D'UNE JOLIE FEMME
Mon sexe est, dit-on , peu sincère, Surtout quand i! parle de lui.
Je n'en sais rien ; mais sans mystère Je veux m'expliqner aujourd'hui.
J'ai réfléchi dès mon enfance.
Ma vive curiosité, Que l'on condamnait au silence, Augmentait par la résistance ; Et raalf^ré ma frivolité, Ma timide inexpérience Cherchait toujoi?rs la vérité. J'écoutais malgré la défense; Mes yeux ne se fermaient sur rien ; Et ma petite intelligence Me servait parfois assez bien.
A la toilette de ma mère J'allais recevoir des leçons.
Je pris des airs et des façons ; Et dès sept ans je voulus plaire.
Si quelqu'un de moi s'occupait, Si quelqu'un me trouvait jolie , Ma petite âme enorgueillie
Aussitôt vers lui s'échappait.
Si quelqu'un gotïtail inon raiiiiiijr , Je déraisonnais encor mieux.
Si quelqu'un disait: soyez saije, Il devenait laid à mes yeux , Et ma haine était son partage.
A douze ans le eouvent «'ouvrit , A quatorze ans je savais lire, Danser, et chanter, et médire.
A'i! que de choses Ton m'apprit !
Pour ajouter à ma science.
Je dévorai quelques romans.
Dans le beau pays des amans Je m'égarai sans défiance.
Que ce pays plut à mou cœur !
Que de chimères insensées Dont je savourais la douceur !
Combien de nuits trop tôt passt'*";' Que de jours trop tôt di^^aru^ ' Que d'instans alors j'ai pei'dirs !
Dans ce pays imaginaire , L'Amour était toujours sincère, Soumis jusque dans son ardeui.
Tendre et fleuri dans son langage , Jamais ingrat, jamais volage.
Et toujours le dieu du bonheur.
Hélas! de ce monde factice, Charmant ouvrage du caprice , Dans le vrai monde je passai.
Quel changement ! quelle sur[)rise!
(3 combien je m'étais méprise!
L'Amour m'y paraissait glacé, Faible ou trompeur dans ses teiidras.se» Fade et commun dans ses propos ,
Tvop gai . li ojT ami du rei)»s ,
Et trop mesquin laiis ses prom«s&es.
Quoi! nrécriai-je, voila tout ;
L'eniuji me rendit indolente.
Mou cœur, trompé dans son attente
Fut iudifféi-ent par dégoût.
Bientôt avec obéissance J'acceptai le jour de THyumn Et, docile par ignorance, A son arbitraire puissance Je me soumis sans examen.
Mais, *nhardi par ma faiblesse, Et rassuré par ma sagesse , Il devint un tyran jaloux.
Dès ce jour il cessa de Tètrc ; Mes yeux s'ouvrirent sur ce niaitrc Qui me laissait à ses genou.x.
Quoi! me dis-le tout étounée.
Ils ont leà fleurs de l'hy menée , Et les épines sont pour nous!
Pourquoi de la chaîne ccnimune Nous laissent-ils porter le poids .^ Et pourquoi nous donner des- lois.
Quand ils n'en reçoivent aucuua?
D'un aussi bon raisonnement Dangereuse est la conséquence ; Et si par malheur un amant Paraît dans celte circonstance , Au povivoir de son éloquence On l'ésisle bien laiblement.
Le mien parut; il était tendre ; La grâce animait ses dicouri; Je sus combattre et me défendit .
Mais peut-on combattre loujour.-.'
De l'amour je connus l'ivresse ,
Je connus son enchantement ;
J'étais fière de raa faiblesse ;
J'immolais tout à mon amant.
Mais cet amant devint parjure;
Le chagrin accabla mon cœur ;
Je ne vis rien dans la nature Qui pût réparer ce malheur ; Je crus mourir de ma douleur.
Le temps , ce grand consolateur, Le temps sut guérir ma blessure.
J'oubliai mes égaremens , J'oubliai que je fus sensible, Et je revis d'un œil paisible Celui qui causa mes tourmens.
Dans sa tranquillité nouvelle Mon cœur désormais affermi , De l'amant le plus infidèle A fait le plus lldèle ami.
Son exemple me rendit sage.
De système alors je changeai,
Et sur un sexe trop volage
Sans scrupule je me vengeai.
Je m'instruisis dans l'art de plaire ,
Je devins coquette et légère,
Et m'entourai d'adorateurs.
Je lie suis pas toujours cruelle ;
Mais je suis toujours infidèle ,
Et je sais tromper les trompeurs.
Tous bas sans doute Ton m'accuse
D'artifice et de trahison.
Messieurs , le reproche est fort bon ;
Mais votre cxemph est mon excuse.
MELAîs'GES.
AM. DEFONTANES.
Jeune favori d'Apollon,
Vous vous ressouyenez peut-êlre
Que dans Tharmonieux vallon
Le même jour nous vit paraître.
Vous preniez un chemin pénible et dangereux ; Je n'osai m'engager dans cet étroit passage ;
Je vous souhaitai bon voyage,
Et le voyage fut heureux.
Pour moi , prêt à choisir une route nouvelle , Sous des bosquets de fleurs j'aperçus Érato : Je la trouvai jolie; elle fut peu cruelle; Tandis que vous montiez sur le double coteau ,
Je perdais mon temps avec elle.
Votre choix est meilleur; vos hommages naissans Ont déjà pour objet la muse de la Gloire ,
Et dans le livre de mémoire
Sa main noiera tous vos chants.
A de moindres succès mes vers doivent prétendre: Les belles quelquefois les liront en secret; Et l'amante sensible à son amant distrait Indiquera du doigt le morceau le plus tendre.
REPONSE
Ma raison craint, vos vers; je les relis encore. Comme poète et comme amant, O chantre heureux d'Éléonore.
Vous devez tromper doublement,
Je ne me berce point de flatteuses cbimères.
Dangereux séducleur, je vous fuis , et je doi> Avertir nos beautés trop simples, trop sincères, De ne point se fier à votre douce voix,
A vos louanges mensongères; Qnand vous peignez l'Amour, soit heureux , soit jaloux ,
Le seul Tibulle est votre guide :
Vas chants sont ar.ssi purs, aussi vrais, aussi doux !•
Mais j'ose vous croire, entre nous.
Plus frippon que l'aimable Ovide :
Ovide cependant est trop ingénieux , Et toujours dans vos vers le sentiment respire : Oui, du bûcher funèbre où, volant dans les cieux, Tibulle de ses sœurs a reçu les adieux , Les Grâces, les Amours vous ont porté sa lyre, Humide encordes pleurs qui coulaient de leurs yeux. Ils dictèrent surtoiit la cLampctre journée ', Où lohi de la cité, quatre couples hcMreux ,
Sur une rive fortunée , De l'antique âge d'or font revivre les jeux. Que de cette journée , hélas ! trop passagère ,
J'aime les tableaux séduisans!
Que ne puis-je en secret la passer tous les ans
Avec une seule bergère !
Maudit soit le censeur dont ia sévérité Dans sa feuille coupable osa, dit-on , médire D'un poème charmant, par l'Amour inventé.
Pour le punir de sa satire , Qu'il aime sans espoir, et que de la beauté
Jamais il n'obtienne un sourire ».
* V^j^ez tonip I, pa<^e S7.
** 1\ a paru dans le Mercure de France une cri lique très-injuste de te poème , où l'auteur a su rassembler dans un cadre heureux les tableaux les plu rians de la Mythologie. TontaN'Es.