IV
^22 I.ES ROSEdROIX.
Qui vainement faliguaii la valeur.
Le jour fuyait ; la plaine déjà somhre Le voit mourir sur le coteau voisin.
L'étoile aussi messagère du l'ombre Sur ce coteau levait son front serein.
Elle défend le fracas de la guerre ; Elle promet un repos nécessaire ; A râpre soif, à la naissante faim , Elle annonçait le retour du festin.
'Signal heureux ! l'inextricable foule A cet aspect se calme lentement , S'ouvre, décroît de moment en moment.
Décroît encor, s'éclaircit et s'écoule.
Mais de la nuit les voiles étendus Couvrent le ciel, les deux camps et la plaine. Tremblant encore et respirant à peine , Paul et Jenny, de l'arbre descendus, Joignant leurs mains , baissant leurs voix discrètes , Marchent obscurs sous les ombres muettes , N'entendent rien, mais écoutent toujours; Et dans leur cœur la piété naissante Bénit le Dieu dont la bonté puissante Par un miracle 9 protégé leurs jours.
CilANT SIXIÈME.
Is.-mre est conduite devant Haroi ; discours de ce prince. Reî;rets d'isaure. Craintes d'Elf.ide. Combaij entie l'armée d'Harol et celle d'Engist. Trahisonj d'Alkent et de ses amis. Arrivée d'Artur et de Jule;^ mort d'Odon ; Jnle apprend le sort a'Olfide , et punit RénisthaJ ; exploits et mort d'Arthur ; Engist est blessé; Harol e»t vainqueur.
Devant Harol paraît la jeune Isaure.
Sur elle il fixe un regard curieux.
Fière et modeste elle baisse les veux ;
LES KOSECROIX. '125
Et quelques pleurs l'embellissent encore. Il contemplait ses traits si délicats , Son front serein, ce charme d'innocence , Du vêtement rétrangère élégance , Ce maintien noble , et ce doux embarras. « Ainsi le veut la guerre inexorable, ~>il-il enfin; mais je plains tes douleurs.
)e cruauté mon âme est incapable.
Je dois > je veux t'éparguer d'ai'tres pleurs. Sois dans mon camp sans chaînes prisonnière , Et n'y crains point la licence guerrière. Tu connaîtras bientôt que le Danois, Qu'Harol surtout, comme tes Rosecroix, De la beauté, delà grâce naïve.
De la pudeur gémissante et craintive , Sait respecter la faiblesse et les droits. » Près de la sienne est une riche tente , Que prolégait une garde prudente.
Et qu'embellit un riche ameublement. Isaure y voit deux captives nouvelles Qui l'attendaient , et dans leurs soins fidèles De l'amitié trouve l'empressement.
Là sa douleur s'épanche librement :
« Destin cruel! félicité perdue!
Ainsi descend la foudre inattendue.
Frères chéris, heureux jusqu'à ce jour, Kt vous, Elfride, ange de bienfaisance, Dont la sagesse éleva mon enfance, Et me rendit le maternel amour , Vos pleurs en vain demandent mon retour. L'absence encor sera longue peut-être.
Mais dans mon cœur l'espoir vient de renaître ; Espérez donc : chez un peuple sans lois, Fille du ciel est toujours adorée , Parfois descend l'humanité sacréo, l'I les fureurs se taisesit à sa voix. «
U/i LES ROSECilOlX.
Elle pleurait, et loin d'elle ses frères
De deux côtés la cherchent vainement.
Elfride aussi de moment en moment
Adresse au ciel des plaintes plus anière».
Son cœur navré maudit l'ambition ,
Et des lauriers la folle passion.
Mais le chagrin qui l'ait couler ses lartnes
S'accroît bienlôt des publiques alarmes.
« Du jeune Harol on vante la valeur,
Se disait-elle , et même la prudence.
Du nord soumis vers ces murs il s'avance.
Réglant sa marche, et sans combat vamqueur,.
De ses guerriers il retient la licence.
Aussi nombreux, Engist et ses soldats,
Dans ce danger ne me rassurent pas.
Des villageois , àes citadins paisibles ,
Jetés soudain dans le trouble des camps.
Soutiendront-ils le choc de ces brigands
Armés toujours et toujours invincibles ?
La voix d'Engist échauffera leurs cœurs ;
De leurs foyers ils craignent le ravage;
Ils combattront , et même avec courage ;
Mais un seul jour ne- fait pas des vainqueurs^ ^
Dans l'avenir ainsi lisait Elfride.
L'aube naissante éclaire ce combat.
On voitd'HaroI la jeunesse et l'éclat.
Et la valeur sagement intrépide.
On voit Engist , général et soldat.
Dont la voix forte encourage ou menace , Exhorte, instruit, et dont l'heureuse audace Joint aussilôl l'exemple à la leçon.
Devant ses coups se présente Lathmon.
Il aime Euua toujours indifférente , Seule toujours dans les foi'éts errante , Qui belle "et Cère, et veuve d'un héros ,
LES ROSECROIX. f2S
Se refusait à des liens nouveaux.
Mais des combats le cri s'est fait entendre ; Du mont lointain alors prompte à descendre , Sur le rivage assise , des vaisseaux Son œil charmé voit !a pompe guerrière. Lathmon près d'elle et ses nombreux rivaux Sont rassemblés, et leur vaine prière Demande un choix qui n'est pas dans sou cœur, <« Du chef anglais, ditEuna, le vainqueur Sera le mien. », Sa parole est sacrée.
Le lier Lathmon , dans son espoir trompeur, Attaque Engist , et sa lame acérée Du boucher échancre la rondeur.
Le nom d'Enna sur sa bouche fidèle En vain lui donne une force nouvelle; En vain son bras décharge un coup nouveau ; Sa main que tranche un glaive pins rapide Tombe sur l'herbe, où tremblante et ihide , Du sabre encore elle tient le pommeau . A le venger l'autre main qui s'apprête Déjà se baisse et veut saisir le fer; Celui d'Eogisl, aussi prompt que l'éclair, Du coup penché vient séparer la tcto.
Devant liarol Kubald s'est arrêté.
Ce châtelain, amouKeux du pillage.
Est la terreur des hameaux qu'il ravage.
Dans SCS crénaux incessamment posté,
tel qu'un vautour poursuivant la colombe ,
Sur la beauté rapidement il tombe,
Rançoïftie au loin le pèlerin passant,
De trois jours saints taxe la litanie ,
Du four banal ^tend la tyrannie,
Et sans pudeur déîiousse le marchand.
C'est à regret qu'à son repos utile,
A ce bonheur si noble et si tranquilie ,
^m LE6 ROSECROIX.
Pour un niotiienl il avait renoncé.
Il veul du moins, dans la guerre poussé *
Par ua seul coup la terminer lui-même,
El retourner sur le donjon qu'il aime.
Avec Harol finiraient les combats ;
Aussi d'Harol il jure le trépas.
Et va frapper; mais sous le bras qu'il levé
Entre aussitôt et s'enfonce le glaive.
Soudain il meurt , et du haut des crénaux
Sou ombre encore insulte ses vassaux.
Près du vainqueur, que tout bas il menace,
Arrive alors le prudent Abuuot.
Il épiait l'instant, passe, repasse,
Tourne , s'avance , el recule aussitôt.
Ce jeune Anglais, qui s'échappe sans cesse
Est clier à Londie , où brille sa vitesse,
Là de la course il a tous les lauriers.
Sa main saisit les rapides gazelles.
Et ses talons, plus légers que des ailes ,
Laissent bien loin le galop des coursiers.
Il ne veut point combattre, il veut surprendre
Cet ennemi dont il craignait le bras.
C'est vainement qu'Harol semblait l'attendre;
C'est vainement qu'il poursuivait ses pas.
Comment le joindre.^ incertain , il balance.
Mais tout-à-coup le tronçon d'une lance
Roule à ses pieds : « Je te rends grâce , Odinî
Il dit; alors le coureur fuit en vain.
Le bois lancé de ce guerrier timide
Brise aussitôt la jambe si rapide. •
Adieu la course et tous les prix futurs.
Quel coup heureux pour ces rivaux obscurs!
Volant au l)ruit d'une lutte nouvelle, El des héros compagne trop fidèle,
LES rosecPlOIX. 127
Sur les deux caïups l'infatigable Mort
S'arrête el plane ; et , trompeuse d'abord, <
Baissant sa laïUe et retenant sa rage,
D'un voile obscur couvrant son corps hideux,
Elle promet d'épargner le courage
Et le désir des lauriers hasardaux ;
Mais de cyprès à peine couronnée ,
Elle grandit, d*ombres environnée,
Et lout-à-coup le spectre colossal
Au front livide , au sourire infernal ,
Étend sa main sanglante et décharnée.
Sous cette main errihle, Anglais, Danois,
Frappent ensemble et tombent à la fois.
O du retour espérance trop vaine!
Les boucliers , les lances , les épieux ,
Les traits brisés jonchent au loin la plaine.
Des combattans mêlés el furieux
Les cris confus s'élèvent jusqu'aux cieux ,
Et la victoire entre eux est incertaine.
Defvant l'autel à l'amoureux Éloi La belle Edgize avait donné sa foi.
Après vingt jours d'un bonheur solitaire , L'époux surpris entend rugir la guerre, il part ; adieu les tranquilles amours. «Attends, attends , dit l'épouse alarmée , Changeant d'habit, et pour toi seul année. Je veux te suivre et veiller sur tes jours. Je te suivrai, cesse tes vains discours. » Il combattait; au milieu du tumulte îl voitLobrown qui, fort el valeureux, De tous côtés pnrle son glaive heureux , ï'"t prodiguait la menace et l'insulte, ï-e jeune Anglais ])ar l'espoir abusé Sur le Danois lève un bras intrépide.
Les fers tranrhans se crpisent ; moins soUd« ,
mr
4 i8 LES ROSECROIX.
Celui d'Éloi dans le choc est brisé, lia belle Edgize entre eux se précipite; A sou époux elle ordonne la tuile. Ses traits , son âge et son front pâlissant Ne touchent point son farouche adversaire. Pour l'arrêter se lève en frémissant Sa faible maia aux combats étrangère , Et du brigand l'écu large et poli Reçoit le coup par la crainte amolli.
Un fer plus sûr la poursuit et la frappe ; Le nom chéri de ses lèvres échappe , Et ses beaux yeux se ferment lentement. Pour son ami quel douloureux moment!
De soft bras droit il soutenait Edgize; L'autre à Lobrown oppose un vain eiforl : L'oblique acier, de l'épaule qu'il brise, Jusqu'au poumon passe et laisse la mort. Vous, qui tombez sans éclat et sans gloire , Et que recouvre un modeste gazon , Époux amans, aux filles de mémoire Mes vers du moins apprennent votre nom. Lobrow triomphe ; Engist vers lui s'avance , Et du Danois éclate l'arrogance :
« Viens mqurir, viens : sur ton noble donjon A mes soldats j'ai promis une fête ; Mais de ta porte enlevant l'écussou , J'y veux clouer et tofl casque et ta tétc. » Ainsi parlait cet ami des festins.
On l'applaudit , et de ses larges mains Le fier géant lève une pierre énorme.
D'un autre part, Dusual au front diffcraie Approche, et veut un facile succès :
Lâche et furtif , il va percer l'Anglais. Mais sa prudence est timide et trop lenle. Des yeux Lobrown suit sa pierre volante, Qu'en se baissant évite son riva!,
LESKOSECROIX. 429
Èi qui plus loin va renverser Dusnal.
Lobrowu alors au héros qui menace :
« Et bien , j'attends, frappe; à ta vaine audace D'un coup du moins je veux laisser l'honneur. » Pendant ces mots et sou rire moqueur, Tiop lentement la tête s^est baissée :
la lance aiguë, avec force poussée.
Brise le casque au panache ondoyant, D'un crâne dur fend la voùle épaissie ; Et du cerveau qu'elle effleure en fuyant • Sorteat soudain l'insolence et la vie.
Harol poursuit et perce Lévinsdal ,
Chasseur illustre, aux renards si fatal*
Thoril encore, né généreux et sage;
Mais qui toujours prolongeant les festins ,
Et lentement échauffé par les vins,
A ses amis prodigue enfin l'outrage;
Puis Vortimer, qui sans frein, sans remords,
Dans les paris, dans les courses brillantes,
Et dans les jeux des tavernes bruyantes.
De SOS onfans dissipe les trésors.
Tombe, Atheibert, tombe aux brûlantes rives ^^
Et laisse «;n paix tes vassales craintives.
Harol enfin comble les vœux d'Althun,
Riche, puissant, suzerain dans trois villes,
Epoux chéris , père d'enfans dociles ,
Et qu'ennuyait ce bonheur importun.
Le sombre Alkent et ses soldats perfides. Sortant du bois, et traîtres sans danger. Sur les Anglais qu'ils devaient protéger-, Tournent alors leurs armes parricides.
Harol rougit et déiourne les yeux :
Fier et loyal, et digne de sa gloire, Il dédaiciiait un secours odieux.
430 LKSROSECROIX.
Mais il combat, trop sur de la vicioire. Paraît Arthur, et Jule près de lui :
Alkeal pâlit î leur approche imprévue De Réuisthal épouvante la vue.
Viens, brave Arthur, d'Elfride noble appui. Ainsi, voguant vers la lointaine Afrique, Mes yeux voyaient sous le brûlant tropique A l'horizon naître un nuage obscur; 13ientôt il monte, et léger, sans orage , Seul et volant dans les plaines d'azur. Des aquilons il concentre la rage, Et devant lui laisse un calme trompeur. Pousse et relient les vagues mugissantes , ' Brise les mâts sous leurs vergues penchantes , Et tout-à-coup se dissipe en vapeur.
Odon s'écrie : « Arthur, quelle espérance Te jette aiusi dans nos jaloux combats .^ Crois-moi, la reine avec indifférence "Vit ton amour et verrait ton trépas.
Sa vanité, qu'en vain elle colore, Veut à son char toujours te rattacher.
Retourne donc, il ea est temps encore.
Et reste en paix sur ton lointain rocher. Peut-être ^«ssi noiis irons t'y chercher. » A l'instant même où son audace achève Ce vain discours parles si«ns applaudi, L'épieu d'ÂrIhur, qu'a rabattu son glaive. De son genou brise l'os arrondi.
Eu frémissant il tombe et se relève ; Deux fois il frappe , et sur ie bouclier (ilisse deux fois le tranchant de l'acier. Pour blasphémer ses lèvres écumantes Allaient s'ouvrir; sur sou flanc découvert Le sabre tombe, et son corps enlr'ouvert Laisse échapper les entrailles fumantes.
Ce coup lernbie étonne ses soldats.
LES ROSEGROIX. '\rA
Au milieu d'eux Arthur se précipite.
Jule, cherchant Rénisthal qui l'évite, Sur eux encore appesantit son bras. LoDg-tenips en vain il le voit et l'appelle : Frappant toujours la troupe criminelle , De rang en rang son courroux le poursuit. II le joignait enfin; le lâche fuit.
Sourd au reproche, à l'honneur, à l'injure. Déjà flétri d'une vile blessure, D'un pied tremblant il gravit le rocher. S'arrête alors , voit la mort s'approcher. Et dit : « Pourquoi de mon sang trop avide. Contre moi seul... ? — Malheureux, rends Olfide.
— Nous la perdons. — O ciel ! Oui, pour toujours. Un cloître obscur ensevelit ses jours.
— Nomme le lieu, nomme le monastère :
Je reprendrai cette épouse si chère.
— N'espère plus. — Parle. — Eh bien , tu le ve«x ? Apprends son sort, et pleure. Le soir même
Où ja faiblesse a pu flatter tes vœux, Odon lui dit : « Rénisthal, qui vous aime, Veut bien encore descendre jusqu'à vous; Et dans une heure il sera votre époux. D'un vain espoir votre urne est abusée , Et je préviens vos coupables refus.
Voyez ce fer, cette lame brisée , Ce casque d'or : le séducteur r'est phis. >> A cet aspect, Olfide évanouie Reste lorg-tenips aux portes de la mort; Nos tristes soins la rendent à la vie. Fatal bienfait! 6 i^èplorable sort!
Ses yeux en vain se fixent sur tes armes ; Sans souvenir, elle est aussi sans larmes ; Et sa raison... — Monstre, qu'ai-je entendu î Reçois enfin le trépas qui l'est dû. » D'Ai ihur pourtant le glaive redoutable