‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 53 sur 61 · CHANT SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SEPTIÈME

Alkent demande Ibaure au prince Harol j il essuie un refus, et part pour la conquèie de l'île de Wailte. Raoul et Albert retournent à Londres ; Emma , trompée par un faux récit, défend à Raoul de rcparaître;dèvant elle ; par ordre de la reine, les deux fières s'embarquent, et vont au secours des Wailtains. Les vents contraires les poussent vers Gueizel ; troubles dans cette île; les Danois s'en emparent; ils sont vaincus par Raoul ei Albert ; l'île passe sous la domination d'Elfride. Situation des armées d'Eiic, d'Oldar et d'Harol. Ce prince refuse Isaure à, l'ambassadeur de la reine , et rend la liberté aux autre^ captifs.

I,e jeune Harol de sa belle captive y a chaque jour consoler les douleurs.

Dans ce moment il la voit pins craintive ; Elle gémit et retrouve des pleurs.

« Prince, dit-elle, en ces lieux retenue, IN'ajoutez point à mes premiers chagrins, Et je pourrai pardonner aux destins.

Du lâche Alkent épargnez-moi la vue.

A son amour j'opposai le mépris :

De son forfait devieudrai-je le prix ? «« Arrive Alkent : « Celte femme m'est chère ; Donne- la moi. — Mais as-tu su lui plaire?

— Non, de l'hymen j'avais perdu l'espoir.

— Et tu voudrais que follement barbare De ses faveurs je lui fisse un devoir?

De tes désirs l'imprudence t'égare.

Songe d'abord à mériter son choix ,

Le mien aussi. — Comment? — Par des exploiis.

Wailte a perdu sa ulus sûre défense :

Prends mes vaisseaux et guide mes Danois,

Vole ; ce port affermit ma puissance.

A m LES ROSECROIX.

De là bientôt j'insuUerai la France , Et l'Océan reconnaîtra mes lois. »

Alkent se tait, et sa fierté murmure; Dans ce refus elle voit une injure.

Il obéit ; mais le jaloux soupçon Punit déjà sa lâche trahison.

Trompés toujours dans leurs recherches vaines^, Raoul, Albert , loin des soldats épars, De londre enfin revoyaieal les remparts; Et là bientôt vont s'accroître leurs peines. Blanche et sa sœur, du temple revenant. Trouvent assise une jeune inconnue , Baissant les yeux, modestement vêtue, Belle surtout , et qui , se détournant , Semble à la fois fuir et chercher leur vue. Elle s'approche au premier mot d'Emma , El tout en pleujs , long-temps interrogée : « Dans un abîme un ingrat m'a plongée. Dit-elle enfin ; trop tôt mon cœur l'aima; J'ai cru trop tôt à sa douce promesse. Après trois mois il devait revenir; •

Déjà l'hymen aurait pu nous unir; Il m'a trompée. O vous , sage princesse. De ce guerrier qui démeut sa noblesse Pourriez-vous bien accueillir le retour ? Vous le verrez peut-être dans ce jour.

— Quel est son nom ? — Raoul. — Est-il possible?

— Vous l'avez cru généreux et sensible : Hélas! pourquoi voudrais-je en imposer?

Si de mensonge il osait m'accuser,

A l'abandon s'il ajoutait l'outrage , Présentez-lui ce collier que pour gage....

— Que vois-je ? 6 ciel ! — Qu'il reste entre vos mains . de don perfide augmente mes chagrins.

Mais ma douleur est wns doute indiscrète :

Ï-ES ROSECR0IX. t:-?

Je fuis CC8 lieux , et vais dans la retraite Ensevelir rr.-^^s déplorables jours.

Puisse le ciel eu abroger le cours !

Sensible Emma, quelle fut ta surprise?

Tu rougissais; ta crédule franchise

]S[*opposait rien à ce récit menteur.

C'est un poignard enfoncé dans ton cœur.

Fixant les yeux sur la chaîne fatale

Qu'a profanée une indigne rivale,

Long- temps gémit ta contrainte douleur.

Mais par degrés rappelant ta prudence,.

ïu relrcuvais celle heureuse fierté, , , :

Ce noble orgueil permis à la beauté , ■ ^

Et que des rangs commande la distasce-

Raoul arrive, et la reine aussitôt :

" On sait qu'Alkent, altéré de vengeance ,

Du camp' danois au rivage s'avance.

La voile s'enfle, e: l'Océan bientôt

Le vomira dans le port de celte île ,

Dont la conquête est aujourd'hui facile.

L'âge a d'Olcan respecté la valeur ;

Mais c'est en vain que sou bras se l'aqimi::

Arthur n'est plus , Àlkent serait vainqueur.

On dit qu'Isaure est le prix de son crime.

Partez , volez , rendez- moi votre sceur. »

Trente vaisseaux flotlans sur la Tamise Déjà sont prêts pour sa noble entreprise. Respectueux, il veut à son déjjart De la princi^sse obtenir un regard.

Pâle et tremblante, à peine Emma l'écoute, Puis l'interrompt : « Vous roncervez sans doute Le derniei don que vous fit l'aïnitié ? ■ — ('e don jamais peut il èixe oublié?

>138 LIÎS ROSKCROIX.

Mais loin de moi la feinte et le mensonge.

Pendant la nuit j'ai \u serait-ce un songe?

Non , mon malheur, hélas! fut Jrop réel. Quittant ses bois et son profane autel, Du dieu saxon la plus jeune prêtresse M'est apparue; elle approche, et sa main Adroitement détache de mon sein Votre collier, ma plus douce richesse.

En m'éveillant quelle fut ma tristesse ! » D'une voix fière Emipa répond soudain : « Éloignez-vous. — O ma noble maîtresse ! — Cessez , ingrat , des discours superflus; Et retrouvez ce don de ma faiblesse , Ou devant moi ne reparaissez plui. »

Il se retire, et son jeune courage, Devant U mort toujours calme et vainqueur. Ne peut d'Emma soutenir la rigueur:

Des pleurs amers coulent sur son visage. Albert eu vain d'un consolant accueil S'était flatté',* de Blanche trop sévère Il n'obtient pas la faveur d'un coup-d'œil, Triste il s'éloigne, et, seul avec son frère, Il s'écriait: Quel changement fatal!

Notre imprudence est-eile assez punie!

Crois-moi, Raoul , d'un amour inégal Fuyons enftn la longue tyrannie.

Pourquoi fléchir, pourquoi trembler toujour"». :' En vains soupirs notre âme se consume.

Cherchons ailleurs de tranquilles amours, Et des premiers oublions l'amertume.

— Si tu le peux, mon frère, je te plains. Mais cet effort n'est pas en ta puissance. Le doux penchant qui cause nos chagrins, Qui malgré nous fera tons uos deslins , Naquit, s'accrut dans les jeux do l'enfance. L'amour constant, l'honneur, voilà nos lois.

LES ROSECROIX. {30

De la beaulé respectons le" caprice, La défiance et même l'injustice.

Obéissons, et laissons-lui ses droits. «

Ils vont partir; la voile préparée

S arrondissait sous le frais aquilon;

De leurs vaisseaux sur la vague effleurée

La quille fuit et laisse un blanc sillon ;

Et dans son cours élargissant ses ondes ,

Le fleuve enfin les livre aux mers profondes.

Vers le couchant le pilote sans art

Tourne les yeux; pi-opice à sou départ,

Le même veut de Wailte les repousse ,

El par degrés celte haleine moins douce

Couvre le ciel de nuages épais.

Après trois jours, de la liquide plaine

Semble sortir une terre lointaine.

Un étranger, compagnon des Anglais,

Dit à liaoul -. « Seigneur, fuyez cette ile.

C'est ma patrie ; on la nomme Guerzel :

Là gronde encor la discorde civile.

- Que m'apprends-tu ? sous le sage Éuislhel Je la croyais florissante et tranquille. — Ce digue roi sous l'âge a succombé.

^êul rejeton de celte race antique.

Après deux ans d'un règne pacifique .

S')us le poignard Éginhal est tombé.

Depuis un mois, de la jeune Eulhérie , Que son ami chercha dans laNeustrie, Son diadème avait orné le front.

Des magistrats la volonté timide Au Irène en vain plaçait la sage Elfride. Docile aux cris, à l'or du fier Dromont, f n peuple vil a cotiioDué ce traître, ' ; 11 d'É|;iHhal tut l'assassin peut-être. A !.))'b j'ai lui. Seigneur, craignez ce port ;

440 LESROSECROiX.

Le crime y règne et vous promet la mort. » Pendant ces mots , sur la rive muette Raoul fixait une vue inquiète.

Puis tout-à-coup : « Les Danois sont ici, Je reconnais leurs poupes éclatantes , De ces vaisseaux le flanc plus élargi . Leur mât pesant d'emblèmes enriclii.

Et l'oiseau peint stjr les flammes flottantes. Contre les vents tandis que nous luttous , Dans les cachots sans don le l'innocence Du trône anglais invoque la puissance.

Wagez, rameurs; pilotes, abordons.

Impatiens , ils approchent , arrivent , Et sans combat dispersent et poursuivent Quelques Danois sur les vaisseaux restés. Puis à leurs yeux s'offrent des insulaires , Qui, redoutant les lances étrangères.

Au fond des bois fuyaient épouvantés.

Devant Raoul étonnés ils s'arrêtent:

« Jeune guerrier , dit l'un d'eux , le hasard , Le ciel ici vous a conduit trop tard.

— A vous venger nos bras du moins s'apprùtenl. Instruisez-moi. —Les brigands ont vaincu.

Sans le savoir un seul instant propices. Ils ont puniDromont et ses cotnplices.

Rompant nos fers, nous avons combattu.

Que pouvons-nous sans chef, presque sans ariu Ces durs soldats nourris dans les alarmes Facilement ont lassé nos efforts.

Point de secours; il fallut fuir alors. L'horrible glaive étendu sur la ville Frappe sans choix , renverse les autels , Trouve l'enfant dans les bras materrtels, Et du vieillard poursuit le pied débile. Mais la discorde agile les vainque«irs.

Iludler et Noll retiennent Eiilhéiie /

LES ROSECROIX. -4 /il

Qu'enfin Dromont rendait à la Neiiatri«. L'amour jaloux empoisonne les coeurs.

Leur amitié si longue et si fidèle , La voix du sang g^émissante comme elle , De leurs soldats le silence chagrin, N'arrêtent plus leur criminelle main.

Pâles d'horreur, sans colère et sans haine, Pleurant dé]à leur victoire incertaine , Dans ce moment sous leur fer malheureux , Peut-être coule un sang sacré pour eux.

— Yenez, amis; qu'au trépas échappée Votre valeur tente un nouvel effort.

Dans les combats souvent change le sort: Rien n'est perdu pour qui tient une épee, ..

Ce mot leur donne un courage nouveau ^

Et de Raoul ils suivent le drapeau.

Dans la cité cependant les deux frères,

Que transportait la jalouse fureur,

En frissonnant croisent leurs cimeterres ,

Et tout à coup ils reculent d'horreur. , /

«Non, dit Rudler qui détourne la vue, M

Non , le soleil ne veut pas éclairer A

Le coi:p fatal qui va nous séparer. ,f!

— Sage est ta voix, mon frère; l'ombre est due A ce combat que réprouve le ciel.

Cachons le crime et le sang fraternel. » . ^

+ Séjour de paix , un enclos solitaire Est près du temple à la mort consacre. Là chaque jour disparaît sous la terre; Le peuple obscur à jamais ignoré ; Là le puissant veut dominer encore; De titres vaius son néant 3e décore:

£t là pompeux , .sur lui vaste caveau , Des souvciaiii!» s'élève ie tombetiu.

442 LES ROSECROIX.

NoU et Rudler marchent vers cette enceinie.

Leurs pas sont lents; les soldats affligés.

Debout, l'œil fixQ, en cercle sont rangés ;

Sur tous les fronts l'inquiétude est peinte.

Les deux rivaux s'arrêtent un moment,

Amis encor l'un vers l'autre s'avancent ,

Joignent leurs mains, s'embrassent tendrement ,

Et tout en pleurs dans le caveau s'élancent.

Chacun frémit , chacun entend soudain

Des fers croisés le bruit sourd et lointain:

Ce bruit s'accroît, mais tout à coup il cesse,

Et l'on attend que le vainqueur paraisse.

Sur le caveau sont fixés tous les yeux ;

Partout régnait l'effroi silencieux.

Une heure entière , une autre encore s'écoule.

Enfin Lamdal du milieu de la foule

S'avance et dit : «Ne les attendez plus.

Morts, tous deux morts, dans ce champ clos funèbre

C'est pour toujours qu'ils étaient descendus.

Mais qu'à jamais leur chute soit célèbre.

Chef après eux , j'ordonne, obéissez.

Pourquoi ce front et ce regard baissés?

A ces héros il faut plus que des larmes.

Restez ici tranquilles sous vos armes.

Je vais chercher la veuve dEginhal :

A ses attraits ce jour sera fatal. »

Il part, revient, et sa jeune victime,

Pâle, sans pleurs, sans cri pusillanime,

Offrant au ciel son pénible trépas ,

Vers le tombeau laisse guider ses pas-

On murmurait, l'affrenx Lamdal s'écrie :

«Noll et Rudler t'appellent, Eulhérie.

Dans le champ clos d'un sang noble fumsnt

Tu descendras lielle et décolorée,

Mais sans retour; et sous un dur ciment

De ce caveau disparaîtra l'entrée.

LEîi RusECROix. ^r,■;

Recevez-la , frères, amans jaloux:

Du long sommeil qu'elle donne eutre vous.»

Il parle en vain ; la céleste justice Ne permet pas cet affreux sacrifice.

Les Rosecroix paraissent : mille cris Fendent les airs, et des brigands surpris Des traits d'abord éclaircissent la foule ; Les bataillons se choquent ; le sang coule , De la victime Albert sauvant les jours , De vingt guerriers lui laisse le secours. Plus loin Raoul joint Lamdal et s'arrête. Au lourd fendant il dérobe sa tête; Mais d'un sang pur son bras est coloré. Un second coup est aussitôt paré ; Et le Danois au fer qui le menace Oppose en vain son écu protecteur; L'acier tranchant, effleurant sa rondeur, Atteint plus bas la hanche qu'il fracasse, Et du fémur traverse l'épaisseur.

Ausler, levant sa pesante massue, Court sur Albert qui triomphe à sa vue. Le beau Français, immobile d'abord , Se jette à droite, et trompe ainsi la mort : D'un triple fer la massue entourée Rlesse pourtant son épaule effleurée.

Son glaive alors menace adroitement Le casque brun qu'une crinière ombrage.

Mais près du cœur s'ouvre un autre passage Et par le dos il ressort tout fumant.

De ces guerriers la chute inattendue Ote aux brigands le courage et Fespoir. D'Odin leur voix implore le pouvoir.

Et cependant, de tous côtés rompue, La troupe fuit et s'égare éperdue.

-144 LESROSECROîK.

On 1«8 atteint dans les sentiers divers ; Tons ont reçu le trépas ou des fers.

Raoul vainqueur aux citoyens s'adresse :

«Qu'un pur encens fume devant Tante! ,

Et du bienfait rendez grâces au ciel.

Des magistrats qu'inspirait la sagesse,

^ous 1« voyez, il confirme le choix.

Il a béni le fer des Rosecroix.

Vous qui d'un peuple aviez reçu l'hommage,

Votre vertu, votre jeune courage ,

Belle Eulhérie, ont encore des droits '

Régnez ici; mais d'Eifride sujette,

De ses décrets noble et sage interprète ,

Faites aimer son pouvoir et ses lois. «

Il achevait; un transport unanime

Proclame Elfride, et reine légitime ,

Ses noms sacres retentissent trois fois.

Au bruit des chants mêlés aux doucci larmes De l'île enfin s'éloignent les héros.

Silencieux et voguant sur les flots, Ils se livraient à de justes alarmes.

Xeur longue absence et le sort ennemi De l'Angleterre affaiblissent les armes.

Devant Oswal, sur son pont affermi , Qui méconnaît et l'attaque et la fuite. De ses guerriers Éric laisse l'élite.

Part tout à coup sans crainte et sans dani;cr, Et daris les champs qu'ils venaie^it protéger Des Neuslrieus va disperser la bande.

Le fier Althor a<ix braves qu'il commande Promet toujours de glorieux combats :

11 fuit pourtant; Oldar, qui suit ses pas. Jusqu'aux cités étendait le ravage.

Son vaste camp regorge de pillage .

LESROSECROIX. 1^f>

Le jeune Harol diffère ses succès; Mais ses soldais jusqu'au pied des montagnes Rejifcusseront l'imprudent Écossais , Maître déjà des lointaines campagnes; Auprès d'Isaure en ce moment assis.

Et souriant à ses nobles récits , Il entendait la gloire de la France ; Dans l'avenir il voyait sa puissance.

Arrive Egbert par la reine envoyé , Et que précède un drapeau pacifique.

Le fier Danois, sur sa lance appuyé , L'écoute ; il parle : « A la la douleur publique , Au vœu d'Elfride , à ses soins généreux , N'opposez point un refus rigoureux.

De notre reine exaucez la prière.

Elle réclame Isaure prisonnière :

De la rançon vous fixerez le prix » Soudain Harol avec un froid souris:

« Quelle rançon vaudrait cette captive?

Elfride en vain m'offrirait ses états.

Mais rassurez sa tendresse craintive.

J'ai tout prévu : dans les nouveaux combats Je peux trouver la mort, jamais la fuite. Si je succombe, Isaure sans danger, Et sans attendre un secours étranger.

Sera dans Londre avec honneur conduite.

Demeure , Egbert ; va , fidèle Mainfroy ; Que les captifs paraissent devant moi. » A ses regards bientôt s'offrent ensemble Les prisonniers que cet ordre rassemble. " Le droit du glaive est sévère et cruel , Dit-il alors; époux , filles et mères , Faibles enfans qui demandez vos frères , Et la gaité du hameau paternel , Vos champs déserts vous reverront encore ; Mais sachez bien que vo'.re liberté

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