CHANT DIXIEME
Défaite de l'armée d'Althor et de celle d'Oswal. Harol renvoie Isaure; ses regrets; il attaque l'armée d'Enj^ist-, exploits d'OsIa ; les Anglais sont raincus-
Du fier Althor la soudaine présence Étonne Ellride, et l'instruit assez.
Froide et sévère elle écoute en silence Ces mots par lui noblement prononcés $ « Nous somTies tous de la race des braves. J'étais campé sur un mont spacieux , Et dans la plaine insolens et joyeux Du sombre Odin je voyais les esclaves.
Par leurs clameurs nous étions insultés. Je fonds sur eux ; la foudre est moins rapide- Leurs premiers rangs s'ouvrent épouvantés, IV. i5
Et déjà fuit l'avant- garde timide.
Viennent alors leurs légers escadrons, Qui sans combat lout-à-coup se préparent. Et de mon camp facilement s'emparent; Mais devant moi restent leurs bataillons. Qu'imporle un camp, un poste, une montagne? Il fauî au brave une rase campagne.
Là vos héros long-temps ont combattu; Là ma valem* fut souvent indiscrète.
J'aurais du vaincre, et ne suis point vaincu. Devant Oldar ma savante retraite D'une victoire égale au moins l'honneur. Mais je repars : Londre encore est tranquille; Au camp d'Oswal je serai plus utile; Je veux presser et guider £a lenjteur. »>
Oswal arrive, et saluant Elfride:
« Vous le savez; refusant le combat,
A l'ignorant je paraissais timide ;
Mais j'étéîis sourd aux clameurs du soldat.
Pendant la nuit, landis que je sommeille,
On vient, on entre, et calme je m'éveille.
« Des deux côtés , me dit-on, les Danois
Passent le fleuve, et s'emparent du bois,
De ce marais qui doivent nous défendre.
Qu'ordonnez vous? — Rien; il faut les attendre. »
Nouveau murmure, et reproches nouveaux:
Entre mes mains ils plaignaient vos drapeaux.
Des officiers la jeune ardeur me presse;
Des généraux le sourire me blesse.
« Allez, leur dis-je, et sans moi combattez. »
Les imprudens volent des deux côtés.
Au pont je cours, el l'attaque est subite.
Là les brigands à grands pas s'avançaient ;
C'étaient Eric et sa nombreuse élite.
Déjà les morts sur les morts s'entassaient.
LES ROSECROIX. 171
L'obscurité, le tumulte et la foule, Des combattans égaraient la fureur.
Le pont s'ébranle, et dans les flots il crowle. De ce trépas je redoute l'horreur.
Une soliv3 auprès de moi flottante Aide et soutient mes pénibles efforts.
Du fleuve ainsi je regagne les bords.
Mais jo réprime une audace imprudente.
A des périls que je n'approuvais pas , A leur destin, qui sans doute est funeste, J'abandonnai mes rebelles soldats.
Le pont perdu, que m'importe le reste?
— Le lâche seul attaque dans la nuit, S'écrie Althor; mais du lâche on se venge. Allons d'Engist renforcer la phalange. « Oswal se tait . et lentement le suit.
A la valeur Engist joint la prudence,
A son repos il joint l'activité ,
Et dans un bois heureusement posté.
Il préparait sa longue résistance.
Pour l'attaquer. Haro! de jour en jour
De ses soldats attendait le retour.
Ils arrivaient; moins avides de gioire.
Il semble encore différer sa victoire.
Un seul penser l'occupe, c'est l'amour.
Il veut l'hymen, mais libre et sans alarmes;
La résistance allume son courroux;
Sensible et fier, il menace à genoux ;
D'Isaure il craint et fait couler les larmes.
Un jour enfin, prèa d'elle suppliant,
El des refus bientôt impatient,
Calmant soudain sa naissante colère,
Les yeux long-temps attachés sur la terre.
En se levant il dit : ««C'est trop prier.
C'est trop souffrir et trop s'humilier.
172 LES ROSECROIX.
Quel long combat! quel trouble dans mon âme !
Trouble honteux! Pour qui! pour une femme.
Il eu est temps, Harol, reviens à toi.
Sur des lauriers tu recevrais la loi !
Isaure, ici je peux parler en maître;
Je l'aurais dA , je le devrais peut-être ;
Mais vbis l'excès de ma lâche bonté :
Quand j"ai des droits à ta reconnaissance ,
Quand tes refus irritent ma puissance ,
A tes attraits je rends la liberté.
J'étais tranquille, heureux, avant qu'Isaure. ..
Que maudit soit ie moment cher encore
Où j'accueillis la fatale beauté.^
Porte bien loin , fille trop séduisante ,
Ces yeux si doux, cette voix si touchante,
Ce front si pur, tout ce charme vainqueur;
Va, la raison te chasse de mon cœur.
Gardes soumis , et toi, dont la sagesse
Avec amour instruisit ma jeunesse,
Erdal, je rends celte femme aux chrétiens.
Au camp d'Engisl ouvrez-lui le passage,
Et respectez sa faiblesse et son âge :
Allez; vos jours me répondent des siens. '>
Ils sont partis ; et seul avec lui-même , Il parle encore à l'ingrate qu'il aime , Tantôt s'assied, tantôt marche à grands pas, Et dans son cœur renaissent les combats. De ces pensers l'inconstance redouble.
Il sort enfin pour apaiser ce trouble , De tous côtés jette un vague regard , Ecoute à peine , et répond au hasard ; Lent et sans but son pied distrait s'avance ; Il semble sourd à ce clairon guerrier Qui dans le camp signale sa présence.
Et quelquefois échappe à son silence
LESROSECROIX. 1/5
Le nom chéri qu'il voudrait oublier.
Plus triste encore il rentre dans sa tente. « Scaldes, dit-il, venez : de mes aïeux Répétez -moi les travaux glorieux, L'honneur sévère et la fierté constante. Ne chantez point l'amour et ses langueurs : Je hais l'amour; il avilit les cœurs. » Ils commençaient , et leur brillant cantique Du noble Harol disait la race antique.
« Scaldes , cessez votre hommage et vos sons , El qu'on me laisse à mes pensers profonds. »• Le doux sommeil , qu'implore sa prière , IVe ferme point son humide paupière.
Son front penché s'appuyait sur sa main; Mais tout-à-coup vaincu par le chagrin : « Volez , dit-il à sa garde attentive; Qu'Erdal ici ramène la captive. »
Le sage Erdal paraît en ce moment; Ha'rol pâlit , et le guerrier fidèle Parle en ces mots : « Cette fille si belle Au camp d'Engist s'avançait tristement.
Nous arrivions; timide elle s'arrête, Ote le voile attaché sur sa tête, Ketient ses pleurs, dit : •< Toa maître est fier» Mais généreux ; j*ose à sa bienveillance Offrir ce don de là reconnaissance ; De ces vertus le souvenir m'est cher. - Harol saisit et de sa bouche il presse Le dpux présent qui flatte sa tendresse. De cette écharpe aussitôt décoré , II veut combattre au lever de l'aurore, Hâte ses chefs qui sommeillent encore.
Et pour l'attaque il a tout préparé.
Auprès d'Engist , de ses valeureux frères îsaure entend les louanges si chères.
Pour raconter leurs utiles exploits ,
174 LES ROSE DROIX.
Du lâche Alkcnt les trahisons punies,
Wailte et Guerzei au trône anglais unies ,
La renommée enfle toutes les voix.
A ces Français , honneur des Rosecroix ,
A des vainqueurs si grands et si fidèles,
Londre voudrait des dignités nouvelles.
Au rang des ducs et des princes vassaux
La sage reine élève ces héros.
1^ peuple entier applaudit sa justice.
Le seul Allhor, inquiet et jaloux.
De ces honneurs accuse le caprice ,
Et son orgueil affecte des dégoûts.
Dans sa rigueur la belle Emma chancelle.
En écoutant ces récits imprévus ,
Elle se perd dans ses pensers confus :
Trop tôt peut-être elle crut infidèle
Ce page aimé , si noble et si loyal ;
Mais dans ses mains est le collier fatal;
Non, ce n'est point une fausse apparence.
Non, ce n'est point un injuste soupçon:
Pourtant son cœur, rebelle à sa raison,
Nourrit encore une vague espérance.
lîlanche toujours conservant sa fierté ,
Triste toujours dans sa feinte gaîté,
Au nom d'Albert de sou trouble s'étonne,
Combat l'amour qu'il a trop mérité.
Et son dépit à peine lui pardoniie
Tant de valeur et de fidélité.
Du camp d'Engis l vers I.ondre marche Isaure.
De ce retour elle sent la douceur;
Mais elle garde un silence rêveur ;
Libre et contente, elle soupire encore,
Et des regrets attristent son Lt)nheur.
A ses pensers taudis qu'elle se livre , Le jeune Harol, qui jure de la suirre ,
LES ROSECROIX.' 175
Combat Engist retranché dans les bois.
Partout commande et retentit sa voix; Partout il frappe , et partout l'escalade Franchit enfin les rochers entassés , Des houx piquaus la verte palissade , Et le rempart des chênes renversés.
Sur les mùurans dont le monceau s'élève Du long fossé le passage s'achève.
Dans la forêt aussitôt répandus, Danois, Anglais, font un même carnage, El se cherchant, se frappant sous l'ombrage, Sur la bruyère ils tombent confondus.
Blenheim, armé d'un épieu qu'il balance, Du jeune Harol s'approchait eu sileAce:
Il croit porter un coup inattendu; Mais un regard d'épouvante le glace; Et de la lance évitant la menace, Le long d'un chêne an feuillage étendu 11 s'élançait; hélas! le fer aigu Du dos au cœur sur la tige le perce.
Il pousse un cri, sa tête se renverse. Et mort, au tronc il leste suspendu.
Plus loin Engist, calme dans le tumulte. Sur les brigands et sans choix et sans fin Appesantit sa redoutable main.
De Faralthon la voix rauque l'insulte:
Il va bien cher payer ces ris moqueurs. Il se défend ; un bras neçyeux le presse ; Sur tout son corps pleuveut les coups vengeurs; Il ne voit pas, en reculant sans cesse. Un trou profond que recouvrent des fleurs; Il lombc; Engist heureusement s'arrête.
Et l'autre échappe à ses regards surpris. Mais du milieu des arbrisseaux fleuris De ce Danois s'élève enfin la tête ; Et lout-à-coup le sabre çtincelant *
170 LES ROSECROIX.
Va traverser sa tempe délicate,
Le front et l'œil , et le palais sanglant.
De ses amis le cri vengeur éclate;
Le fier Engist se retourne contre eux :
Harol accourt : essayant son courage ,
Un jeune Anglais lui ferme le passage ,
Et le Danois lève un bras vigouroux.
Timide Aslin, quelle pâleur subite!
Le fer pesant , qu'en fuyavt il évite ,
Tombe avec bruit sur un tronc sec et creux; .
Et de ce tronc, dont le vide résonne ,
Un autre Anglais qui de crainte frissonne
Sort, court et vole ; un caillou ramassé'
Qu'en souriant le vainqueur a lancé
Frappe ses reins; étendu sur la terre,
Il feint la mort et renonce à la guerre.
Dans la forêt arrive en ce moment La jeune Osla par l'effroi devancée; Et sous ses coups la foule dispersée De toutes parts fuyait rapidement.
Le dur Elfort, qui de loin la menace.
Lui dit : « Où donc s'égare ton audace? Va dans les bois chasser le renne et l'ours. Crois-moi , retourne aux errautes amours. » Il prolongeait sa harangue indiscrète :
Un coup adroit subitement porté Brise ses dents, et sa bouche inuelte Laisse échapper l'ivoire ensanglanté.
Aldan craini peu celte jeune guerrière.
Il se disait : Je la veux prisonnière. A ma victoire épargnons des regrets, El gardons-aous de blesser tant d'altrails. » Parant les coups , timidement il frappe , El puis sourit; mais, pareil à l'éclair. Le fer d'OsR bienlôt surprend son fer,
LES ROSEGROIX. 177
Et de sa main l'arme incertaine échappe.
Sans espérauce , il retourne et s'enfuit.
Le bras levé , l'héroïne le suit.
Du jeune Anglais une liane errante
Retient le pied ; il tombe , et dit : » Osla ,
Le coup mortel n'a rien qui m'épouvante;
Tu l'as pu voir , et si ma main trembla,
Ne pense point qu'elle craignît tes armes;
Non, j'admirais et j'épargnais tes cliarmes.
Tu dois punir ce vain ménagement. »
De l'héroïne alors trompant la vue,
Et méditant une attaque imprévue,
Un autre Anglais jsaisi son corps charmant,
Et dans ses bras la serre insolemment.
Son brusque effort de terre la soulève;
Mais aussitôt du pommeau de son glaive
A coups pressés elle frappa la main
Qui s'étendaiî sous la rondeur du sein.
La main sanglante à regret se retire,
Osla se tourne; Amsel épouvanté,
Et poursuivi par un bras irrité.
Fuyait en vain ; mais la frayeur l'inspire :
Sur un grand orme aux longs rameaux flotlau&
Léger et souple il monte, et sans courage,
Aux yeux d'OsIa qui le cherchent long-temps
Il opposait la branche et le feuillage.
Tel dans un arbre un timide écureuil
Sait du chasseur tromper le tube et l'œil..
Mais tout-à-coup l'aperçoit l'héroïne.
Il veut sauter sur la branche voisine;
Dans le passage une pierre l'atteint;
jSoudain il tombe, et le glaive qu'il craint
S'est détourné sur la troupe ennemie.
Son insolence était assez punie.
Du brave Engist er du jeune Danois
i7S LESROSECROIX.
Le long combat devenait plus terrible.
Tous deux hardis, mais prudens, mais adroits.
Ils s'opposaient un courage invincible.
Des yeux, du cœur la pointe approche en vain
L*art sait prévoir tou* ce que l'art médite,
Des faux appels saisit Je vrai dessein ,
Et ht dans l'œil les ruses de la main ;
Aux coups parés la riposte est subite ,
De nouveaux coups partent comme l'éclair ;
Le fer maîtrise et sr.it toujours le fer.
Lassés tous deux , ils respirent à peine.
Pour mieux combattre ils reprennent haleine ,
Et ce repos est celui d'un instant.
Tandis qu'Harol veis la droite voltant
Trompait Engist qui s'élançait encore ,
Sa lame au cœur eût percé ce guerrier ;
Mais d'une maille elle trouve l'acier,
Glisse, et de sang à peine se colore.
Des ennemis qu'OsIa chassait toujours
La foule alors les pousse et les sépare.
Tous ces Anglais, que la frayeur égare,
Cherchent du bois les ténébreux détours,
Partout les suit la lance menaçante.
On les frappait dans les rocs caverneux ,
Entre les joncs d'une onde croupissante ,
Suus Tépaisseur des buissons épineux.
Devant Osla tout fuit et se disperse.
L'un après l'autre elle atteint et renverse Eubal, Arnol, et Filiban , et Pardell.
L'un , délaissant le foyer paternel , Et de l'hymen les voluptés tranquilles, Cherchant au loin des mai tresses, faciles. Dans la licence et dans les jeux secrets De son épouse oubliait les attraits.
L'autre est constant , mais encore coupable
ÎLES ROSECROIX: ' 179
Aux fruits mêlé, lorsqu'un nectar plus fiu "Vient couronner la longueur du festin , Sa voix commande et chaase de la table l-'aménité de ce sexe charmant , De nos banquets noble et doux ornement. Pardell affecte un lani^age sévère • Il voile ainsi ses voilages désirs ; Et sous tiois noms parcourant l'Angleterre , D'un triple hymen il n'a qup les plaisirs. En vain dans Londre une amante l'appelle , Il tombe aussi l'injurieux Filthan , Qui sur le porî ei dans un vil encan Avait vendi; son épouse fidèle.
De toutes parts les Anglais sont vaincus. Du bois chassés, ils passent dans la plaine. D'un escadron la présence soudaine Kâte leur fuite : ils courent éperdus.
Sans espérance Engist combat encore.
Sur un coursier qu'un panache décore , El qui bondit impatient du frein , A ses regards s'offre le fier OJdin.
« Ciel ! dit l'Anglais , rugissant de colère, De mes trésors ce Danois est chargé.
Je reconnais de l'aïeul de mon père Le casque épais que la rouille a rongé , Les larges gants et le long cimeterre.
Mais quoi! voilà l'étalon vigoureux , De mon haras la gloire et l'espérance ! Je le vois trop, de ce brigand heureur. La main pilla mes châleaux sans défense. Quel prompt galop! du léger aquilon Cet autre vol dépasse la vitesse.
Comment l'atteindre ? ici par quelle adre&se Reconquérir mon brillant étalon !»
A peine il dit, Oldin sur lui s'élance:
JSO LES ROSECRO IX
Mais il évite et le choc et la lance.
L'autre ébranlé, sur la selle incertain ,
Et qu'animait le regard de sa troupe,
S'arme du glaive ; Engist trompe sa main ;
Légèrement il saute sur la croupe ;
Et le Danois, d'un bras nerveux poussé,
Est aussitôt sur l'herbe renversé.
Joyeux alors et toujours intrépide ,
Partout l'Anglais appesantit son bras ,
Frappe les siens dans leur fuite timide ,
Et le vainqueur qui vole sur leurs pas,
Il brave Harol ; il brave le trépas;
Mais , dans l'instant où retournant la téfe,
U franchissait un fossé lai-ge et creux.
Le coursier tombe ; ennemi généreux ,
Le jeune Harol subitement s'arrête :
« Va , digne chef et soldat valeureux ,
Va , le héros n'est pas toujours heureux, »
Laissant Engist , rapidement i) passe ;
Et les vaincus que son glaive menace ,
Pour échapper cherchent les puits profonds ,
Des arbrisseaux les touffes solitaires ,
Les prés touffus , les épaisses fougères,
Et la hauteur des flottantes moissons.
Devant Osla court la foule timide;
Mais du tropique ainsi l'oiseau rapide,,
Au bec de rose, au plumage de lis,
Du roc natal quittant la cime aride,
S'élance au loin sur les flots applanis;
Et de ses flots si la faim qui le presse
Voit s'élever le peuple ailé des mers,
Vif et brillant il poursuit sa vitesse ,
Et le saisit égaré dans lec airs.