LA JOURNÉE CHAMPÊTRE
Et tient fixés ses regards attendris Sur cette bouche où voltigent les Ris , Et d'où sortait une voix sonore.
Laure voit tout; que ne voit point l'Amour ! De cet oubli son àme est offensée ; Et pour venger sa vanité blessée , Elle prétend i'iiniler à son tour.
Au seul Talcis elle affecte de prendre Un intéièt qu'elle ne prenait pas ; Sa voix pour lui voulait devenir tendre; Ses yeux distraits voulaient suivre ses pas; Et Quand Volny revint à sa maîtresse, Un froid accueil affligea sa tendresse.
Il nomme Laure, elle ne l'entend plus ; Il veut parler, ou lui répond à peine. C'en est assez; mille soupçons confus Ont pénétré dans son âme incertaine.
Amans , amans, voilà votre portrait!
Un sort malin vous promène sans cesse Des pleurs aux ris , des ris à la tristesse ; Un rien vous choque, un rien vous satisfait; Un rien détruit ce qu'un rien a fait naître ! Tous vos plaisirs sont voisins d'un tourment ^ Et vos lourmens sont des plaisirs peut-êti'e: Ah! l'on dit vrai, l'xVmour n'est qu'un enfant.
Volny rêvait , à sa douleur en proie ; Et ses amis , égayés par le vin , Remarquaient j)eu son trouble et son chagrin. Pour modérer les excès de leur joie , Zulmis s'assied, et leur fait ce récit , Amour dictait, Amour me l'a redit.
« Dans ces beaux lieux où paisible et fidèle L'heureux Ladon coule parmi les fleurs.
Du dieu de Gnide une jeune immortelle Fnyail, dit-on, les trompeuscé douceurs ;
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C'était Syrinx. Pan soupira près d'elle, Et pour ses soins n'obtint que des rigueurs. Au bord du fleuve, un jour que l'inhumaine Se promenait au milieu de ses sœurs , Pan l'aperçoit , et vole dafiis la plaine , Eien résolu d'arracher ses faveurs Que l'Amour donne et ne veut pas qu'on prenne. A cet aspect, tremblant pour ses appas , La nymphe fuit, et ses pieds délicats Sans la blesser glissent sur la verdure. Déjà la fleur qui formait sa parure Tombe du front qu'elle crut embellir ; Et, balancés sur l'aile du Zéphvr, Ses longs cheveux flottent à l'aventure. Tremblez , Syrinx : vos charmes demi-nus "Vont se faner sous une main profane, Et vous allez des autels de Diane Passer enfin aux autels de Ténus.
Dieu de ces bords, sauve-moi d'un outrage! Elle avait dit ; sur l'iiumide rivage Son pied léger s'arrête et ne fuit plus ; Au fond des eaux l'un et l'autre se plongent ; Sa voix expire ; et dans l'air étendus Déjà ses bras eu feuilles se prolongent; Son sein caché sous un voile nouveau Palpite encore en changeant de na.*jre ; Ses cheveux noirs se couvrent de verdure ; Et sur son corps qui s'effile en roseau Les nœuds pareils , arrondis en anneau , Des membres nus laissent voir la jointure. Le dieu, saisi d'une soudaine honeur, S'est arrêté; sous la feuille tremblante Ses yeux séduits el trompés par son cœur Cherchent encore sa fugitive amante.
jNIais tout-à-coup le Zéphyrc em; ressc Vient se poser sur la tige naissante,
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Et par SCS jeux le roseau balancé Forme dans l'air une plainte mourante.
Ah ! dit le dieu, ce soupir est pour moi ; Trop tara, hélas ! son <œur devient sensible. Nymphe chérie et toujours inflexible J'aurai du moins ce qui reste de toi.
Parlant ainsi, du roseau qu'il embrasse Ses doigts trcuiblans détachent les tuyaux ; Il les polit, et la cire tenace Uiii-t entre eux les dit'férens morceaux. Bientôt sept trous de largeur inégale Des tons divers ont fixé riutervalle.
Sa bouche alors s'y colle avec ardeur:
Des sons nouveaux l'heureuse mélodie , De ses soupirs imitant la douceur.
Retentissait dans son àme attendrie.
Reste adoré de ce que j'aimais tant, S'écria-t-il , résonne dans ces plaines ; Soir et matin tu rediras mes peines.
Et des amours tu seras rinslrumeut. »
« Je le vois trop , reprit la jeune Laure, On ue saurait commander aux Amours.
Apollon même el tousses Beaux discours Ne touchent point In Nymphe qu'il ad{;re. Non, dit Florval , et sur L; Pinde encore Ses nourrissons, de lauriers couronnés.
Trouvent souvent de nouvelles Daphnés.
La Yanilé sourit à leur hommage; On leur prodigue uu éloge flatteur; ?viais rarement de l'amour de l'ouvrage La beauté passe àrûmour del'auleur.
Lorsque Sapho prenait sa lyre, Kt lui confiait ses douleurs.
Tous les yeu.x répandaient des pleurs , Tous les coeurs sentaient sou martyre.
Mais ses chants aimés d^Apollou ,
LA JOURNEE CHAMPÊTRE. VjZ Ses chants heureux, plcif-s de sa flamme El du désordre de son àme, Ne pouvaient attendrir Phaon.
Gallus, dont la muse touchante Peignait si bien la vohipté , Galkis n'en fut pas moins quitté; El sa Lycoris inconstante Suivit, en dépit des liivers , L'n soldat robuste et sauvage Qui faisait de moins jolis vers , Et n'en plaisait que mieux , je gage.
Pétrarque ( à ce mot un soupir Échappe à tous les cœurs seûsil)les), Pétrarque , dont les chants flexibles Inspiraient partout le plaisir, N'inspira jamais rien à Laure ; Elle fut sourde à ses accens; -El Yaucluse répète encore Sa plainte et ses gémissemens.
Wailer soupira pour sa belle Les sous les ])Ius mélodieux ; Il parlait la langue des dieux , Et Sacharissa fut cruelle.
Ainsi C3S peintres enchanteurs Qui des Amours tiennent Técoîe De l'Amour qui fut leur idole N'éprouvèrent que les rigueurs.
Mais leur voix toiichanle et sonore
S'esl fait entendre à l'univers;
Les Grâces ont appris leurs vers ,
Et Paphos les redit encore.
Leurs peines , leurs chagrins d'un jour
Laissent une longue mémoire;
Et leur muse, en cherchant l'Amour,
A du moins rencontré U Gloire. »