U2 LES DEGUISRME-^S DE YE.N V
Myrtis vient, ô douce surprise!
« Hier, au temple de Vénus , Dit-il, j'ai fléchi ses refus :
Dérobons la faveur promise...
INon , je respecte son soinmeil ; J'aurai le baiser du réveil. >• Il voit un bouquet auprès d'elle; Des roses il preiHl la plus belle ; Avec adresse , avec lenteur, Sa main la place sur Tébène, Et sa bouche baise la fleur.
Il s'éloigne alors , non sans peine , Et se cache dans un buisson , D'où sort un léger papillon.
L'insecte léger voit la rose , Uu moment sur elle s^e pose , Puis s'envole, et fuit sans retour.
Myrti' dit tout bas : « C'est l'Amour. »
TABLEAU XXÎX.
" Arrêtez, charmante Déesse!
Votre main au banquet des ciotix , Verse le nectar, et des Dieux Vous éternisez la jeunesse.
— Il est vrai : dans ma coupe d'or Tes levrcr. trouveront encor De ce breuvage quelque reste :
Bois donc. — J'ai bu. Quelle chaletw Pénètre mes sens et mon coeur 1 Restez , ô déesse ! — Je reste. « Il est heureux , et ses désirs Demandent de nouveaux plaisirs.
y.n riant, la jeune iinmortclltt
LivS DtG L ISEMILXS DE TEN US. 1f.3 S'échappe , fuit et disparaît, te berger en vain la rappelle.
Seul il marche , de. la tbrèt Il suit les routes ténébreuses ; Et là dans ses bra« tour à tour Tombent les maîtresses nombreuses Qu'un moment lui donna l'amour.
Un moment , bergères , princesses , Nymphes , bacchantes et déesses , Jleçoivent ses baisers no-.jveaux , Puis s'échappent : point de repos ; Du nectar la douce puissance Soutient sa rapide inconstance.
i5es vœux n'appelaient point Vtsia , El dans son temple elle resta.
Las enfin , sous le frais onibra^'e
Il s'assied, et sa faible voix
Implore une seconde fois
L'échansonne au divin breuvai^L-.
Elle vient ; à Myrtis encor
Sa main offre la coupe d'or,
Et déjà les désirs renaissent.
De son bienfait Héhé jouit;
Sous ses attraits les Heurs -'affaissent ;
Plus belle ensuite elle s'enfuit.
Le berjei-, dont la doaice plainte
La poursuit jusque dans les cieux ,
Sur le gazon voluptueux
Dtt ses charmes baise l'empreinte,
El le Sommeil ferme ses yeux.
TABLEAC XXX.
Il dort; un bftiser le réveille.
() surprise ! ô doue» merveille !
M>^ LES DEGUI^EMENS DE VEND. 7 D'Amours légers enviroiiué , Un char par des cygnes traîné Dans l'air l'emporte avec, vitesse.
La crainte agite ses esprits ; Mais la belle et îendie Déesse Le rassiir? par un souris.
Sur des coussins de pourpre fine , Près de sa maîtresse divine Il s'assied , d'amour éperdu.
Aussitôt un voile étendu Forme pour eux un dais utile.
Myrtis , de surprise immobile , Dans Véaus revoit les appas Des déesses et des mortelles Que ses yeux trouvèrent si belles, Et qui tombèrent dans sts bras.
Elle répond à son silence :
«Je t'aimai long-temps eu secret.
Tout est facile à m"» puissance; Et Vénus de ton inconstance Fut toujours la cause et l'objet. »
A ces mots , au berger timide Ses bras d'albâtre sont tendus; Par degrés à sa bouche avide Elle livre ses charmes nus , Seus les baisers devient plus belle; Ennn permet tout à Myrtis, Et li«i dit : « Sois aussi fjdèlc Et moins malheureux qu'Adonis. »
Consumé d'amour et d'ivresse.
Sur les lèvres de sa maîtresse Myrtis boit le nectar divin; Il meurt et renaît sur son sein ; Et cependant le char rapide , Glissant avec légèreté Dans l'air doucement agi;c, DciK:tnd vers les boscjticîs de Guide.
LE
" La nuit s'écoule , et vainement
J'attends l'ingrat qui me délaisse.
Quelle froideur dans un amant î
Quel outrage pour ma tendresse !
Hélas! l'hymen fait mon malheur;
Libre enfin , jeune encore et belle ,
J'aimai, je connus le bonheur;
Et voilà Dorval infidèle î
Chez un peuple sensible et bon ,
Si noble et si galant, dit-on ,
Combien les femmes sont à plaindre!
L'hymen, l'amour, l'opinion.
Les lois même, il leur faut tout craindre.
Trop heureux ce monde lointain.
Fidèle encore à la nature,
Où l'amour est sans imposture.
Sans froideur, sans trouble et sans lin ! »
Pendant cette plaiale chagrine, Du jour tombe le vêtement , Et sur le duvet tristement Se penche la jeune Céline.
Un propice habitant du ciel^ Connu de la Grèce païenne.
Une substance aérienne Que là-haut on nomme Morphel , Descend, l'emporte, etia dépose Dans ce désert si bien chanté.
Sur r«s jonc* si fnmrux qu'arrote
laî iE TOYAGE DK CE LIAI:.
Le Mississipi tant vanté.
Des vrais amours c'est le théâtre.
Heureuse Céline! en marchant, La ronce et le caillou tranchant Ensanglantent tes pieds d'albâtre; Mais ils sont vierges oea cailloux.
Vierges ces ronces; quel délice!
Yierge encore est ce p'^écipice :
Pourquoi fuir un dauger si doux?
Dans ce moment vers notre belle Un homme accourt; noir, sale et ui IJebout il reste devant elle, Et regarde : cet inconnu Est un sauvage véritable.
Étranger aux grands sentimens.
Bien indigène, eî peu semblable Aux sauvages de nos romans.
Je t'épouse , mais rien ne presse ; En attendant, prends sur ton dos Ces outils , ces pieux et ces paux ; Double ta force et ton adr«se.
Au nied de ce coteau loinlain Cours vile , choisis bien la place , Et bâtis ma.hute; deniain Je te rejoins, et de ma chasse Pour moi tu feras un festin :
Je pourrai t'en livrer les restes.
Bonsoir; bannis cet air chagrin, Ei relève ces yeux modesîes ; Tu le vois , ton maître est humain. »
Qu'en dites- vous, jeune Céline? Rien ; elle pleure , et de Morphel Fort à propos l'arle divine L'tjujporle sous un autre ciel.
La vrtilà planant sur les iles
LE VOYAGF. DE CEl^iiNE.
De ce pacifique océan , Qui ne l'est plus, quand l'ouiagan Vient fondre sur les flots tranquilles ^ Ce qu'il fait souvent, comme aillcuis.
De vingt peuplades solitaires Elle observe les lois, les mœurs, El surtout les galans mystères; Mystères? non pas ; leur amour A la nuit préière le jour.
Céline , en détournant la vue :
« L'innocence est aussi trop nue, Trop cynique ; ces bonnes gens.
Moins naturels , seraient plus sages, A l'Amour quels tristes hommages!
Les malheureux n'ont que des sens.
Quoi 1 jamais de jalouses craintes ?
Jamais de rtfus ni de plaintes .=>
Point d'obstacles, point d'importuns ?
La rose est ici sans piqûre ,
Mais sans couleur et sans parfums.
Un peu d'art sied à la nature;
Oui, sur l'étoffe de i amour
Elle permet la broderie.
Adieu donc , adieu sans retoui
A toute la sauvagerie,
Bonne dans les romans du jour. «
Hélas! elle n'en est pas quittai,
Et se trouve , non sans regret? ,
Parmi les nouveaux Zélandais.
La peuplade qu'elle visite
D'une zagaie arme sa main,
Y joint une hache pesante,
Et marche ftere et menaçant*-
Contre le repaire voisin.
Femmes, «"ufans, ft leurs chi«n.'; même.
]0% LE VOYAGE DE CELIJSr'.
Tout combat , l'ardeur est extrême.
Chez Céline extrême la peur.
Les siens sont battus; le vainqueur Saisit sa belle et douce proie ; Il touche, en grimaçant de joie, La jambe, les mains et les bras; Il touche aussi la gorge nue, Et dit : « liile est jeune et dodue; Pour nous quel bonheur, quel repas Elle frémit, et sur sa tête.
Ses cheveux se dressent ; Morphel Dérange ce festin cruel ; En Chine elle fuit et s'arrête.
Près d'elle passe un Mandarin , Qui la voit , l'emmène et l'épouse.
Il n'aimait pas; mais à Pékin L'indifférence e^t très jalouse.
Céline d'un brillant palais Devient la reiue; hélas! que faire, Dans un grand palais solitaire, ]3'une royauté sau:, sujets ?
D'honneurs lointains on Tenviroune , A ses beaux yeux à peiue on donne Du jour quelques faibles rayons, Et dans le fer on emprisonn3 La blancheur de ses pieds mignons.
L'époux du moins est-il fidèle.^ Touche-t-il à ce doux trésor, Et sait-il que sa femme est belle .^ Point ; il achète au poids de l'or Une guenon et pis encor.
Bon Morphel , hâtez -vous ; Ccli Jamais n'habitera la Chine.
Il est sans doute moins jaloux ,
ne
LE VOYAGE I>E CELIIS'E.
Et plus bra^e il sera plus doux ,
Le fier et vagabond Tartare ,
Vainqueur des Chinois si rusés,
Si nombreux, et nommé barbare
P§r ces fripons civilisés.
D'une cabane solitaire
S'approche la belle étrangère;
Elle entre; quoi! point d'habitans?
Vient un jeune homme, en trois injlaiis
Elle est amante , épouse , mère :
En voyage on abrège tout.
Plaignons cette mère nouvelle.
« Du ménage le soin t'appelle, Dit son Tartare ; allons, debout ! »
Elle se lève , il prend sa place , Hume le julep etticace, Avale un bouillon succulent , Puis un autre , craint la froidure , Dans les replis d'une fourrure S'enfonce , parle d'un ton lent ' Tient sur sa poitrine velue , Et berce dans sa large maiw, L'enfant que sa mère éperdue Abandonne et reprend soudain; Reçoit la bruyante visite De l'ami qui le félicite , Des parens et des alentours ; Ëî pendant tous ces longs discours , La jeune épouse qu'on dé\aissc S'occupe, malgré sa faiblesse, De l'accouché quj boit toujours.
« A ce sot usage , dit-elle, 11 fan dra bien s'accoutumer.
Mon époux du reste est fidèle, Point négligent; on peut l'aimer. »
Tout en aimant, dans leur chaumière I. 14
17f^ LE VOYAOE 1)L CELINE.
Leur bienveillance hospitalière Admet un soir deux voyageurs.
L'un «ifiix, l'autre jeune : on devine (Qu'avec i^râce et j,'a::é Céline Du soujjei- leurfdit les honneurs. »
Sa (uiriosité naïve Les écoule et de\ient plus vive.
Mais pendant les récits divers, Sur leurs yeux les pavots deaeeudent, Ft séparément ils s'étendent Sur des joncs de peaux recouverts.
La Tartariu est peu jalouse.
« Va, dit -elle à la jeune épouse, dire tes aKrailsau plus vieux;
— Y pensez-vous? — Un rien t'élonne.
Va, l'hospitalité l'ordonDe.
• — Vous y consentez ? — Je lais mieux ,
Je l'exige. — Mais il faut plaire ,
Pour être aimé; sans le désir.
Comment peut naître le plaisir.^
Je n'eu ai point. — Tant pis , ma chère ;
Il en aura , lui , je l'espère.
S'il n'en avait pas! sur mon front
Quel injuste et cruol affront! »
Elle ohéit, non sans scrupule,
Et revient un moment après.
« Déjà? dit répoux ; tes attraits....
— Votre coutume est ridicule, Et vous en êtes pour vos frais.
— L'iusoleut! s'il parait coupable, Son âge est nue excuse. — Non.
La fatigue.. — Belle raison!
— Cependant le sommeil l'accable.
— J'y mettrai bon ordre ; un bâton ! - A grand? coups il frappe , réveilla- , Chasse, poursuit le vn\agfur,
Et Tcnge son étrange lionneur.
Puis il dit : « L'autre aussi somnneille; Mais avant tout il voudra hieii Faire son devoir et le mien.
Va. — Peux-tu...? — Point de remontrance. J'ai cru qu'on savait vivre ?ii France. » Tout s'apprend ; a vivre elle apprit.
L'étranger poursuit son voyage ; A sa femme docile et sage Le mari satisfait sourit ,
Et dit d'une voix amicale :
" Écoute: la foi conjugale
A l'usage doit obéir ;
Mais à présent il faut , ma chère ,
Expier ta nuit , et subir
Une pénitence légère. »
Le houx piquant arme sa main ;
Son épouse répand des larmes.
Et les larmes coulaient en vain ;
Aux fouets Morphel soustrait ses channek.
Voici l'Inde ; spectacle affreux !
Que veulent ces coquins de Brames, D'un bûcher excitant les flammes , Et ce peuple abruti par eux ?
« La victime est jeune et jolie, Répète Céline attendrie -.
Je la plains, et l'usage a tort.
On doit pleurer un mari mort, El sans Irii , détester la vie ; Mais le suivre! c'e^t par trop fort. »
Vers Ceyian l'orage la pousse.
La loi dans celte île est tràs douce , Et deux maris y sont perwis.
Céliae plaît à deux amis.
■\71 LE VOYAGE DE CELi:fE.
Eutre eux ils disent : « Femme entière Pour chacun de nous est trop cheie f Partageons; à son entretien Alors suffira notre bien. Si l'épouse est active et sage , Les soins , les comptes du ménage , Par elle seront mieux i églés :
Les garçons toujours sont volés. « Que fait Céline? Une folie Mais l'amour jamais en Asie Ne se fiîe ; poiat de délais ; Et voilà nos deux Chingulais Mariés par économie.
La beauté partout a des droit:> :
Pour Céline le premier mois Fut neuf et vraiment admirable , Le second seulement passable , Le troisième assez misérable , Le quatrième iusupportable.
« J'aurais dû prévenir ces dégoûts , Dit-elle; quel sot mariage!
L'homme qui consent au parlage N'est point amant, pas même époux.
Au public je parais heureuse :
J'ai de beaux schals, un bel écrin , tt dans mon léger palanquin Je sors brillante et radieuse ; Je suis maîtresse à la maison , Mais toujours seule : ma raison SaitjUj,er les lois politiques, Ht les abus enracinés; Dans les états bien gouvernée, Il n'est point de lilles publiques, »
Passons-lui cet arrêt lég^r, Ne fut-ce que pour abréger.
Jeune femme que l'on ofïense
Trouve aisément à se venger; Mais, quoique juste, la vengeance Pour elle n'est pas sans danger.
Chez leur épouse avec mystère Les deux amis enlient un soir.
Que veuîent-ils.^ Le froid devoir A la beauté pourrait il plaire.^ Au devoir ils rie pensent guère.
A quoi donc.'' Yous l'allez savoir :
L'un d'opium tient un plein verre, L'autre un lacet; il faut choisir.
Zton, répond-elle, il faut partir.
Elle part , vole , voit l'Afrique , Passe le brûlant équateur.
Et, rhez un peuple pacilltpic.
Trouve l'amour et le bonheur.
Est-il de bonheur sans nuage?
Son amant l'observe de près , Il craint; et, fidèle à l'usage.
Il s'adresse à l'aréopage, Composé de vieillards discrets.
En pompe on vient prendre Ce! n.; Et dans le temple on la conduiî.
Blanche et triste y sera sa nuit :
De l'inconstance féminine L'ange correcteur descendra.
Si Céline s'en souviendra.
En effet, il vient; notre belle.
Tombant sous sa robuste main.
Frissonne, et la verge cruelle Va punir un crime incertain ; Du pays c'est l'usage étrange.
Mais, par un miracle impré\u, X^n éclat soudain répandu Remplit le temple; voilà l'a»).;..-
LE VOYAGE J)E CELINE.' Qui s'échappe sans dire un mot; Et Céline crie aussitôt :
" Quoi ! c'est mon amant? Quel outrage! Quelle ruse ! quoique sauvage , Ma foi, ce peuple n'est point sol. »
Fuyez , le danger pe it renaître.
On parle d'*un peuple voisin;
Chez ce peuple la loi peut-être
Vous accorde un j)lus doux destin .
Il fapl tout voir et tout ooîinaifre.
Elle arrive, et sourit d'abord.
Point de princes, mais des princesses
Dont les refus eu les caresses
De leurs éponx règlent le sort.
L'époux n'a qu'un mince pirla ge.
De sa femme empruntant l'éclat ,
Prince sa:is conv et sans éclat ,
Il plaît, c'est son seul apanage;
Amour étemel et soumis ,
C'est sa dette ; de par l'usage ,
A l'épouse tout est permis ,
A l'époux rien; veillé par elle,
S'il s'avise d'être infidèle.
Le voilà déprincipisé,
Kattu , proscrit et méprisé.
Vous soupirez, belle Céline!
Qn'avez-vous donc, Te le devine.
Il faut un trône à la beauté;
Qu'elle règne c'est <on partage ;
Mais ce principe clair et sage,
Par les poètes adopté ,
Et dans les < liansous répété.
N'a point encor changé Tuiage;
L'usage est un vieil entêté.
« Ce pays , si j'étais princesse,
Dit Céline, me plairait fort; Mais des autres femmes le sort, Comme ailleurs m'afflii;e et ma blesse.
Que je hais la loi du plus fort! »
Si la force, fronùeuse aimable, ¥m parfois injuste pour vous.
La loi du plus faible, entre nous, S'^rait-elle bien équitable ?
S;ir ce point on disputera , Et jarnais on ne s'enteudra.
Femme jolie est difficile.
jMorphel , toujours preste et docile , La transporte plus loin, plus près.
Je ne sais où : dans cet asile Ses vœux seront-ils satisfaits?
Un peup'.e immense l'environne; D'or et de myrie on la couronne ; Avec pompe sur un au tel Un ^roune amoureux la dépose; A ses pieds qui foulent la rose On hniie un encens solennel; Les hvmnes montent jusqu'au ciel :
« Jadis dans ses plus beaux ouvrages L'homme adora le Créateur, Mais du jour l'astre bienfaiteur Avait-il droit à tant d'hommages?
Femmes, nos vœuxreconnaissans Réparent cett-e longue injure :
Doux chef-d'œuvre de la nature , Recois notre éternel encens. »
'« Messieurs, dit-elle, quel prodiçe ; Chez les plus forts tant de raison , Tant de justice ! Mais où suis-je ?
De ce pays quel est le nom ? •• Une vnix Im répond : •' Princesse ^
17(î ] E VOYAGr. UL CHLINE.
Reiut;, impératrice, déesse, Réi;iie/ sur un peuple d'amans.
Four Ils liouimes sont la tristesse , L'espoir timide, les tounnens, La toile et jalouse tendresse, El l'esclavage des sermens; Pour vous toujours nouvelle ivresse , Toujours nouveaux enchauteuieus, iVlêmes alîraits, même jeunesse; Et les plaisirs pour votre altesse En jours changeront leurs mjineus :
l'.ile est au pays des romans. »
Tout disparaît, et c'est dommage.
Cet épisode du voyage Coûte à Céline quelques pleurs.
Pour la distraire , au loin son guide La promène d'un vol rapide.
Dans un bois d'orangers en fleurs , Qu'un vent doux ratraîciiit sans cess'. , Elle entre, et dit : « Lieux enchanteui; Où sont \ os heureux possesseurs ? « Passent un Caffre et sa maîtresse.
Quelle maîtresse ! Pour cheveux , L'épaisseur d'une courte laine ; Pour habit, des signes nombreux Imj)rimés sur la peau d'ébènc ; Le nont et le nez aplatis , Des deux lèvres la boursouflure , Bouthe grande et les yeux jietils, Un sein flottant sur la ceinture; Bref, le fumet de la nature, Et ses gestes trop ingénus; Chez l<'s Caffres telle est Vénus, L'orgueil est parfois raisonnable ; - Céline donc de sa beauté
Prévoit l'effet inévitable.
Et craiut un viol effronté.
Touchantes , mais vaines alarmes! A l'aspect de ces nouveaux charmes, L'Africain recule surpris, De la surprise passe aux ris , Et dit : « O l'étrange figure!
D'où vient cette caricature?
Ils sont plaisans ces cheveux blonds , Flottant prescpie jusqu'aux talons.
Quelle bouche ! on*3a voit à peine.
Jamais sein , chez l'espèce humaine, D'une orange eut-il la rondeur?
Tive une molle négligence!
Des yeux bleus! Quelle extravagance!
Blanche et rose! Quelle fadeur!
Va, guenon, cache ta laideur. »
Céline , étouffant de colère , S'enfuit, et ne pouvant mieux faire :
« Ce pays , malgré son beau ciel , Malgré son printemps éternel, De tous est le moins habitable. »• Elle dit : l'ange secourable De ces mots devine le sens; Il l'enlève , et tandis qu'il vole , Par quelques grains d'un doux encens Sa bienveillance la console.
Céline, moins timide alors.
Regarde son guide , soupire , Et sen trouble en vain semble dire Pourquoi n'avez-vous pas un corps?
Dans les plaines de la Syrie Eufin la dépose Morphel.
Partout on rencontre Israël; Israël la trouve jolie,
ir^ LE VOYAC.E DE CKT.INE.
La mène au marché de Damas , Kt met en vente ses appas.
Aiiriez-vc\is donc uu prix, Céline?
Un gros Tinc arrive en fumant , De la tèleaux pieds l'exaraine, Toujouis fume, el dit froidement, « Esi-elle vierge? — Non , Française.
— Combien? — Mille piastres. — Ah. juif!
— Grâce et gentillesse. — Fadaise.
• — Le regard doux et fin. — Trop vif.
J'aimerais mieux une maîtresse
D'esprit et de corps plus épaisse.
Mais passons sur re dernier point ;
Du repos; un mois d'épinettes,
El de baume force boulettes ,
Doubleront ce mince embonpoint.
Trois cents piastres. — Far le prophète ,
Je suis des juifs le plus honnête,
Et je veux au fond des enfers
Tomber vivant... — Point de blasphème ;
Adieu. — Cinq cents?— Trois cents, et nu'-uie.
— Allons, prenez-la; mais j'y perds. »
L'antre paie, à regret peut-être.
Et lentement s'éloigne; en maître A sa porte il frappe trois coups :
Aussitôt se meuvent et crient Serruies, barres et verroux.
Pauvre Céline, où tombez-vous!
IVois rivales ? elles sourient , Mais de dépit, et le courroux Slallume dans leurs yeux jaloux.
L'injure peut être allait suivre; Le Mustapha , sans s'émouvoir.
D'un mot les rend À. leur devoir :
« Paix et concorde, ou je vous livre Aux fotirte du vieil euiiuquc noir. »
Eu vain leur fierté luécoDlenle Fit valoir ses droits au mouchoir; Il fallui à la débutante Céder le rôle et le boudoir.
Poiut de premier acte eu Turquie; La Française y tenait un peu , Le Muàuloian siffle son jeu , El se tâche ; la comédie Devient drame, et puis tragédie.
Céline doue, par déuoùmeut, Prend un stylet de diamant , Le laisse échapper, le relève, S'éveille avant îe coup fatal, Et s'écrie: « Ah! c'est loi , Doi val? Après je te dirai mon rêve. »
Mafigré quelques légers dégoùls,
Meèdanies , demeurez en France.
l^e pays de la tolérance
Est-il sans agrémeus pour vous?
Trop souvent un épais nuage
Obscurcit le ciel des amours,
El sur l'hymen gronde l'orage;
Mais si vous dounez les beaux jours,
Convenez-en , presque toujours
Les tempêtes sont votre ouvrage:
Quelle imprévoyance, et parfois
Quelle erreur dans vos premiers choix !
L'ennui [)eut paraître incommode:
Le mot de mœurs est à la mode,
La moralité vous poursuit;
En prose, en vers, même en uiusicpie.
Sans goût , sans cause, on vous critique,
Sans îiu, sans trêve, on vous iiisliuir;
Maint vieux libertin énjérile.
Maint p^-lit rimeui' hvp rrite,
-ISO LK VOYAGE UE CELINE.
Maint abonné dans maint journal , De vos plaisirs, de vos parures.
De vos talens, de vos lectures, Se fait contrôleur général :
Eh bien! a tout cela quel mal ?
De vous ces gens n'approchent guère, Et vous ne lisez pas, j'espère, Un sot qui croit être moral.
Cessez donc vos plaintes, Mesdames, L'infatigable Église jadis A vos corps si bien arrondis Durement refusa des âmes ; De ce concile injurieux Subsiste encor larrèt suprême; Qu'importe? Vous charmez les yeux , Le cœur, les sens , et l'esprit mèn)e; Dos âmes ne feraient pas mieux.