‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 58 sur 61 · CHANT ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHANT ONZIÈME

Forêt enchantée ; Raoul détruit reuchantement , et marche vers Londres à la tète des guerriers qu'il a délivrés. Les Danois sou» les murs de cette ville. Mort d'Olfide et de Jule.

D'Osla toujours Charle suivait la trace. Dans l'épaisseur d'une \asle forêt, Lent et pensif l'imprudent s'égarait.

Là de Crodo l'adresse le menace ; Là tout chrétien court un double danger. Dans ce beau lieu dont la paix est fatale , Et qu'enchanta la puissance infernale , Errait aussi le valeureux Roger.

Raymond y cherche une amante chérie ; Et ces Français arrivant de Neustrie , Que dans les champs Éric a dispersés , Par le destin vers ce piège poussés , Vont oublier la lointaine patrie.

Déjà livrés à de vagues désirs, Heureux déjà du rêve des plaisirs , Séparément ils marchent sous l'ombrage.

Paulin d'abord trouve un riche village.

Le sol fécond n'y veut qu'un doux labeur; Des toits épars la rustique élégance.

Et des jardins la riante abondance, De l'habitant annoncent le bonheur.

Paulin s'écrie : « O fortune sévère !

Si tu donnais à ma longue misère Ce clos étroit, ces pampres en berceau, Ces fruits divers et ce réduit mûdesle..,. — Ils sont à toi , dit une voix céleste. » Surpris il entre , et possesseur nouveau Libre et content dans cet humble domaine,

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Sans souvenir de la guerre lointaine ,

Heureux enfin, sûr de l'être toujours ^

Et commençant de tranquilles amours ,

A tant de bien son eneur suffit à peine.

Mais du village arrive le seigneur :

De ses vassaux le respect l'environne;

Seul il commande, et punit ou pardonne f

Et la fierté se mêle à sa douceur.

A ce pouvoir qu'affermit la richesse

Paulin jaloux compare sa faiblesse.

«' Pourquoi , dit-il , tant d'inégalité ?

Pourquoi des biens cet injuste partage?

Repos trompeur! ô vaine liberté!

L'obéissance est encor l'esclavage. »

Il soupirait; de son cœur agité

Fuit ce bonheur qu'à peine il a goûté.

La voix lui dit : « Le ciel entend ta plainte.

Quitte ces lieux ; dans la prochaine enceinte

Tu seras riche et seif;neur à ton tour. «

Il marche donc vers cet autre séjour;

Et là sourit sa vanité chagrine.

A son aspect le villageois s'incline.

Vers le donjon conduit pompeusement,

De ses vassaux il reçoit le serment.

Pour confirmer sa dignité nouvelle ,

Du suzerain un message l'appelle.

« Qu'ai-je entendu.!* dit-il alors ; eh quoi!

Toujours des rangs et toujours des hommages ?

D'un maître encore subirai -je la loi ?

Soumis lui-même à ses honteux usages ,

Ce suzerain gémit ainsi que moi.

Yoix protectrice, ordonne , et je suis roi. »

Charle plus loin reçoit un diadème.

Environné de ses nombreux sujets , Suivi d« grands , élevé sous le dais ,

LES ROSECROIX. W

« Peuple , dit-il , l'aulorité suprême Est l'œil ouvert , le bras levé des loii : Pour commander , l'injustice est sans droits. On le sait trop; dans ses désirs flottante, L'obéissance est toujours mécontente; Souvent aussi le pouvoir est jaloux.

Qui voit recueil évite le naufrage.

Peuple, je dois achever votre ouvrage : Par vous je règne, et régnerai pour vous. » A son serment il fut trop peu fidèle.

Il s'enivrait de sa grandeur nouvelle ; L'ambition s'alluma dans son cœur , Et son orgueil fut son premier flatteur. Un lâche encens achève son délire; Il s'arme , il part , du monde il veut l'empire; Jaloux rival des guerriers renommés , Seul il va rendre aux peuples alarmés Tous ces héros , ces sanglans Alexandre» , Dont le passage effrayant les regards, Laisse après lui des cadavres épars, La pâle faim , le silence , et des cendres. Mais le prestige a trop long-temps duré : Sujets, pouvoirs, flariteurs, pompe guerrière, Tout disparait ; sous les bois égaré , Il entre enfin dans l'enceiute dernière. Fantasmagor y retient prisonnier L'essaim nombreux qu'à vaincu sou adresse , Et sans rigueur il lui fait expier Le vain plaisir d'un instant de faiblesse. L'enceinte vaste où cet essaim se presse De la raison est l'unique séjoui^ Là de la vie on reconnaît le songe ; Des voluptés là cesse le mensonge ; Là plus de soins, d'ambitions, d'amour.

Et ce beau lieu sans doute, si paisible, Aux passions toujouis inaccessible ,

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Où la sagesse épire enfin les c eurs,

Où tout est bien, ou jamais rien ne change,

Où sans désirs, sans projets, sans erreurs,

L'homme étonné tout-à-coup deyient ange.

Du vrai bonheur est l'asile : hélas! non ;

C'est de l'ennui la tranquille prison.

Roger, perdu dans le bois solitaire, Arrive enfin sous des berceaux fleuris.

Fraîche et riante, une jeune bergère S'offre aussitôt à ses regards surpris.

L'herbe et la fleur composent sa parure ; Sur les contours dont la forme est si pure Un léger voile est à peine jeté.

A cet cspecî, le Français, agité, "Des doux désirs sent la flamme naissante. Mais d'Edgitha l'image est plus puissante. ' Il fuit, fidèle à ses chastes appas , Et du bosquet il s'éloigne à grands pas. D'autres dangers attendent sa jeunesse.

D'un pavillou l'élégante richesse Frappe ses yeux; il entre l'indiscret.

De la beputé c'est l'asile secret.

Sur des coussins d'une pourpre éclatante, Où brille Tor d'une frange flottante.

Se réveillait, après un court sommeil, Une inconnue au visage vermeil , Au sein de neige, au regard vif et tendre , Et dont la main , qui tombe mollement, Semble s'offrir au baiser d'un amant.

Son doux silence csj facile à comprendre. Pour le Français quel périlleux moment ! Le nom chéri que sa bouche répète Lui rend la force, et prévient sa défaite. Honteux il sort , sans baiser cette main , Et des soupirs le rappellent en vain.

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Dans la forêt il marchait en silence.

Kienlôt pour lui s'ouvre un vaste jardin. D'un pas léger ui\e fille s'avance.

Sa grâce est vive et son sourire est fin ; De ses cbeveux tombe et flotte l'ébène : Dans ses yeux noirs pétille la gaîté.

Le lin si clair qui voile sa beauté, Et que des vents agite eucor l'haleine,' ^ A ses attraits laisse la nudité.

Jeune Rogei, ta constance chancelle. « Suis-moi , lui dit celte amante nouvelle. Ton Edgitha peut-être en ce moment De ton rival écoute le serment. »

Au nom sacré ,• Roger confus s'arrête ; Et , maîtrisant d'infidèles désirs, Il fuit encor, sans retourner la têle ; Mais son triomphe est mêlé de soupirs. «

Il voit plus loin la beauté douce et lente : Dans ses yeux bleus est l'humide langueur ; Dt^ns son maintien est la grâce indolente; 8n voix voilée arrive jusqu'au cœur; . .

La volupté comme elle doit sourire; Comme elle encor la volupté soupire; La volupté rougit son front charmant, Et de son sein presse le mouvement.

Koger se trouble , et sa constance expire. Mais son bonheur ne dura qu'un seul jour. Né du plaisir, l'ennui vengea l'amour.

« Quoi ! disait-il, toujours les tristes craintes, Les vains soupçons, les sermens et les plaintes! Le sentiment n'a-t-il donc que des pleurs? Il part : Crodo, prolongeant ses erreurs, Vers le jardin lentement le ramène.

Déjà vaincu le Français entre à peine, La jeune fille a volé près de lui.

Autre bonheur suivi d'un autre eÉnui.

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« La gaîlé vive un instant peut séduire.

Se dit bientôt le volage Roger;

Mais elle annonce un cœur froid et léger.

L'amour sourit, et connaît peu le rire. »

Du pavillon il reprend le chemin.

Là triomphait sa jeunesse amoureuse.

Le premier jour lut rapide et serein.

Mais l'inconstance est raremeat heureuse.

« Pourquoi, dit-il, ce riche ameublement,

La pourpre et l'or, les feux du diamant ,

Et de ces lits l'incommode parure ?

L'art , toujours l'art, et jamais la nature !

Ce vain éclat refroidit le désir :

C'est sur des fleurs que s'as.sied le plaisir. »

Il revient donc au bosquet solitaire Où l'attendait l'amoureuse bergère.

Mais au plaisir succède la froideur.

« Non , disait-il , le langage du cœur

Ne suffit pas à celle qui veut plaire.

L'amour s'endort dans la tranquillité;

Pour .l'éveiller l'esprit est nécessaire.

Adieu les fleurs et l'ingénuité. »

Raoul, Albert, plus constans et plus sages. Erraient auàsi sous ses vastes ombrages. Ils échappaient aux pièges tentateurs; Marchaient toujours , et jusque là vainqueurs , Entraient enfin dans l'enceinte dernière Où languissait la foule prisonnière.

Charle, Raymond, et tous les Neustriens, Que retenaient de magiques liens.

Des passions y regrettent l'empire.

Voyant Raoul, chacun fuit et soupire.

Devant lui s'ouvre un trône spacieux.

Dont la richesse éblouissait les yeux.

Un long ri<leaù cache le sanctuaire;

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Sans crainte il entre, et précède sou frère. Là sur son trône est un sexe charmant ; C'est là qu'on trouve un sûr enchantement , Les jeux divers, les pinceaux et la danse , Le luth sonore et les chants amoureux, Du sentiment la naïve éloquence, Le goût sans art, du cœur les mots heureux , Des entretiens la finesse rapide , La gaité sage et la raison timide.

O des talens noble séduction!

O de l'esprit qui lui-même s'ignore.

Et que toujours Timagination , Toujours la grâce adoucit et colore, Charme plus vrai, plus s4r, plus noble encore î Crains, jeune Albert , ta vive émotion.

L'amour constant te commande la fuite.

A ces beautés dont le sourire invite Dérobe-toi, pars; déjà dans ton cœur Blanche murmure, accusant ta lenteur.

Il fuit : Raoul de lui-même plus maître , Par ses chagrins plus distrait, et peut-être Par le dépit contre ce sexe armé , Calme son cœur un moment alarmé , Franchit l'enceinte, et dans le sanctuaire Que des flambeaux le jour pieux éclaire , Il entre seul. Voilà sur son autel, Où toujours fume un encens solennel, Le dieu saxon sans nuage et sans voiles : Son pied vainqueur presse un monstre marin ; Son froct est jeune et son regard serein ; Ses blonds cheveux sont couronnés d'étoiles. Et de sa main semblent tomber des fleurs. Frappez , Raoul! mais la préîresse en pleurs Soudain paraît; il recule, frissonne.

Et jette un cri : « Ciel! Emma dans ces lieux! Un vain prestige abuse-t il mes yeux ?

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— Viens, répond-elle; une Emma t'abandonne; Qu'une autre Emma te console. — Jamais! » Prêt à frapper, il marche ; la prêtresse, Entre ses bras le retient et le presse. Voilà pour lui les \rais dangers : ces traits, Cet abandon, ces plaintives alarmes, Ces yeux si beaux et noyés dans les larmes , Ce long sopha qu'éclaire un faibb; jour. Ces bras tendus, ce voile qui s'entr'ouTre , L'albâtre pur qui s'enfle et que recouvre TJn lin flottant, ce désordre d'amour, De ce regard la langueur caressante.

Et dans les pleurs la volupté naissante, Tout de Raoul allume les désirs, Tout des désirs favorise l'ivresse, Tout à ses yeux embellit la prêtresse, Et tout promet le mystère aux plaisirs. Il veut parler, et sa voix altérée -Murmure à peine un timide refuô.

Déjà plus faible , incertain et confjis , Il cherche en vain sa raison égarée.

D'Emma si belle et toujours adorée Voilà les traits, mais , par son cceur instruit , De la constance il recueille le fruit ; Aux voluptés tout-à-coup il échappe, Le fer en main , court à l'idole, et frappe; L'idole tombe , et le charme est de'truit. Autel , flambeaux et prêtresse , tout fuit ; De la forêt cesse alors le prodige.

La tendre Emma qu'abuse un long prestige, Sur le collier fixait encor ses yeux : Il disparaît tout-à-coup, et loin d'elle Son jeune ami sent à son sein fidèle Se rattacher ce gage précieux.

Tous les Français que le héros délivre ,

LES ROSECROIX. iH")

De leur faiblesse étonnés et punis , A ses côtés sont bientôt réunis.

Dans les combats ils brûlent de le suivre. Charle et Raymond , consolés et rians, Lui racontaient leur chute qu'il ignore. Vers Loodre il court; des messagers encore. Viennent liàter ses pas impatiens.

Ils lui disaient : «L'Anglais n'a plus d'asile. Londre chancelle, et voit sous ses remparts Des ennemis les sanglans étendards.

La reine ordonne , el sa voix est tranquille. Éric, Oldar, aux portes de la ville.

Ont su franchir la lice et le fossé. /

Le premier mur est déjà renverié.

Ces licrs Danois , couverts d'un toit mobile, Sapent les tours, des portes à grands coups Brisent les gonds et les larges verroux. La longue échelle entre leurs mains est preîe Un trait certain renverse le guerrier Qui sur le mur ose élever ca tête.

L'ombre des nuits, les vents et la tempête, IN'arrêlent point cet assaut meurtrier.

Les ennemis , que le sort favorise , Ont de leur flotte étonné la Tamise, Au pied des murs son onde les conduit. Là leur effort tente aussi le passage.

Sur les vaisseaux leur audace a construit Ces autres tours , de l'art nouvel ouvrage , Dont la hauteur menaçant nos remparts , S'élève encor, et dont le triple étage Vomit sur nous les pierres et les dards. C'est là qu Harol , ce fils de la victoire , Lève son front déjà brillant de gloire. Ses traits, son port , avertissent les yeux ; Partout présent , il est fier et tranquille; î'>c le premier sur la planche fragile

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S'élancera ce jeuue audacieux. »

Raoul leur prêle une oreille attentive.

Un cris lointain annonce les Danois.

De tous côtés des trerablans villagsois Se dispersait la troupe fugitive.

Jule arrêtait les avides soldats Qui du couvent méditaient le pillage.

Leur nombre en vain fatigue son courage; Devant leurs coups il ne recule pas. Dans ce moment , languissante et timide , Sur le balcon parait sa chère olfide; 7 Elle sourit , et vers lui tend ses bras. ^ Ange propice, ajage heureux, disaiî-elle, jTu viens reprendre une épouse fidèle.

xAttends , je vole.» Elle avance et soudain /Se précipite; il la voit , il chancelle , Tombe au milieu de la troupe cruelle.

Et de Sildor le frappe encor la main.

O du destin puissance inexorable !

Du ciel muet sagesse impénétrable !

Que tu vends cher, impitoyable Amour, Ton faux sourire et tes faveurs d'un jour! Raoul arrive , et triomphe sans peine : Son premier coup a renversé Sildor.

Sans mouvement , mais respirant encor, Jule est porté dans la ferme prochaine. Son jeune front, si fier dans les combats , Garde long-temps la pâleur du trépas.

Mais un soupir, une plainte affaiblie, Annonce enfin son retour à la vie.

Bientôt ses yeux se rouvrent à regret.

Tenant ses mains, une femme pleurait; Elle écoutait son douloureux murmure:

« Elle n'est plus ? parlez. Silence affreux ! Olfide! Olfide! et tu vis malheureux ! »

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Le temps et l'art guériront sa blessure ; Mais qui pourra consoler son malheur?

Soins superflus! la mort est dans son cœur, Il a pourtant rappelé son courage; Au monastère il dirige ses pas; tt devant lui paraissent des soldats.

«Que voulez-vous? — Raoul à son passage, Dit l'un d'entre eux, ici nous a laissés. Les étrangers ont conquis l'Angleterre ; De Londre enfin les murs sont menacés; Que peut ici votre bras solitaire ?

Soldats français , à vos ordres soumis , Nous vous suivrons. — Eh bien ! braves amis , Dans les combats je mourrai pour Elfride. Mais attendez : à la tombe d'ôlfide Je dois les pleurs, les adieux d'un éponx; Un seul moment , et je pars avec vous. »• Au monastère il se traîne, il arrive.

Dans cet instant la piété plaintive Offrait au ciel le cantique des morts.

A ces accens , Jule tremblant s'arrête ; Un long frisson agite tout son corps.

Il marche enfin, faible, penchant sa tète , Du temple ouvert il a franchi le seuil , Et ses regards tombent sur le cercueil •• Son désespoir est muet et tranquille.

L'infortuné, près du corps immobille Qu'un voile saint dérobait à ses yeux , Pâle s'assied , étend sa main timide , Lève à demi ce voile , nomme Olfide , Tombe, et déjà la rejoint dans les cieux.

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