‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 54 sur 61 · IV. • l · texte numérisé non relu

IV. • l

I4r, LES ROSECROIX.

Esl ua hommage, un présent mérité Que mon piiivoir offre à la belle Isaure. » Elle rougit à ce discours flatteur} Des prisonniers elle entend l'allégresse; Son nom propice et répété sans cesse S'unit au nor« du généreux vainqueur ; De ses attraits elle voit la puissance; Et se mêlant à la reconnaissance, L'amour enfin naît au fond de son cœur.

CHANT HUITIÈME

Charles , Roger et Raymond délivrent des captives. Marche de Dunstan à la tête d'une troupe nombreuse et d'un riche convoi ; il brûle son château ; il échappe aux Danois , mais sa troupe et le convoi tombent entre leurs mains ; pendant îa nuit il entre dans leur camp , accompagné de trois Français, et délivre les prisormiers. Convoi funèbre du prince Arthur.

D'Aldine en vain Raymond cliCTchant la trace ,

Trouve du moins de périlleux exploits.

Partout Roger promène son audace :

Dans leur pillage il frappait les Danois.

Comme eux errant, Charle amoureux espère

Qu'il reverra cette jeune étrangère

DoDl la fierté relève les attraits :

Le sort jaloux trompe ses vœux secrets.

Aux ennemis chaque jour plus fatale,

Des trois Français la valeur est égale;

Et le hasard les réunit enfin.

Ils nwrchaient seuls , sans crainte et sans dessein.

Des cris mêlées aux prières plaintives

Ont retenti près du château voisin.

Là deA brigands aâsemblaicnt leurs x;aptives.

LES KOSfiCROiX.

Franll commandait ces farouches soldats.

Au milieu d'eux des femmes déjà mères Demaudeut grke et ne l'obtiecnent pas : Leur voix s'éteint , et des lai'mes amères Mouillent l'enfant assoupi dans leurs bras. Leurs jeunes sœui-s, qu'un cercle épais arrête. Sur les genoux laissent tomber leur tête , Et sous un voile en vain cachent leurs yeux Qu'épouvantaient ces vainqueurs odieux.

De ces enfaus heureuse imprévoyance !

Dans le tumulte égarant leur gaîlé , Leur faible main touche sans défiance Des ravisseurs le sabre ensanglanté.

Muets d'abords, sur la beauté timide Tous ces soldats fixent un œil avide; Puis chacun d'eux prétend le premier choix; Chacun soutient et défendra ses droits; A la justice ils opposent l'audace ; Partout grondaient l'injure et la menace; Et furieux, l'un par l'autre bravés, Au même instant tous les bras sont levés. Entre eux alors Fraull indigné s'élance : « Au nom d'Harol , qui veut l'obéissance , A votre chef soumettez ce discord. »

Mais des brigands le féroce courage N'écoute rien , commence le carnage , Et par le rire il insulte à la mort.

Leurs cris affreux dans les bois retentissent. De sang couverts, du glaive menacés, Femmes, enfans, d'effroi se réunissent, Et chancelaient l'un sur l'autre pressés. Les Rosecroix accourent et frémissent.

Fraull, qui le^ voit, sans crainte les attend. Impétueux, Roger passe et le frappe; Avec adresse à Raymond il échappe; Et d'un .seul coup Ckarle à ses pieds l'étond.

■Hii LES ROSECROIX.

Vers les captifs donl le groupe immobile Des yeux les suit et leur tendait les maius , Les trois Frauçais, un moment incertains. S'ouvrent bientôt un passage facile.

De la surprise ils passent à l'horreur. Des combattans leur triple cimeterre Ne distiait point l'implacable fureur.

Parens , amis , et frère contre frère , Grincent les dents , écument de colère, Et l'œil en feu , burlans et forcenés , Ils tombent tous l'un sur l'autre acharnés. Déjà mourans, étendus sur la terre, Pour se frapper ils soulèvent leurs bras. La rage encor agite leur trépas.

Quatre d'entre eux survivent et gémissent : Faibles, muets, de remords déchirés, Ils contemplaient leurs amis expirés, Et de ce crime eux-mêmes se punissent.

Les trois Français quittant ces tristes lieux , Cherchent Dunstan et ses troupes nouvelles ; Qu'ont devancés les messagers fidèles , Et que suivait un convoi précieux.

Son zèle heureux , au nom chéri d'Elfride , Sut rassembler, et lentement il guide L'argent et l'or, les blés , les fruits nouveaux , Des chars roulans le nectar des hameaux , Les vins veiilis dans les caves obscures, Des temples saints les diverses parures, Les gras troupeaux , espoir de longs repas , Et la beauté dont la jeune innocence Des ennemis redoute la licence.

Et ses amans qu'attendent les combats.

Kn vain des chefs la voix infatigable Serre les rangs à chaque instant ouverts ; Dans cet amas si vaste et si divers,

LI'S ROSECROiy. i»y

Quelque désordre était inévitable.

De ces beautés qui marchent sans secours. L'essaim nombreux se désunit toujours.

Voilà qu'au bruit de la source voisine Une âpre soif saisit la vive Elgine :

Son jeune ami, qu'un coup d'oeil avertit , Quitte les rangs , auprès d'elle demeure , Conduit ses pas, long-temps les ralentit, Et dans la feuille enfin, qui s'arrondit, Offre à sa bouche une onde qu'elle effleure. Jinné demande un instant de repos ; Sur l'herbe assise elle reprend haleine; L'amant survient; durant leurs doux propos Le bataillon s'éloigne, mais sans peine Leur pied rapide atteindra les drapeaux. Linna s'écarte , et par la faim pressée Vers la forêt elle s'est avancée :

Par un sourire à la suivre invité, Elvan soudain la joint sous cet ombrage, El fait pleuvoir, sur les arbres monté , L'aigre merise et la prune sauvage :

Pour eux ces fruits perdent leur âcreté. Gidda s'arrête ; elle n'a plus, dit-elle. Cette croix d'or, parure de son sein ; ' Que lui donna l'amitié fraternelle j Pour la chercher, près d'elle Regilin Joyeux accouit, et ce guide infidèle De l'égarer sans doute a le dessein; Elle sourit , mais il espère en vain.

Des officiers la voix forte rappelle Les indiscrets que retarde l'amour.

D'autres bientôt s'éloignent à leur tour. Telle du chien l'activité constante De son troupeau gourmande la lenteur.

Et va chercher la brebis imprudente Qui des buissons broute en passant la fleur.

liO LES ROSECROIX.

Ainsi marvliait cette foule indocile.

Elle côtoie uae forêt tranquille

Que traversaient de tortueux sentiers.

Duustau , suivi de trente cavaliers

Dont il chérit le zèle et la vaillance ,

La devançait dans un profond silence.

Impatient il rêve les assauts.

Loin dans la plaine est un mont circulaire;

Sur le sommet, la cime des ormeaux

Laisse entrevoir les antiques créneaux

Que lui laissa le trépas de son frère.

A cet aspect , un moment arrêté ,

Il rêve et dit ; « Ma prudence au ravage

Doit dérober ce nouvel héritage

Que l'opulence a long-temps habité.

Venez, amis, prévenons le pillage,

El des Danois trompons l'avidité. »

Fier et content du projet qu'il médite ,

Il part, suivi de sa guerrière élite.

Gravit du mont les sentiers peu connus,

Et disparait sous les arbres touffus.

Il n'entend pas de sa troupe alarmée

Le cri subit ! des bois silencieux,

Dont lépaisseur les dérobait aux yeux , ~

l* orient soudain Oldar et son armée,

El des Anglais la foule désarmée

N'ose tenter un imprudent effort.

En fléchissant elle évite la mort.

L'heureux vainqueur contemplait avec joie

Et rassemblait sa vaste et riche nro\e.

Son camp bienlôt couvre tout le vallon.

Pendant ce temps sur la cime lointaine .

Dans les créneaux que l'oeil distingue à peine ,

Le feu s'allume et brille ; l'aquilon

Vient irriter la tlamme dévorante;

Elle s'élend le long des toits errante ,

LE^ROSiiCROIX. 1<i1

Monte, s'élète, et roule en tourbillon.

Les lambris d'or et les riches peintures, Des lits pompeux les tlottantes parures , Vases , portraits , des arts pénibles fruits , Par Dunstan même en cendres sont réduits. Le château croule et dans le» feux s'abîme : Du mont sa chute a fait trembler la cime. Riant toujours, l'Anglais répète alors : "Venez, brigands; emportez ces trésors. » Il ne sait pas (pie ces brigands l'attendent. Ainsi que lui ses cavaliers dericendent. Mais sur la plaine il étend ses regards; Des ennemis il voit les étendards, Des prisonniers la tristesse immobile, Et du convoi le partage tranquille ; De bataillons lui-même est entouré, Le fier Oldar, à l'assaut préparé , Marche, suivi d'une escorte nombreus».

A cet aspect il s'arrête étonné, Et regardant sa troupe valeureuse, Il parle ainsi : « De tous côtés cerné , Je veux la mort plutôt que l'esclavage. Et vous ? — La mort. — Eh bien, s'il esl ainsi, D'un juste espoir flattons notre courage. Sur chaque point de ce cercle élargi Un proiiipt effort peut ouvrir le passage. Le temps est cher ; formez un double rang. De vos coursiers pressez toujours le flanc , Et suivez-moi : nous passerons, vous dis-je; A ces soldats le ciel doit un p^odig^. » On obéit, et du sommet blanchi Que la tempête incessamment assiège, Tel se détache un vaste amas de neige Par les hivers et les siècles durci :

Précipité de nébuleuses cimes, Le bloc pesant roule , tombe par bonds ,

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Menace au loin les tranquilles vallons, Franchit les rocs et les larges abîmer , Et dans sa course engloutit les troupeaux , Les toits de chaume et les pompeux châteaux. Cet escadron d'un choc heureux renverse , Ouvre à grands coup^ rapidement ira verse Le double rang qu'opposent les Danois, Yole, et bientôt disparaît dans les bois.

Dunstan triomphe , et pourtant il soupire.

Si sa valeur du danger le retire ,

Que de soldats il laisse dans les fers !

Des trois Français la rencontre imprévue

Lui rend l'espoir, et d'une voix émue

Avec franchise il conte ce revers-,

Puis il ajoute ; « Osons; souvent l'audace

A réparé l'injustice du sort.

— Nous oserons, répond Charle, et la mort

N'est rien pour nous. » Dunstan joyeux l'embrasse ,

Et dit encor ; a Sans doute l'ennemi

Va dévorer sa nouvelle opulence.

Dans ses festins, où règne îa licence,

Les vins jamais ne coulent à demi.

Vaincu par eux , dans l'ivresse endormi ,

Quelle sera contre nous sa défense?

Sous l'ombre, amis, cachons nos coups furtifs,

Et délivrons la foule des captifs. »

De l'orient sur la plaine azurée La nuit enfin s'étend et s'épaissit; Du camp danois , que son voile noircit. Cesse bientôt la rumeur expirée.

A peine on voit dans cette obscurité Des feux mourans la tremblante clarté.

Cachant leur fer, sous les ombres paisibles Marchent alors les généreux guerriers,

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El vers la garde el ver» les prisonniers Ils s'avançaient légers , muets , terribles. Le premier coup frappe le scalde Énor:

Dans les concerts s'égarait sa pensée , Parmi des fleurs sa coupe est renversée , Et sur son luth il agitait encor Ses doigts empreints de la liqueur vermeille ; Le glaive tranche et le luth et les doigts ; Un second coup au moment qu'il s'éveille Dans le poumon éteint sa faible voix.

Layne et Dyslan, dont l'indocile ivresse Veut résister au sommeil qui la presse, S'environnaient des débris du festin :

Passe Raymond , et tout souillé de vin , L'un d'eux le voit et crie: « Approche, frère; De ce tonneau videns le vaste sein ; Battons, pillons, et buvons l'Angleterre. »» Soudain frappés meurent ces imprudens , Serrant toujours la coupe entre leurs dents. Le dur Calder, à l'oeil creux et farouche , Ouvre en ronflant une profonde bouche : Le sabre entier s'y plonge; le Danois, Se raidissant , étend sa main tremblante , Pousse un cri sourd , el vomit à la fois Son hydromel et son âme sanglante.

Dunstan plus loin frappe de coups divers D'autres guerriers épars devant les tentes; Héros sans nom , dont les ombres errantes En vaio du scalde attendent les concerts.- Hôtt s légers des planèles désertes , Leur voix plaintive implore des dieux sourds; Du Valhal.'a les cent portes ouvertes, De feu pour eux, les repoussent toujours. Roger voit Lint au difforme visage, A ses rôles son arc en vain tendu, Son large rire el cette main qui nage

1à4 LES RGSECROIX.

Dans le nectar sitr l'herbe répandu :

Le JutSaudais, rêvant qu'il boit encore , Dans l'estomac reçoit l'acier cruel, Et d'un sommeil que dut finir l'aurore Passe aussitôt au sommeil élernel.

Voici dans l'ombre un héros qui s'avance D'un pas égal, l'œil fixe , avec lenteur, Ouvrant la bouche et gardant le «silence, Et d'un marteau levant ia pesanteur ; Charle prévoit un combat difficile; Mais le Danois qui vers lui marche et dort , Le bras en l'air et toujours immobile Reçoit le coup-, le réveil et la mort.

Quelques brigands dont l'ivresse est plus douce,

Loin du danger étendus sur 3a ihousse ,

Amaus en songe , alors ouvrent leurs yeux ,

Et méditant des larcins odieux,

Marchent sans bruit vers la beauté captive.

Elle fuyait pâlissante et craintive.

Leur cri d'alarme aussitôt retentit ,

Et des Français sur eux tombe le glaire.

Le brave Oldar, que leur fuite avertit ,

Saisit sa hache , et frémissant se lève.

De tous côtés ia soudaine rumeur

S'étend , redouble , et se change en clameur ;

De tous côtés l'ivresse chancelante

S'arme à demi , regrettant les pavots,

Court au hasard , lève une main tremblante ,

El va tomber sous le fer des héros.

Les prisoùaiers, qu'on délivra sans peine ,

Et qui déjà s'éloignent dans la plaine.

Vers la forêt précipitent leurs pas.

Suivent Dunstan et ses dignes soldats.

Mais les Français, pour assurer sa faite,

Soutiecneni «euls un combat généreux.

LES ROSBCROIX. 155

Marcliant à droite ils ont ainsi sur eux Des ennemis détourné la poursuite.

Lassés enfin , de lances entoures , Et l'un de l'autre à regret séparés, Chacun s'échappe, et la naissante aurore Non loin du camp les aperçoit encore. -;

Du chef anglais le confus bataillon

Descend alors dans un riant vallon

Où le printemps prodigue sa richesse.

La douce flûte et les refrains joyeux

Ont réveillé l'écho silencieux.

L'amant de fleurs couronne sa maîtresse:

Fier à ses yeux de sa légère adresse,

Il franchissait l'écunie des torrens.

Les rocs épars, les buissons odorans;

Il la conduit vers Je luissfeau limpide.

Et sur sa main tente un baiser timide;

Des maux passés perdant le souvenir,

Sûr d'un retour facile à la prudence ,

El d'un hymen propice à sa constance ,

Que de bonheur il voit dans l'avenir!

Dunstan parait, tous en chantant le suivent;

Sur le chemin en chantant ils arrivent;

Ciel! quel objet pour leurs yeux affligés!

Du noble Arthur c'est le char funéraire.

Trois cents soldats , sur deux files rangés.

Penchent leurs fronts de tristesse chargés.

Leurs sabres nus sont baissés vers la terre.

Les longs tapis, les flottans étendards,

Les boucliers , les lances et les dards,

Et du héros la redoutable épée,

D'un sang coupable utilement tiempée,

Ses nonjs écrits sur les voiles du deuil ,

Dernier tribut aux ân.cs généreuses,

Et de la n:ort parures douloureuses.

M'iCt LES ROSECROIX.

De toutes parts ombragent ie cercueil.

Dunstan s'approche, et long-temps immobile .

Long- temps plongé dans un chagrin tranquille,

Posant la main sur le fer du héros ,

D'une voix faible il dit enfin ces mots :

« O des guerriers la gloire et le modèle !

L'âge bi«n loin reculait ton trépas.

Tu meurs pourtant victime des combats.

Vaillant Arthur-, dans la nuit éternelle

Où pour jamais tu tombes endormi ,

Reçois l'adieu de ton fidèle ami. »

Voyant alors de sa troupe attentive

L'émotion, la tristesse craintive:

« Anglais, pourquoi cette vaine dottleur?

De son trépas envions tous l'honneur.

Oui, dans le ciel notre encens va le suivre.

Vous l'offensez en pleurant son destin

Venez; son bras a frayé le chemin;

Qui craint la mort est indigne de vivre. «

Il dit , il marche , affecte un front joyeux ,

Et quelques pleurs échappent de ses yeux.

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