‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 56 sur 61 · I.e traître Âlkent, que tout l'enfer réclame · texte numérisé non relu

I.e traître Âlkent, que tout l'enfer réclame

D'autres encor, poursuivis par la flamme >

Hurlent épars sous les toits embrasés .

Et sont enfin de leur chute écrasés.

Raoul les voit, et d'horreur il frissonne.

Mais du Wailtain l'hommage l'environne :

Des deux Français admirant les exploits,

Son vœu les ptacé au trône de ses rois ;

Et les vieillards , des lois dépositaires ,

Offrent le sceptre à l'aîné de ces frères,

En lui disant : « Vous l'avez mérité ;

Et notre choix par le peuple est dicté.»

Raoul répond: « De la reconnaissance.

Sages Wailtains, craignez le noble excès.

Vous êtes loin du rivage français;

Mon frère et moi nous sommes sans puissance.

De ce pouvoir qui vous sauve aujourd'hui

Assurez-vous le bienfaisant appui.

D'ici vos yeux découvrent l'Angleterre ;

Et quel secours pourrait être aussi prompt ••'

La sage Emma, si digne de sa mère.

Sera pour vous un ange tutélaire :

Du diadème ornez son jeune front. »

A cette voix les Wailtains obéissent;

Les noms d'Emma jusqu'au ciel retentissent.

Raoul repœnd : « Anglais dont la valeur

Vient d'obtenir une gloire immortelle ,

Ici restez : une attaque nouvelle

Peut de cette île achevei- le malheur.

Albert et moi nous dirons votre zèle.

Ec d'autres lieux le devoir nous appelle ,

Et puissions-nous délivrer notre sœur!»

La jtune Isaurc, incertaine et troublée, El de ses fers à demi consolée,

LESKOSECROIX. Hil

Aux yeux d'Harol cache un naissant amour. Ses doux combats renaissent chaque jour. Enfin il dit : « Tu le sais trop, je t'aime ; Et quelquefois ma grâce est dans tes yeux. Reçois mon cœur, ma main, mon diadème.

— Je suis chrétienne et j'abhorre vos dieux.

— Tu seras libre, et ma bouche en atteste Le grand Odin; que ton zèle discret

A ton idole offre un encens secret.

Tu m'aimeras; que m'importe le reste.''

— Le même autel doit unir deux époux.

— De ce vain droit le mien n'est point jaloux.

Que sais-je enfin.** tu me feras connaître

Ton dieu paisible et son obscure loi ;

Tu m'entendras, et l'un de nous peut-être

De l'autre un ,our adoptera la foi.

— Mais votre bras dévaste l' Angleterre ;

Le sang chrétien...— Ainsi le veut la guerre.

— Elle est injuste. — Eh bien, qu'exiges-tu?

— La paix. — Vainqueur, dans Jondre je la donne.

— Demandez-la. —Moi.^— Vous.— Qu'ai-je entendu.^

— Oui, méritez qu'Elfride vous pardonne, — Je l'aime , Isaure; en moi j'ai combattu De les attraits l'irrésistible empire;

Un feu rapide , un inconnu délire Erûla mon cœur, mes sens; je suis vaincu. Mais connais-moi si par une bassesse Il faut payer l'hymen et la tendresse , S'il faut choisir entre l'honneur et toi. Mon choix est fait..— Écoutez. — Laisse-moi. «

Elle soupire , et loin d'elle ses frères Sont descendus sur le rivage anglais.

Ils traversaient les hampaux solitaires.

Tous deux flottant dans leurs vagues projets. Londre les aime et son vœu les rappelle ;

Am LES ROSECROIX.

Mais à Raoul, qu'elle croit infidèle, L'injuste Emma défendit le retour, Et ce héros obéit à l'amour.

Passant près d'eux, Jule à leur voJx s'arrête. Ses pleurs coulaient; aiorne il penche sa tête. Albert lui dit : « Nous savons ton malheur. Viens , ne fuis point l'amilié qui console ; Ouvre l'oreille à sa douce parole, Et dans son sein épanche ta douleur.

Pleure , et pourtant à des maux sans remède Oppose enfin l'effort de ta raison.

Distrais du moin-j le chagrin qui t'obsède. Déjà la gloire a proclamé ton nom ; Partout rugit le mousire de la guerre; Son pied d'airain écrase l'Angleterre; Songe au devoir d'un digne Rosecroîx ; D'Eifride cnti^nds la douce et noble voix : C'est la vertu , la beauté qui t'appelle. Pour soutenir le trône qui chancelle.

Viens, des combats tente avec nous le sort. Là seuleinent on peut chercher la mort.» Jule répond : « Pour notre sage Elfride J'ai su combattre, et je voudrais mourir. Mais le devoir m'ordonne de souffrir :

Oui, cette écharpe est un présent d'Olfide. Olfîde! hélas! je pleure , je frémis.

En vain je cherche , et cette infortunée , A des soins vils peut être abandonnée , Sans soins peut-être... Allez, dignes amis: Juste pour vous, le ciel bénit vos armes; Il vous prépare un heureux avenir; Mais j'ai des droits à votre souvenir.

Et mon malheur vous demande des larmes. De mou destin je subirai la loi.

Gloire» plaisirs, "tout est fini pour moi. »

tES ROSECROÏX. ^O'i

Loin de ces lieux Olfide solitaire Meurt lentement au fond du monastère Où la jeta la colère d'Odon.

L'art n'avait pu ramener sa raison.

De ses beaux yeux la flamme languissante , , Sou sein toujours de soupirs oppressé, Et de son teint la rose pâlissante , Annoncent trop un trépas commencé.

Dans le sommeil elle gémit encore.

Chaque matin, au lever de l'aurore, Sur ses cheveux elle place la fleur Que pour emblème adopta la douleur ; ' Elle demande une riche tunique, Et d'une voix douce et mélancolique Elle disait: «Le voici l'hrureux jour.

Du haut des airs Jule eufin \a descendre; Fidèle encor, sa main va me reprendre, Et me conduire au céleste séjour.

Dans les jardins seule je veux l'attendre- « En d'autres lieux s'égarait son époux.

Jeune imprudente , retiens ce pas rapide , Crains de ^-evoirla ma (heureuse Oliide ; Iremblez , le ciel est sans pitié pour vous.

Plus loin encor l'impatiente Aldine Cherche Raymond et bi a vêles hasards; Le sort enfin le rend à ses regards.

Deux cents Danois vers la plage voisine Le conduisaient au milieu des guerriers Ainsi que lui vaincus et prisonniers, ïl l'aperçoit el garde le silence.

Loin de pâlir, gaîment elle s'avance, El des brigands va saluer le chef.

«Ber.u ménestrel, approche- dit fnslef; Que cherches-tu.^ — IVIa faiblesse t'implore. On v«ut armer mon bras si jeune eticore;

Iti'î LKS ROSECROIX.

Vers toi je fuis. — Eh bien , sur nos vaisseanx

Nous enmenons ces prisonniers nouveaux ;

Viens, quand- Éric, dont le bras nous protège.

Aura de Londre enlevé les trésors ,

Si tu le veux, abandonnant ces bords,

Tu nous suivras dans la froide Norwége.

—Oui, je verrai votre désert lointain.

Mais , descendu sur l'inconnu rivage ,

De ces captifs queJ sera le deslin?

— Ils choisiront : nos mœurs ou l'esclavage. »

Elle sourit , marche avec les Danois ,

Et de son lùlh accompagne sa voixl:

« Jeunes Anglais, vous chérissezj la gloire ; Votre valeur, qu'attriste le repos, Et qui sourit à l'éclat des drapeaux, Rêve toujours le sang et la victoire.

Venez; partout on trouve les combats, Et , si l'on veut, un glorieux trépas.

«L'heureux vainqueur, tout souillé de carnage,

De son repas étale les apprêts;

Et le vaincu dans sa coupe à longs traits

Roit l'espérance et le feu du courage.

A'^enez ; partout on trouve les festins ,

Et la gaîté plus douce que les vins.

« Mais des guerriers si la gloire est l'idole , Leur cœur encor s'ouvre à d'autres plaisirs : Naissent bientôt les amoureux désirs, Et la beauté récompense ou console.

Venez ; partout l'amour a sa douceur.

Et la constance est partout le bonheur.»

L'escorte avance, et traversant la plaine Pendant ce chant par Inslef applaudi , Pour échapper aux ardeurs du midi.

LES ROSECROIX. ÎG

Elle s'assied dans la forêt prochaine.

A quelques pas on range les vaincus.

Us soupiraient; mais Aldine riante Pour les Danois sur la mousse éteudus Verse à longs flots la bière pétillante. Sans prévoyance et bientôt désarmés , En se plaignant de la saison brûlante , Ils délaissaient leur vigueur nonchalante : Déjà leurs yeux sont à demi fermés.

Aldine alors de la troupe captive Seule s'approche hésitante et craintive, Tremble, et tandis qu'alongeant ses refrains, Aux prisonniers réunis sous l'ombrage Elle présente un timide breuvage , Des nœuds du chanvre elle affranchit leurs mains. Il était temps; Inslef, qui la rappelle, Et lui commande une chanson nouvelle , Résiste encore au doux poids des pavots. Elle revient et murmure ces mots :

« Ici l'été brûle et jaunit la plaine; Ici des vents la caressante haleine N'agite plus l'immobile moisson; Mais la beauté, veuve dans la Norwége, Gravit la cime où rugit l'aquilon , Et ses pas lents s'impriment sur la neige. Dormez , dormez , et qu'un songe flatteur Des monts glacés vous rende la douceur.

« La jeune fille, ici faible et timide, Du rossignol aime le chant rapide , Cueille des fleurs et cherche un gazon frais; Là , d'un carquois chargeant sa blanche épaule , Seule elle court, dépeuple les forêts, Et suit le renne égaré sous le pôle.

Dormez, dormez, et qu'un songe flatteur

i(»o LES ROSECROIX.

Des loups hurlans vous rendent la douceur.

« Ici toujours la beauté qu'on délaisse Au fond du cœur renferme sa tristesse, Et sans vengeance elle pleure en secret; Mais îà souvent son amoureux délire Frappe l'ingrat et même l'indiscret, Et sur son corps de douleur elle expire. Dormez, dormez, et qu'un songe flatteur De cet amour vous rende la douceur. »

Dans ce moment s'approchent en silence Tous les captifs , et Raymond les devance. Aux ennemis ils dérobent soudain Le fer tranchant que tient encor leur main. Mais quelques uns légèrement sommeillent : Frappant d'abord les premiers qui s'éveillent , Au milieu d'eux le Français s'est jeté. Ses compagnons déjà l'ont imité.

Unis toujours ils triomphent ensemble.

Seule à l'écart là jeune Aldine tremble , Et de sa ruse Inslef la veut punir.

Elle s'échappe ; il vole à sa poursuite. A chaque instant sou bras croit la tenir. A droite , à gauche elle égare sa fuite. Entre les rocs et les troncs renversés. Sous les buissons d'épines hérissés , 'ïllc se glisse, et légère elle passe.

Lo fier Danois, que trompent ses détours, Pourtant la suit et menace toujours.

L'épais tailUs lui dérob'e sa trace.

Mais les frayeurs survivent au danger -. Loin elle court sans retourner la tête. Tremblante encore, enfin son pied léger Se ralentit, ^ lasse elle s'arrête.

Bientôt, guidant quelques soldats soumis,

LES ROSECROIX. . MÏÏ

Passe Caldor au noir et loog panache.

Fuis , jeune Aldine ! Aux regards ennemis De coudriers une touffe la cache.

Caldor pensif marchait au camp d'HaroL

Son front toujours est chargé de tristesse.

Lui-même, hélas! de sa belle maîtresse

Causa la mort. Fille du sage Ernol ,

Esline en vain écoula sa tendresse ,

En vain reçut son fidèle serment;

La voix du père écartait cet amant ,

Dont le sourire insultait sa vieillesse.

Suivi des siens , il vient pendant la nuit ,

Dans le palais il pénètre sans bruit ,

Et veut saisir la beauté qui sommeille.

Mais à ses cris le père se réveille;

Près d'elle il court d'esclaves en'ouré :

A ce combat Caldor est préparé.

On ne sait point quelle main criminelle

Du sage'Ernol a terminé les jours.

Tout fuit alors ; Esline sans secours

Entre les mains de la troupe cruelle

Tombe, et frémit du-crime des amours.

Sur le rocher qui s'avance dans l'onde

On la conduit; son angoisse profonde

Est sans soupirs, sans reproche et sans pleurs.

Caldor prétend consoler ses douleurs. «

A ses genoux il se jette et l'implore.

Elle répond : D'un père malheureux

Le sang s'élève et fume entre nous deux.

Mais je t'î» mais ; hélas ! je l'aime encore.

Quittons ces lieux ; cherchons un autre ciel ;

Va sans retard préparer notre fuite.

L'Islande est proche; un peuple errant l'habite;

Là notre amour sera moins criminel. »

Des pleurs alors inondent son visage,

1GB . LESROSEGROiX,

Et dans son cœur sont les tristes adieux. Il part , revient , et la cherche des yeux Déjà son corps flottait sur le rivage.

Sans force il tombe, et long-temps ses soldats Pâle et mourant le tiennent dans leurs bras. Le ciel vengeur le rappelle à la vie.

Dans ce lieu laême il élève un tombeau ; Et là sa main sur un riche manteau Place le corps de sa cruelle amie.

L'arbre du deuil ombrage ce caveau.

Il reste auprès , seul et baigné de larmes. En vain d'Harol il voit les étendards ; Autour de lui brillent eu vain les armes ; L'intortuné détourne ses regards- Mais une nuit , tandis que la tempête Du pôle accourt et gronde sur sa léte, Dans un nuage il voit en frémissant L'ombre d'Esline à demi se penchant , Belle toujours , douce ensemble et sévère, . Et qui du doigt lui montre l'Angleterre. Prenant son glaive au tombeau suspendu , Il part ; pour lui sur la liquide plaine Le nord propice adoucit son haleine.

Il arrivait, et n'a point combattu.

Marchant toujoui-s , il traverse un village Où les vieillards , de longs râteaux armés , Et du lieu saint redoutant le pillage, S'étaient déjà dans le temple enfermés.

Mais de Caldor la main rapide et forte Brise aussitôt et renverse la porte.

L'un des vieillards veut préserver l'autel , Son faible bras qui lentement se lève , Ose braver le redautable glaive :

Son front blanchi reçoit le coup mortel , Et son soupir s'exhale vers le ciel.

Roger trop tard vole pour le défendre.

LES ROSECROJX- 169

« Brigand , dit-il , voilà donc tes exploits ! Voilà le sang que ta main sait répandre ! Aux chants du scalde obtiens de nouveaux droits; Si tu le peux , renverse un Rosecroix , Et que son corps cache au moins ta victime. Je ne crains point ce farouche regard.

Ton bras est fort , mais le ciel voit ton crime , Et punira l'assassin du vieillard. »

Ce mot terrible au Danois qui s'avance Rappelle Emoi ; ô céleste vengeance !

Pâle il frissonne , cl son pied chancelaut Deux fois fléchit; immobile, tremblant. , Et tout-à-coup sans force et sans colère, Il lève encor le tran(;hant cimeterre , Frappe au hasard , mais ne recule pas , Reçoit le fer dans sa large poitrine , El voit soudain le fantôme d'Esline Qui l'attendait aux portes du trépas.

Page 1