LE PROMONTOIRE
convenir. — Eh bien , je le veux. — Scrai-je de
moitié dans la vengeance ?
Céphise ne l'épondit rien, mais elle prit la main de Myrtil , et tous deux s'éloiî^nèrent.
Nous vîmes arriver un habitant de l'Ébadie. Il venait de perdre une épouse adoiée, il détestait la vie, et criait à ceux qui conduisaient les bateaux: Si votre âme connaît la pitié, ne me secourez pas; laissez-aaoi rejoindre celle que j'aime; au nom des dieux, ne me secourez pas. Il dit, et se précipite dans les flots. Mais à peine les a-l-il touchés, qu'il étend les bras, et nage avec force jusqu'au rivage. Un jeune Athénien prit sa place. Il tenait dans ses mains un portrait et une boucle de cheveux. L'or et les perles brillaient sur ses habits; sa chevelure était parfumée ; son air et sa démarche respiraient la mollesse. Cynisca m'adore ^ dit-il, et je sens que j'e commence à l'aimer ; il est temps de la quitter. A ces mots, il jette dans la mer le portrait et la boucle , et s'en retourne en fredonnant une chanson bachique. Il souriait à toutes les femmes qu'il trouvait sur son passage:
Il vint ensuite deux femmes de Syracuse, d'une naissance illustre. L'aimable rougeur ne colorait pas leur fi'ont: leur regard était hardi comme celui des athlètes. Elles prennent un détour, et descendent sur le sable du rivage. Là, elles déchaussent leurs brodequins , effleurent du pied la surface des eaux , et remercient Neptune de leur guérison. Revenues dans la foule , l'une saisit par la main un histrion d'Athènes , et i'autre un riche marchand de l'île de Samos.
Tous les regards se fixèrent sur deux amans qui s'avançaient en se tenant par la main. Ils sortaient à peine de l'enfance. Des larmes inondaient leur
DELCUCADt 1i"
visage; ils s'embrassaient nvec tendresse, et s'approchaient (les bords du promontoire, lorscprim vieillard les arrêta : — Mes cnfans, qne faites vous? Quels sont donc vos cliasirins? — Nous nous aimons, dit le jeune homme . vo'là notre malheur. L'amour est pour nous un tourment ; une seule idée nous occupe ; le sommeil s'éloigne de nos paupières; le sourire n'e^il [-lus sur nos lèvres ; une langueur secrète nous consume , l'absence nous paraît affreuse, c'est une mort lente; quand nous nous rovoyons, nous sommes plus agités encore ; des larmes so mêlent à nos baisers; nous craignons l'avenir, nous craignons d'être séparés un jour ; la jalousie nous tourmente; enfin l'amour fait notre malheur; nous voulons guérir de notre amour. — Le vieillard sourit et' leur répond: Tournez les yeux sur ceît^. colline; le temple que vous voyez est celui de l'Hymen; entrez dans ce temple , et vos tourmeus finiront.
Les deux amans suivirent le conseil du vieillard , et furent remplacés par une jeune veuve. Ses vèlemens et sa contenance annonçaient la douleur. Elle soupira , s'avança sur le bord du précipice , et jeta «m coup-d'ccil sur les Ilots. Je suis guérie, dit elle aussitôt ; je rends grâces à Neptune, je rends grâces aux dieux immortels.
La célèbre Sapho parut ensuite. La foule des spectateurs se pressait autour d'elle; mille voix confuses s'élevaient pour la louer et pour la plaindre. Dans sa première jeunesse elle avait outragé la nature et l'Amour. L'Amour est terrible quand il se venge. Il mit son flambeau dans l'âme de Sapho ; et laissa Findifférence dans celle de Phaon. Cette fille infortunée tenait dans ses mains la lyre qu'elle avait perfectionnée; une guirlande de myrte et de lauriers couronuuit son front, Elle s'avança d'un pas II. ' JO
111 LH PROMON rOIRE DE EEUCADE.
assuré sur le rochcj , 1 1 rliauta une ode, en s'accoinpagnant de sa lyre. L'éloignement ne ine pernul pas de l'entendie; mais je la vis s'élancer courageusement dans les flots. Les uns assurent que dans sa chute elle fut métamorphosée en cygne; d'autres prétendent qu'on a vu les Nymphes de la mer s'approcher ))our la recevoir.
La foule s'écoula insensiblement , et j'arrivai sur le promontoire. Là, je balançai pendant quelque temps. Je ne craignais point la mort ; je craignais l'indifférence. Cesser d'aimer! cette idée m'accablait , et je fus tenté de garder mes tourmeus. Ma raison fut enfin la plus forte, et je m'élançais , quand je me sentis retenu par ma tunique. Je me retourne, je vois Myrthé. et je la reçois évanouie dans mes bras. O Myrthé ! fille volage et toujours chérie! que viens-tu chercher dans ces lieux ? A ces mots, elle ouvre ses beaux yeux et dit : Peux-tu me soup çounerî devais-tu partir sans m'entendre? Hélas! le jour où une mère cruelle me prononça l'arrêt de mon malheur, le jour où tu quittas le village , je te cherchai au rendez -vous accoutumé; je ne trouvai que les marques de ton désespoir. Je voulais te pro- ]»oser de fuir avec moi , de partager mon sort, de ne plus vivre que pour l'amour. A la faveur de la nuit je rentrai dans le village, et je m'approchai de ta cabane. Ton [)ère pleurait , assis sur le seuil de la porte . il appelait son fils . son fils bien-aimé , et ses larmes redoublaient. Je m'éloignai , je te cherchai long-temps; et, te croyant perdu pour jamais, je venais demander à Neptune la fin de mon amour.
Il faudrait avoir senti mes peines pour concevoir mon bonheur. Ce bonheur dure encore; il ne finira qu'avec ma vie. Je n'ai pas oublié les paroles du vieillard , et j'ai promis à l'Amour de ne point entrer dans le temple de l'Hymen.
DLS{JOUR3. lU
PRONONCÉ DANS LA SEANCE PUBLIQUE DE LA CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISES DE l'institut nE FRANCE, Ic 6 Nt\ OSE AN XII ( 28 DÉCEMBRE l8o3 ).
Citoyens ,
L'honneui- de s'asseoir parmi vous est la plus douce comme la plus brillante récompense de l'homme de lettres. Sans doute il ne peut s'en croire indigne Lùisqu'il l'obtient ; mais il n'y attacliera aucune idée de supériorité snr ses coucurrens. Je dois la prétérence que vous m'accordez au dé^ir de réunir dans votre sein les divers genres de jwcsie. Il eu est qui exigent une force de talent dont la nature est avare, où les succès deviennent des triompiics, et où les elforls même sont honorables : aucun n'est sans mérite, puisque dans aucun ou ne réussit sans l'aveu de la nalure , et sans le secours d'un long travail. Le moins important offre des difficultés réelles. Sa facilité apparente est déjà un écueil ; • elle séduit et trompe.
La poésie élégiaque a des règles assez sévères. La première de toutes est la vérité des senîimens eî de l'expression. Comme elle prend sa source dans le cœur, et qu'elle veut arriver.au cœur, elle proscrit jusqu'à l'apparence de la recherche et de l'affectation. Mais, en évitant ce défaut, on tombe quelquefois dans une simplicité trop nue. Le poète doit se faire oublier, et non pas s'onbher lui-même. L'élégance du style est nécessaire, et ue suffit pas ; il faut encore un choix délicat de détail et d'ima-
■un DISCOURS.
ges ; de l'abandon -saus négligence, du coloris sans aucun fard , et le degré de précision (jui peut s'allier avec la facilité. Les niodèles sont chez les anciens, auxquels on remonte toujours, (|uaud ou veut trouver la nature et le vrai goût.
Nous ne connaissons que le nom des élégiaqnes grecs, et nous ignorons si les Latins, (jui fuient leurs imitateurs, les ont égalés; il serait difficile de croire à l'infériorité de Properce , et surtout de Tibulle; celle d'Ovide est plus que vraisemblable. Il commença la décadence chez les Latins. On admire dans ses Élégies une extrême facilité, une foule d'idées ingénieuses et piquantes , de tableaux gracieux et brillans de fraîcheur, une grande variété de tours et d'expressions; mais elles offrent aussi des répétitions fréquentes, de froids jeux de mots, des pensées fausses, la recherche et l'excès de la parure. S'il ne peint que faiblement un sentiment qu'il n'éprouve qu'à demi, du moins met-i! autant d'esprit que de grâce dans l'aven de ses goûts inconstans. Ses défauts môme sont séduisans; et il aura toujours des imitateurs chez les Français.
Properce n'aime et ne chante que Cynlliie. Il est sensible et passionné ; son si} le a nutant de force que de chaleur. Né pour la haute poésie , il a peine à se renfermer dans les liornes du genre élégiaque : son imagination l'entraîne et î'égare. Il met trop souvent ei.tre Cyntbie et lui tous les Dieux et fous les héros dt- la fable. Ce luxe d'érudition a de léclat; mais il fatigue el refroidit, parce qu'il manque de vérité L'âme, fortement occupée d'un seul objet, se refuse à tant de souvenirs étrangers; la passion ne conserve de mémoire que pour elle.
Tibulle, avec moins d'emportement et de feu , est plus profondément sensible , plu; tendre, plus délicat : il intéresse d'avantage à son bonheur et à
ses peines. Mais pourquoi Délie ue fut-elle pas Tunique inspira îrice Je ses chants ? Devait-il retrouver sa lyre pour Némésis el Néa?ra? Celte tache, que même on ne lui a jamais repiociiée, est la seule dans ses Élégies. Chez lui c'est toujours le coeur qui éveille l'imagination ; son goût exquis donne a la parure l'air de la simplicité ; il arrive à l'âme sans détours, et sa douce mélancolie répand dans ses vers un charme qu'on ne retrouve poiut ailleurs ou même degré. Il l'emporte encore sur ses rivaux par la periection de sou style, comparable à celui de Virgile pojar la pureté, l'élégance et la précision.
Anacréon, Catulle, Horace dans quelques unes de ses Odes, et surtout Ovide, sont les chantres du plaisir : Propercc et Tihuile sont les poètes de l'amour, les modèles de l'élégie tendre et passionnée. Celui qui reçoit de la nature quelque germe du même talent doit se borner à les étudier : car on n'emprunte pas le sentiment et les grâces. Il est difficile sans doute, peut-être impossible, de les égaler ; mais au-dessous d'eux le^ places sont encore honorables. Le genre qu'ils ont consacré procure lin déiassemeut de bon goût, et entretient les affections douces. Comme il est à la portée d'un grand nombre de iecteu)s, il peut prétendre à quelque utiliié eu contribuant au luainùen de la langue, dont la pmeté s'altère de jour en jour.
Le respect constant pour cette langue, devenue presque universelle, sera toujours, citoyens, un titre à vos suffrages. Les chefs-d'œuvre qu'elle a produits ont répondu d'avance aux reproches qu'on ne cesse de lui faire. Malheur à ceux qui la trouvent indicente et rebellé! Llle est docile, puisqu'elle a pris sous la plume des grands écrivains les dillérens caractères, la précision, la force, la douceur, la pon)pe , la naïveté-, elle est riche, puisque chez le
118 DISCOL'RS.
peuple de la terre le plus civilisé elle peut rendre toutes L's finesses de la pensée, toutes les nuances du sentiinen! ; elle est poéli<jue même, puisque les hardiesses du style doivent toujours être avouées par la raison , et qu'elle a siiffi au génie de Despiéaux, de Racine, el du lyrique Rousseau.
Vofre indulgence et votre choix deviendront aussi la récompense de la lidéli té aux principes d'une sai;)e littérature et de la soumission aux régies, qui ne sont autre chose que la nature et le bon sens jédigés en lois.
Von-j le savez : on se plaint de la décadence de^ lettres, et on la reproclie à ceux qui les cultivent. Les vrais taiens sont rares sans doute; ils le seraient moins, si le pubiicsavait encore les connaître, encourager leurs efforts, el s'intérc-ser à leurs progrès. Mais le public manque à la littérature. Il existe une lacune dans l'éducation; K-s études classiques ont été suspendues; on a 'uême révoqué en doute leur utihté. L'homme instruit, qui aima les lettres, s'étonne de son indifférence actuelle. Après de grands troubles j)oli!i(iues, on revient difficilement aux jouissances paisibles; et le comnieice tranquille des Muses a peu d'attraits pour des esprits dont l'agitation survit aux causes qui la firent naitre. C'est presque toujours l'ignorance om l'insouciance qui juge; c'est presque toujours la partialité ([ui distribue l'éloge et le blâme.
Le théâtre devient le rendez-vous de la malignité. L'auteur qui s'y hasarde n'obtient plus, })our [)rix de ses longues veilles, celle attention indulgenlt; (jue commande la justice. Il semble que l'annonce d'un nouvel ouvrage suit regardée comme un défi. Les uns l'arceptent avec l'inlcnlion de punir l'âuda cienx qui le propose; les autrt-s avic la résolution de garder une froide neutralité. L'intérêt du spec-
lAde n'est plus dans la pièce , naais dans les fluctuations d'une représentation orageuse. On se tient en garde contre l'att'iudrissement et le plaisir; on se ret'use à rillusiou do la scèn<i : l'impatiente épie les fautes; nn mot sert de prétexte aux iniprobations bruyantes, aux eris tumultueux et indecens; et l'on s'applaudit d'une chute, souvent préparée ])ar la malveillance, comme d'uuo victoire remportée sur un ennemi.
Le découragement s'est pas moindre dans les autres genres de littérature. L'oisiveté n'accueille ([lie les productions bizarres ou puériles. On peut lui piésenter les mêmes ouvrages sous diverses i'orines, les mêmes événemens ei. des lieux diiterens , les mêmes personnages avec des noms nouveaux : eile veut des distractions sans but, des lectures sans souvenir. Aussi c'est surtout pour elle que les presses gémissent. Le désir de se montrer devient si général, et la médiocrité si facile, que le nombre des auteurs égalera bientôt celui des lecteurs même, auxquels la médiocrité suliit. Celte intempérance d'écrits, cette profusion indigente nuit sens doute à l'éclat des lettres; mais il faut le redire, la décadence est surtout dans le public.
Notre supériorité littéraire a été reconnue par les nations étrangères, à T'-xceptiou d'une seule, ' dont. la politique et l'orgueil contestent tout. Pourrions-nous perdre celte supériorité sans quelque honte.'' Le triomphe du mauvais goût, après tant de chefs-d'œuvre, ne serait-il pas pins humiliant que le silence absolu des Mustsi' ]N'aurait-il pas une lu- Ihiencc fâcheuse sur Téléganct' et l'urbanité des mœurs.'' Le bon ton peul-il survivre au bon esprit:'
Les sociétés littéraires peuviuc seules s'opj)oser elhcacen)enl à la décadence dout nous sônnues nii,-aacés : c'est le but de Icar institution. Kllcs doi\eut
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être encore ce qu'elles furent dans tous les temps. Les écoles d'Athènes créèrent et conservèrent 1 éloquence cl la philosophie. Apres l'asservissement de la Grèce, ces écoles devinrent celles des vainqueurs ; et Rome y puisa rinstruction et le goût qui adoucirent la rudesse de ses mœurs. Dans les siècles de barbarie, les souverains qui méritèrent le nom degrands essayèrent de réunir dans un centre les lumières et les lalens épars. Charlemagne attira pr^s de lui des grammairiens et des poètes , et ouvrit son I>alai5à dos assemblées littéraires qu'il présidait luimême. Ses connaisjauces lui eu donnaient le droit autant que son rang. Alfred l'imita : il dirigeait les travaux dos savans qu'il avait appelés de Frarire et d'Italie; il traduisit les fables d'Ésope, et composa d'autres poésies dont la morale lui parut proportionnée à riutelligence d'un peuple grossier. Mais Charlemagne et Alfred furent trop supérieurs à leur siècle : ces astres hrilloiis et passagersne purent dissiper la nuit profonde qui les environnait. Longtemps après, Clémence Isaure institua les jeux floraux, et eut ainsi la gloire de fonder en Europe la première académie. D'autres se formèrent bientôt dans les principales villes d'Italie. Leur zèle hâta la renaissance des lettres, épura le langage, et rendit à l'esprit humain les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, inconnus pendant plusieurs siècles. Florence, sous les Médicis , devint le rendez-vous d-es talens, et lein- dut sa splendeur. François I", plus grand par son amour pour ksartsque par ses vertus poiiticpies, s'entoura d'hommes instruits, et les réunit par la fondation du Collège royal. Ils rassemblèrent de tontes parts des livres et dos manuscrits : et c'est à leurs soins qu'on doit la naissance de cette bibliothèque, devenue le plus riche dépôt dos connaissances et des erreurs humaines. L'étahiissemen.t
di: l'Acadétiiie française suffirait seul pour immortaliser le nom de Riclieîieu. Les services importaus qu'elle a rendus i:e peuvent cire contestés que par l'irréflexion on la nwuvaise foi. Sur ce modèle, des sociétés littéraires se multiplièrent dans les provinces. Toutes fneut naître l'émulation, répandirent le goût des bonnes études, ajoutèrent à la masse des idées utiles, et polirent les mœurs en dissipant l'ignorance. Le délire révolutionnaire ferma ces temples des Muses. Alors on sentit mieux combien ils étaient nécessaires; alors on craignait avec raison le retour des ténèbres et de la barbarie. La création de l'Institut rassura la France et l'Europe savante.
La sagesse du gouvernement a perfeci'lonne cet édifice majestueux. Il a ptiisé que la langue et la littérature françaises n'étaient pas la partie la moins brillante , la moins solide de la gloire nationale , et qu'elles méritaient une surveillance particulière. C'est à vous, citoyens, qu'il confie ce dépôt précieux , que vous enrichissez encore. Le faux goût peut obtenir ou distribuer des succès ; mais vous lui opposez une dernière barrière , et il ne la renversera pas. Votre réunion offre au t'«lent qui veut s'instruire, et au talent qui s'égare, des modèles et des juges. Les bons juges sont presque aussi rares que les bons modèle;;. Peu d'hommes joignent à une instruction solide et variée ce goût sûr et délicat, qui est un don de lanalure. Devaines les reunissait, et fut digue de s'associer à vos travaux.
Il avait fait ses études au collège des Jésuites de Parisî II s'y était distingué par la vivacité de son esprit et une grande facihté de conception; il en rapporte un goût très vif pour la littérature , et surtout pour le théâtre. Le vœu de sesparens le détermina pourtant à entrer daj)s une carrière qui mène à la fortune, et des circonstances favorables lui pro-
rnettaieut uu prompt avancement. Il «e livra doue
à ces épreuves avec l'application qu'il aurait mise
:\ux occupations les plus nt^rcahles. Mais il étudia la
liuance sans renoncer aux lelîres : l'activité de sou
esprit et la force de son organisation suffisaient à
tout.
La circoustauciî de sa vie qui influa le plus heureusement sur sa destinée, c'est sa liaison avecTur- ^ot, alors intendant de Limo|,'es, Devaines avait la direction des domaines de cette ville : il vit ïurgot, qui fut étonné de trouver dans un jeune commis beaucoup d'instruction, l'amour des lettres , et une grande capacité dans les affaires. Une telle conformité de goûts ne pouvait manquer de les attacher l'un à l'autre ; et cette union fut le principe, non seulement de la fortune de Devaines, mais peutêtre de la direction que prit sou esprit.
Turgot avait quelque chose de si profond dans SCS sentimeu:., de si imposant dans son caractère, de si réfléchi dans ses opinions, de si sincère dans sou langage , qu'il était difficile de n'être pas entraîné jusqu'à un certaiu point dans le cercle de SCS idées. Il aimait par-dessus tout les sciences et la littérature. De toutes les connaissances, celle qu'il avait le plus cultivée, c'était l'économie pplitiquc. Devaines trouva dans l'habitude de vivre avec cet homme rare de nouveaux motifs de fortifier son goût pour les lettres , et une occasion d'acquérir des idées générales d'administration, que n'avaient pu lui faire naître les détails des emplois subalternes.
Le nature l'avait doué d'une disposition singulière à réunir des qualités qui paraissent peu compatibles : c'était un des traits disiiuctifs de son calactcre. Il joignait unç grande force de volonté à une grande flexibilité d'opinion , l'amour du plaisir
DISCOURS. /i:3
a l'amour du travail, un esprit droit ci une raison calme à une imagination vive el mobile» et de la légèreté dans certaines affections à beaucoup de fidélité dans l'amitié. Laborieux et dissipé , avide d'an)usemens et attacbé à ses devoirs, il se donnait à la société comme s'il eût été absolument désœuvi è ; et lorsque les affaires réclamaient son temps, il s'y livrait de même sans elfort el sans distraction. On peut lui appliquer ce tjue Velleius Faterculus dis de Lucius Pisou : « Sou caractère était un heureux inélant;e de douceur et de fermeté. Personne n'aimait autant le Foisir, ne revenait aussi volontiers au travail, et ne faisait avec plus de soin tout ce qu'il avait à faire, sans jamais paraiwe afïaire. »
Les opuscules anonymes écb<^ppés à la plume de Devajnes font regretter qu'il n'ait pas écrit davantage. Son style y est à la fois facile et précis, élégaiïî et correct. La raison y parle toujours, sans jamais prendre le ton fcagistral et dogmatique. Il a fait quelques synonymes, il a réussi dans ce genre difficile qui exige autant de sagacité que de justesse dans l'esprit. Il peint avec finesse des ridicules liés aux circonstances politiques ; mais le sel qu'il répand est sans âcreté. Le goût méo^e dicla ses réflexions sur un petit nombre d'ouvrages nouveaux : ce sont des modèles d'une critique ingénieuse. On aime à y retrouver cet excellent ton de plaisanterie, ce tact délicat des convenances, qu'il possédait au plus haut degré, et qui chaque jour acquièrent plus de prix par leur rareté.
Sans doute celui que vous regrettez joignait aux agrémens de l'esprit la solidité du caractère, puisqu'il eut pour amis tant d'honmies d'un mérite sul)érieur. QucUjues uns lui survivent et le pleurent. Parmi cvu\ q'.à l'ont procédé dans la tombe, on distingue Turgot , d'Alembert, Luffon, Diderot,
Marmontel , lU^auvc.iu , Saint- Lamiiivit et Maleslicrhrs. Ces noms iiiiisircs réveiliont i'idcc de toi»s les talcDS et do loufcs les vertus, et il suffisait d'y rattacher celui de D(naine8 pour rendre à sa mémoire lin digne liommage : ramitic des prands liommes est nii éloge et un litre de gloire.
Sa carrière administrative fut brillante et hen^ reuse. On Ta vu successivement premier commis des finances, administrateur des domaines, receveur-général, et commissaire de la trésorerie. Il porta dans toutes ces places l'amoiir de Tordre , une fermeté sage, le talent de la conciliation , et il les remplit avec la supériorité que donneront toujours un esprit cultivé et des connaissances générales.
On a dit cpie la culture des arts de "imagination était incompatible avec les occupations graves, et qu'elle avait des inconvéniens dans l'exercice des emplois. Athènes et Rome en firent un devoir à la jeunesse, nne condition ?wur l'admission aux fonctions publiques; elle y lut sonveut un titre aux premiers honneurs, et toujours un délassement pour les hommes qui surent lemienx gouverner; enfin son utilité surle trône même est prouvée par l'exemple de Marc-Ànrèîe , Je Julien, de Charlemagne, d'Alfred, et de Frédéric îl. Cependant l'ignorance et la sottise s'efforçaient de faire adopter une opinion si favorable à leurs intérêts, et souvent elles y réussirent. Les temps sont changés. On apprécie maintenant les avantages attachés à la culture des lettres : ou voit qu'elles élèvent l'Ame , et qu'elles ornent l'esprit sans nuire à sa solidité ; ou reconnaît que dans plusieiu's fonctions publiques elles sont indispensables , que dans tous les emplois elles donnent la facilité du travail , el que dans aucun la précision et la clarté du style ne peuvent avoir d'inconvéniens.
DISCOURS. 12j
Devaines , qui dejniis sa jeunesse n'avait cessé d'être utile à son pays, reçut la plus brillante recompense de ses longs travaux. Le clui' suprême de la républicpie l'appela au conseil cl'ctat. Ce choix ne laisse aucun doule sur ses lumières, ses talens , et son zèle pour la prospérité de sa patrie. Le spectacle de cette prospérité rendissante rendit heureux ses derniers jours , et consola sa mort. Plaignons ceux pour qui la tombe fut un refuge, et dont les yeux se sont fermés avant d'avoir vu l'aurore brillante qui succède enfin aux tempêtes. L'aml)ilion et la jalousie voudraient en vain l'obscurcir. Celai dont la main sage et vigoureuse a raffermi sur ses fondemens l'Europe ébranlée saura maintenir son ouvrage. Les apprêts militaires ne troubleront point la tranquillité iiitérietne qu'il nous a rendue ; le signal des combats ne sera point pom- les muses relui du silence ; et leur sécurité n'est qu'un juste hommage au génie guerrier et pacificateur qui préside aux destinées de h Frojice.
il. II
ISNEL ET ASLEGA