
Là vers le ciel monte sa douce plainte,
El librement elle invoque son dieu.
Plus triste encore aujourd'hui , dans ce lieu
Elle oubliait la nuit déjà prochaine.
<J8 LLS ROSECROIX.
De son amant la présence soudaine La fait frémir : « O Jul.e, qu'&sez-vous? Partout ici veillent des yeux jaloux.
— Non , mon amour est prudent; de la chasse Le biuit lointain est venu jusqu'à Jnoi; D'un sanglier vc :re oncle suit la trace ; L'ombre du l>ois poùs couvre; pluç d'etfroi,
— Je crains pour vous. — Que m'importe ma vie , Si par un lâche Olfide m'est ravie,
Si Renistbal, heureux enfin... — Jamais.
— Promettez plus, achevez. — Je promets Que Jule seul sera l'époux d'Olfide.
— Donnez-moi donc cette main trop timide, Et recevez mon serment solennel..
— Croyez au niiea. — J'y crois , ô mon épouse , Et ne crains plus la fortune jalouse.
Nous ne pouvons jurer devant l'autel; Mais notre hymen est écrit dans le ciel.
— Fuis, mon ami, plus que jamais je tremble.
— N'abrére pas l'instant qui nous rassemble. Ce doux instant, Oifide, est le premier'; Qui peut savoir s'il n'est pas le dernier.?
— Ah! qu'as-tu'dit! — A l'honneur qui l'appelle. Ainsi qu'à toi , ton époux est fidèle :
La mort toujours menace le guerrier.
— Écoute-moi. — Parle. — Je te suis chère ? — - Plus que ma vie, — Au nom de nos amours , De cet hymen que projeta ma mère.
Ne montre point une ardeur téméraire; Sois prudent , Jule , et conserve nos jours. Ainsi parlaient ses naïves alarmes.
Pour son époux ainsi coulent ses larmes. Et cet époux gémit, ne répond pas, Et tendrement la presse dans ses bra<.
Le juste cieî, au malheur secourahie, Avait reçu leurs sermens amoureux ;
LESROSBCROIX. 90
La nuit leur prêle un voile favorable ; Le monde entier s^anëantil pour eux.
De votre fuite arrêtée la vitesse, Heures d'Hymen, de bonheur et d'ivresse. Mais un bruit sourd s'élève au fond des bois; Et des chasseurs ils entendent la vo'ix. Dans le châtea«i rentre la bélier Olfide. Jule des yeux la suit, et môius timide De ces jardins il s'éloigne à regret.
D'amour il brûle et d'amour il soupire. Le son du cor, qui tcut à coup expire", N'avertit point son pied leut et distrait. De Rénislhai 5ur lui le fer se lève; Par leà chasseurs bientôt enveloppé.
Il se défend, il frappe, il est frappé; '■>
Son casque tombe; eutre ses mains son glaive Se brise ; il fuit de détour en détour; Aux assassins il échappe dans l'ombre.
Mais nul sentier de ce bois vaste et sombre N'interrompait l'épaisseur; et du jour Au pied d'un arbre il attend le retour. Son sang coulait ; il se iève avec peine ; Un bûcheron vient lui prêter sqn bras , Le reconnaît, et .«ou tenant ses pas.
Vers sou château lenleme4U le ramène.
L'inquiétude augmente son chagrin.
Le.D^éme jour au village voisin Sou ordre envoie un serviteur fidèle Dont il connaît la prudence et le zèle. Celui-ci vole et revient dans la nuit:
«Seigneur, dit-il, vous serei mal instruit. Odon , sa nièce , et Piénisthal encoi^e , Sont déjà loin. ~ Où von(-ils.^ — on l'ignore. « Triste et flottant dans ses pensers nouveau-x , Enfin il sort, il arme ses vassaux.
Tous prévoyaient ce départ nécessaire.
10 LES ROSECROIX.
A cliaqne instant croissait le cri de guerre,
L'airain sonore et le fifre perçant,
Et du clairon l'cclat retentissant.
Ont remplacé les musettes rustiques.
La voix des chefs réunit les soldats.
On ignorait dans ces siècles antique? .
L'art d'affaiblir le danger des combats.
Le brave alors n'avait que son audace ,
Et franchement afirontait le trépas.
Point de haubert, de brassards, de cuirasse.
D'armure enfin : un léger bouclier,
La lance aiguë et la tr«ncbante hache,
Un demi-casque et son flottant panache ,
Un court gilet brillant d'or ou d'acier,
Une ceinture où le glaive Vatlache ,
Un gant flexible, un étroit pantalon,
Des brodequins ou de souples bottines
Qu'arment toujours le piquant éperon.
Sous cet habit de jeunes héroïnes
Cherchaient les lointains ennemis,
Ou repoussaient djaudacicux amis. •
Du jeune Harol la sœur plus jeune encore ,
La belle Osla, triomphe au champ d'bomieur;
L'amour la suit, mais sa fierté l'ignore;
Et les héros admirent sa valeur,
Qu'un vil butin jamais ne déshonore.
^La sage Elfride , à ses pensers profonds Lông-lemps livrée, affecte un front tranquille , Promet au peuple une gloire fiacile, Devant son trône assemble ses barons , Et parle ainsi : « Soutiens de l'Angleterre , Qu'à la victoire accouluilïa mon père , Un grand danger menace nos autels.
A des chrétiens ce mot seul doit suffire. Mais des brigands l'audacieux délire
LES ROSECROIX. lUI
N'épargne rien : farouches et cruels , L'amour encore envenime leurs âmes.
Votre valeur protétr.era les femmes.
Dans ce moment , pour mériter leur choix , Il faut savoir com hattre et les défendre. L'orgueil du rang n'a plus rien à prétendre; Le brave seul sur le cœur a des droits. Au brave armé pour le ciel et pour elles J'offre en leur nom des écharpes nouvelles : La rose y brille au-dessous de la croix. Pour leur donner un prix plus doux encore, Présentez-les , belle et modeste Isaure, » A ces discours, à cette noble voix, Les auditeurs, pleins d'une ardeur soudaine ^ . Se lèvent tous , et répètent trois fotis • " Vivent la rose , et la croix, et la reine ! >■■ En rougissant, Isaure avec lenteur Porte les dons inventés par Elfride, Les distribue, et sa grâce timide Toujours fait naître un murmure flatteur. Mais ili manquait deux écharpes ; ses frères N'ont point reçu ces parures guerrières. El la tristesse est déjà dans leur cœur.' Parlant aux grands, l'aimable reine ajoiite *. « Chez les Anglais les braves sont nombreux. B'une main chère ils oblieudront sans doute La blanche écharpe et son emblème heureux. De leurs vassaux ils armeront l'élite, Et dans les camps elle sera conduite.
Noble Dunstan , parcourez me« élats; De toutes parts assemblez des soldats , Et punissez le lâche qui baknce :
Je vous ronfle une entière puissance.
Mais hâtez-vous ; aussi nombreux jamais Ces fiers Dauois aux rivages an^ais N'avaient porté î'insulle i;t Ir pillage.
-102 LES ROSECROIX.
Loin devant eux a volé la terreur.
Les uns au nord étendent leur fureur.
Contre eux d'Engisl j'invoque le courage ; D'autres à l'est lèvent leurs éfendarts, Dans rOcéan qu'Oswal les précipite.
D'ail très vers l'ouest menacent nos remparts ; Volez. Althor , et pour eux plus de fuite , Mais le trépas , qiie leur férocité Depuis long-temps a trop bien mérité. « De leur p'udente et belle souveraine.
Tous les barons applaudissent les choix , Et leur transport répète encor trois fois : « Vivent la rose , et la croix , et la reine ! »
CHANT QUATRIÈME
Les généraux se rendent à leur poste. Uunstan va lever de nouvelle» troupes. Les jeunes guerriers cherchent des aventures j^lorieuses. Les princesses donnent à leurs pages d*s écharpes. Fraull et Ghes- 1er. Charle et Osla. Roger, Raymond, et Aldine sous le nom d'Aldin , sont faits prisonniers et conduits dans le camp d'Oldar; chant ef prière d'Aldine ; histoire des amours d'Ahuon et d'Elidda ; Raymond et Aldine s'échappent. Raoul et Albert envoient à la reine des drapeaux enlevés aux ennemis , et sont nommés chevaliers d'honneut dt's princesses.
Aux généraux par Elfridé nommés Londre a livré les royales bannières, Ses arsenaux , ses milices gueiTières , Et les trois camps sont aussitôt formés. D'Harol Engist menace le passage; Pour triompher il veut dans les combats Des vins fumeux prodigués aux soldats.
LES ROSECROIX. lOd
Du froid Oswal le patient courage Devant Éric s'arrête, et, trop constanl, Sans prévoyance et sans crainte il l'attend. Sur deux coteatix qu'un défilé sépare Le fier Allhor observe les Danois Qu'Oldar commande , et doute quelquefois S'il daignera combattre ce barbare.
Dunstaii s'éloigne, ordonne, et plus légers De toutes parts volent S2s messagers.
« Tout doit s'armer et vaincre pour Elfride , Leur disait-il; malheur au bras timide!
Mort à l'Arglais qui fuira les dangers ! >» Charles, Roger, d'autres Français encore, D'autres guerriers que l'écharpe décore, Séparément , et parfois réunis , Cherchent au loin de nobles ennemis.
Le beau Raoul de sa princesse implore Le même honneur; elle hésite un momcnJ : Puis à regret elle accorde à son page De ces périls le glorieux partage.
- Eh bien , .allez , dit-elle tristem* i»l ; Et recevez des mains de votre amie La Jîlanche écharpe, — O présent noble et doux ! Répond Raoul , tombant à ses genoux.
Si je la perds, j'aurai perdu la vie.
— N'affectez point une folle valetir Même aux héros l'imprudence est funeste. Soyez prudent , et revenez vainqvicur.
Oui, revenez. » Un soupir dit le reste, J'Ianche prévient la prière d'Albert :
" Le chant d'honneur aux braves est ouvert ; De vos aïeux rappelez la mémoire , Suivez Baoul , commencez votre gloire , Et soutenez l'éclat du nom français.
Mais pourquoi donc, aux dames infidèle , N'avez-vous point cette écharpe nouvelle ,
KJÎ LES ROSECROIX.
Ce signe heureux ^ présage des succès ?
— Pour l'obtenir il faut plus que du zèle.
— Prenez, Albert, celle que sans dessein ,
Comme sans arl , vieul de broder ma main.
— Combien toujours elle me sera chère !
— Conservez-la; mais pourtant à ce don
N'attachez pas un prix imaginaire.
— Je peux du moins, quelquefois solitaire,
La contempler , et sous mes lèvres... — Non. »
Sa bouche avait prévenu la défense.
Blanche s'éloigne , et sa feinta rigueur
Du jeune page afflige moins le cœur .
Ce cœur enfin s'ouvrait à Tespérance.
Loudre est déserte ; un silence agité Suit le fracas de ses fêles pompeuses.
Dans le palais plus de chant?, de gaîté ; Mais les soupirs et les craintes rêveuses.
Marchant sans bruit loin des chemins coniMis, Et près de Londre en secret parvenus , Fraull et Ghesler dans la forêt profonde Restent cachés; leurs soldats sont près d'eux, Là leur audace en ruses si féconde Forme déjà vingt pî'ojeîs hasardeux.
La belle Osla, sans projet et sans guide.
De tous côtés porte ses pas légers ,
De ses Danois retient le fer avide.
Et, sans courroux pour le peuple timide ,
Dans la victoire elle veut des dangers.
En cet instant paisible et désarmée
D'un ciel sans voile elle fuit lej ardeurs :
Sur l'herbe fraîche , aupied d'un arbre en fleuri,
Elle retrouve une ombre parfumée ,
Et du sommeil les propices douceurs.
Charle, passant dans ca lion solitaire,
LES ROSEGROIX. 105
La voit, approche., admire de ses traits La beauté noble et la grâce étrangère , Craint son réveil , et s'avance plus près. En fléchissant les genoux , il se baisse. Et de sa bouche avec amour il presse La blanche main que livre le sommeil.
Ûe la pudeur il est prompt le réveil.
La fière Osla subitement se lève , En rougissant sur l'herbe prend son glaive , Et va frapper le jeune audacieux.
Il la contemple, et demeure imtnobile.
« Tu périras. » Vengeance trop facile, Charïe est soumis, et n'a plus que des yeux, « Défends tes jours. — Je vous les abandonne. — Eh bien , fuis donc : mes soldats dans ces lieux... — J'obéirai,. si la pudeur pardonne Le crime heureux que ma bouche a commis.
— Va ; quels discours entre des ennemis! — Des ennemis, sévère Osla.»* si belle.
Quoique si fière, il n'en est point pour vous.
— J'entends les pas de ma troupe fidèle ; Vcux-tu sans gloire expirer sous ses coups .►• Eloigne toi ; j'oubKrai Ion offense.
Vous pardonnez.^ — Oui , mais crains ma présence. »
Chai le s'éloigne , et cherche en vain Roger ,
Qui seul alors piès d'un village arrive,
Qu'abandonnait à l'avide étraiîger
Des laboureurs la troupe fugitive.
Il les arrête , et leur dit : «< Insensés ,
Oii fuyez-vous i quel sera votre asile. ^
De toutes parts vos jours sont menacés.
Sur la frayeur la victoire est facile.
Défendez-vous : le brave est toujours fort;
En la donnant, il évite la mort. •
Les ennemis du cliâieau iont-ils maîtres.^
—Oui. — Suivez- moi : je vois entre vos mains
W> LES ROSECROIX.
De vos travaux les insfrumens champêtres ,
Ils suffiront. » Traversant les jardins ,
Vers le château sans danger il les guide.
Tous les Danois , dans le village épars ,
Pillent le temple , insultent les vieillards ,
Forcent l'aveu de l'enfance timide,
Et vont ravir à l'indigence en pleurs
Le faible prix de ses longues sueurs.
Seul, et servi par quelques villageoises,
Leur chef Olhol, assis pour le repas.
Vante la France et ses vins délicats,
Boit aux attraits des absentes Danoises,
D'Ismé surtout qui mérita sa foi ,
Boit cependant à ses douces rivales,
A l'inconstance, et des jeunes vassales
Son œil ardent a redonbJÎ^ l'effroi.
Leur main remplit les coupes toujours vides,
« Il faut , dit-il , entre vous sans discord
Réglei* les rangs , ou s'en fier au sort. »
TJn coup subit sur ses lèvres avides
Brise le verre; il se lève alarmé;
Vaine fureur! de deux couteaux armé
Il veut combattre, et dans sa chute entraîne
La ronde table avec ses meCs brùlans,
Les fruits, les fleurs, et les vins rursselans.
Sur ct^s débris aussitôt eu l'encbaîne
On sort ensuite, et sons les humbles toits
On va chercher les imprudens Danois
Que du bu» in dispersa l'espéi-anc^i.
On les surprend ivres et sans dcfensi».
« Bons laboureurs, dit le jeune Roger ,
Qu'en ferons-nous? Épargnons-les ; qu'ils vivent ,
Et que leurs mains docilement cultivent
Les champs féconds qu'ils venaient ravager. »
En d'autres lieux de Raymond le passage
LES ROSEOROIX.
Est pour le faible un utile secours.
Aldinc en vain se plaint de sou courage , Veut l'arrêter et tremble pour ses jours. Sur le chemin qui traverse la plaine Du camp d'Oidar il voit quelques soldats. Dont le butin ralentissait les pas :
Sur eux il court , et triomphe sans peine. D'autres guerriers arrivent plus nombreux. Seul à l'écart , son Aldine contre eux Adresse au ciel une vive prière :
Quatre soudain roulent dans la poussière. L'heureux Français tente un nouvel effort : Mais contre lui se déclare le sort.
Deux fois percé, sou coursier fuit et tombe. Lui se relève, et donne en vain la mort ; Saus reculer , sous le nombre il succombe. Conduit au camp , notre jeune héros Reçoit les fers qu'à l'esclave on destine. Devant Oldar paraît la douce Aldine , Et sur «on luth elle cbapte ces mots :
•^ Cet heureux jour finit mes longues peines ; D'un maître injuste a cessé le pouvoir. Faible vassal, je souffrais sans espoir. Ce fier baron est ici dans les chaînes. Vaillant Oldar, que protège le ciel .
Daignez sourire au jeune ménestrel.
« Je sais chanter la discorde et les armes, De leurs vaisseaux les soldats élancés , Les murs croulant, les braves terrassés, El des captifs j'adoucirai les larmes.
Vaillant Oldar que protège le ciel, Vous entendez le jeune ménestrel.
« Je chante aussi le calme après l'orage.
>10H lES ROSECROLX.
L'heureuse paix du foyer paternel , L'amour si doux , quelquefois si cruel , El la beauté, digne prix du courage.
Vaillant Oldar, que protège le ciel.
Vous aimerez le jeune méueatrel. »
Oldar sourit et répond •• « Sois tranquille , Fils des concerts , et , libre parmi nous , Ton chant partout mérite un sûr asile.
Reste , et pour toi nous serons sans courroux.
— J'ai plus d'un droit à cet accueil propice.
Comment ? — Pour moi la faveur est justice.
C'est un Français qui me donna le jour, Mais le Jutlaiid a vu maître ma mère.
— Se pourrait-il .? — Aldin sera sincère. Fille d'Eiuof , belle et craigiiant l'amour, Sur le rivage Élidda solitaire Poursuivait l'ours ou la martre légère, Et des vaisseaux attendait le retour.
Son père enfin des borda ^de la Neustrie Revient vainqueur, et parmi les captifs, Qui vainement réclamaient lieur patrie.
Etait Almon, aux yeux tendres et vif?.
Jeune, discret, noble dans l'infortune; Et consolant la tristesse commune Près d'Élidda le fixait sou devoir.
De ses attraits il sentit le pouvoir Cachant l'amour sous le masque du zèle. Il suit ses pas; de la chasse avec elle Il partageait les soins et les plaisirs ; Par des récits sa mémoire fidèle De sa maîtresse amusait les loisirs.
Mais rien encor ne permet l'espérance.
Près d'elle un jour, triste et silencieux , Sur l'onde calme il attachait ses yeux, « Facilement j'explique ton silence ,
• J.ES KOSECP.OIX ^'^'
Dit Élidda, lu desires la France.
Eh bieu , Almoii, de ton zèle assidu Avant le temps je t'offre le salaire : A son retour m'approiivera mon père.
6ois libre et pars. — Ai-je bieu enteadu ? Sans catise ainsi me chasse votre haine?
— Non, de tes vœux j'exauce le plus doux.^
— Belle Élidda, quelle erreur! ioiii de vous , T>a liberté vaudra-l-elle ma chaîne?
A vos genoux j'implore.... — Calme-toi ,
Sèche tes pleurs , et demeure avec moi. »
Fendant trois jours inquiète et chagrine ,
Elle se lait ; puis elle dit : « ALmon ,
Je veux chasser dans cette île voisine^,
Qui semble un point sur le vaste horizon.
Les daims légers peuplent ce lieu sauvage.
Dans, le cmot. flottant près du rivage,
El que du chanvre arrête le lien ,
Il faut porter mes vêtemens, le lien.
Des fruit «éch es, le sel, du blanc fromage.
Une eau limpide et le pain savoureux.
Va, que pour nous le trajet soit heureux !
Il obéit, il descend vers ïa rive.
Et sur ses paa elle marche pensive ;
Prête à partir, elle hésite un moment ,
Dans le canot elle entre lentemenf ;
Donne un regard au paternel asile,
Baisse les yeux , et s'assied immobile.
L'esquif léger fuit en rasant les flots.
Alffion sur l'île a dirigé la prone.
« Non , vers la France. * Un soupir suit ces mots;
Et quelques pleurs descendent sur ta joue ,
Jeune Eliddd : telle au vent dii midi
S'épanouit !a TX)3e virginale,
Et tel encor son calice arrondi
Reçoit les plpurs de l'aube marinalr,