‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbreChapitre 171 sur 174 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

'< Vous perdez donc l'Irlande ? dit la reine,

— Mon chancelier me l'avait bien prédit. Répond Harold. Quel homme! que d'esprit!

— Pourtant l'Irlande a secQué sa chaîne. Prédire est bon, mais prévenir vaut mieux. Il faut du moins qu'au mal on remédie. Le pourra-t-on ? L' Angk^lerre envahie Veut tous vos soins, et les séditieux

— Heureux, m^- dcar *, heureux le genlillàtre

* -Ma dière.

Qui, sans rival sur scn étroit théâlre , Fouette son lièvre et parfois ses vassaux , Et du village est aiusi le héros!

Lorsque la pluie au gibier favorable.

Trouble sa chasse, il revient en sifflant, Dîne et s'enivre, et, renversant la table, Il bat sa femme et lui fail un enfant.

— A'olre discours a du bon , dit Gizène, Ft dp mauvais. « Harold ne l'entend pas. Les yeux baissés, rêveur il se promené; Puis il ajoute avec un long hélas :

« Heureux eucor le marchand pacifique Fumant sa pipe au fond de sa boutic^ueî Il craint sa femme et son ton arrogant; De la maison il lui laisse l'empire, Au moin die signe obéit sans mot dire, Et vit ainsi cocu, battu , content.

— Bien, dit la reine, et jamais la Sagesse N'a mieux parié : mais l'Irlande ? — Ma foi , Je l'abandonne. — Il vaudrait njieux, je crois. Régler enfin l'hymen de la princesse.

— Oui; mais nos fils sont livaux et jaloux; Lequel choisir ? — Laissez parler Énide.

— Non; sa fierté les refusv^rait tous.

~- Il faut pourtant.... — Qu'une course en décide.

Énide apprend cet arrêt , et ses pleurs Semblent au ciel reprocher ses malheurs. Elle disait : « Pour moi plus d'espérance. Dès le berceau j'ai connu le chagrin, Et d'un seul mut on fixe mon destin; Je dois souffrir, et souffrir en silence. Mais cet hymen pourra -t-il s'accomplir.? Quoi! dans ces lieux je traînerais ma vie? Aux oppresseurs de ma triste patiie Je m'unirais! Non, non; plutôt mourir.

GODDAM r 17^

Sensible Ernesl, dans îe fracas des armes, De ton amie on le dira le sort.

En vain sur moi tu verseras des larmes; Je dormirai dans le sein de la mort. »

Sur ce héros l'invisible Sylphide Veille avec soin. A l'Anglais trop avide Il enleva le convoi précieux, L'or et les vins , et ces filles jolies Traîtreusement près de Dieppe ravies.

Un bois épais se présente à ses yeux. L'oiseau fuyait son feuillage immobile.

Du Gnome Spleen c'est l'ordinaire asile. Plusieurs Français de leur roule écartés , D'autres, cherchant quelque douce aventure. Etaient entrés dans la foret obscure, Et par un charme ils y sont arrêtés.

Non sans dessein , la Sylphide guerrière Du jeune Ernest y conduisait les pas.

Il marche donc suivi de ses soldats.

Leurs chants joyeux du Gnome solitaire Frappent l'oreille : il se lève à ce bruit , D'un noir manteau se couvre , écoule encore. Ouvre ses yeux qu'importune l'Aurore, Toit Hilarine , et plus triste s'enfuit. Ernesl alors dans la forêt s'avance.

Avec surprise il contemple un Anglais Chargé d'honneurs, nageant dans l'opulence ; Titres , cordons , pouvoir, nombreux valets , Adroits flatteurs, bon repas, femme aimable. Il avait tout, un lacet secourable De tant de maux îe délivre à jamais.

Un jeune amant, plus loin avec liistesse, Dans uii bosquet aborde sa maîtress'j, Et pour sourire il fait un vain elfort. II. i5

Saus (lire un mot ii promène la belle ; Sans dire un mot ii s"assied auprès d'elle ; Sans dire un mot il Ijoit , fume et s'endt)rl.

Passe un mari qui, froid et sans colère, Tient par la main celle qui lui fut chère, Et qui long-temps fit seule son bonheur. Tout en vantant sa vertu , sa douceur, Poiu' deux schelings et quatre pots de bière Il veut la vendre : arrive un acheteur Qui la marchande, et la trouve un peu chère

Un autre dit : « Enfin elle est à moi.. O doux délire! ô volupté suprême !

Elle est à moi. Mais le bonheur extrêmf .Ne peut durer; tout change; cette loi Seule est constante : eufin la jouissance Refroidira nos cœurs et nos désirs, Et le dégoût suivra l'iudifférence.

Comment alor^ supporter l'existence ?

Mourons , mourons au comble des plaisirs. »

Du Gnome Spleen la maligne influence Sur les Français agit moins puissamment. Point de lacets, de poignards; seulement De noirs pensers, de l'ennui, du silence. Ils écrivaient , mais, hélas! quels écrits ! Ils entassaient dans leurs tristes récits Les vieux donjons et les nones sanglantes, Les sots geôliers, les grilles, les cachots, Des ravisseurs de Lucrèces galantes , De grands malheurs et des crimes nou%eaux ; Des cîairs de lune, et puis les crépuscules. Et puis les nuits , des diables , des cellules , De longs sermons, des amans sans amours, Des spectres blancs , des tombeaux, une église.

lout le fatras enlin et la sottise Renouvelés dans les romans du jour.

Les chants galans mêlés aux chants de guerre. Les vins mousseux, les normandes beautés , A ces Français, par le Gnome enchantés, Rendent soudain leur premier caractère.

Le romancier rit de ses grands hélas, Et tous ensemble ils volent aux combats.

D'un fort château placé sur leur passage

La résistance irrite leur courage.

Les assiégés , du haut de leurs créneaux ,

Lancent la mort, la mort inévitable ;

Mais le Français, de frayeur incapable,

Brave gaîment le vol des javelots.

Contre le mur sa main impatiente

Déjà dressait l'échelle menaçante :

L'Anglais se rend pour conserver ses jours,

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