‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbreChapitre 95 sur 174 · A MON FRÈRE · texte numérisé non relu

A MON FRÈRE

Rio-Janéiro , «cp'enibr* J-7.'.

Tu .seras sans doute étonué de recevoir une lettre de moi datée de Kio-Janéiro. Dépuis noire départ de l'Orient, les vents nous ont été absolument contraire§ ; ils nous ont poussés d'abord sur la côte d'Afrique , que nous devions éviter. Le 3 juillet nous nous croyions encore à soixante-quinze iieues de cetlecôte.Lanuil, par un boniieur des plus marqués, lut très belle : aucun nuage ne nous dérobait la clarté de la lune , et nous en avions grand besoin. A deux heures et demie du matin, un soldat qui fumait sur le pont découvre la terre à une petite demi-lieue devant nous. Il ventait beaucoup, et le navire , contre son ordinaire, s'avisait de faire deux lieues par beure. Cette terre est la côte de Manignette ^ située sous le cinquième degré de latitude septentrionale; c'est un pajs plat, et qui ne peut être aperçu qu'à une très petite distance ; on disiinguail sans peine des cabanes, des hameaux tt des rivières. Tu penses bien que le premier soin fut de virer de bord; un moment après on jeta la .«ionde , et l'on ne trouva que sept brasses de fond. Reconnaissance éternelle à la pipe du soldat! Si le vaisseau avait encore parcouiii quatre fois sa longueur, c'en était fait de nous, et j'aurais servi de déjeuner à quelque requin affamé. Di me,':ora\

IN'eus avons ensuite traversé avec une rapidité singulière le cinal de neuf cents lieues qui separ« les côtes d'Afri([ue de celles du Brésil , et nous sommes venus à pleines voiles mouiller sur le banc des I. i5

jàb/alhcs.'^ouii avions lout auprès de nous des rochers fameux par plus d'un uaulrage , sur lesquels les courans nous enlraînaieut. Celte position était critique, (,1 nous commencions à perdre l'espérance, lors([ue des ])t'cljeurs portugais , qui se li'ouvaieut par hasard dans ces parages, nous indiqr-èreiil la véritable route.

Nous manquions d'eau , et une grande partie de l'équipage était attaquée du scorbut : il fut décide que nous lelàcherions à Rio-Janéiro, Nous découvrîmes le soir même la petite île du Bepos, qui n'est qu'à quatre lieues de la terre ferme. L'île du Repos ! que ce nom flatte agréablement l'oreille et Je cœur ! bonheur, aimable tranquillité, s'il était vrai que vous fussiez renfermés dans ce point de notre globe, il serait le terme de ma course ; j'irais y ensevelir pour jamais mon existence; inconnu à Tunixtrs, que j'aurais oublié , j'y corderais des jours aussi seifeins que le ciel qui les verrait naître; je vis rais sans désirs , et je moun ais sans regrets.

C'est ainsi qtie je m'abandonnais aux charmes de la rêverie, et mou àme se plaisait dans ces idées mélancoliques, lorsque , reprenant tout-à-coup leur cours naturel, mes pensées se tournèrent \ ers Paris. Adieu tous mes projets de retraite; l'île du Repos ne me parut plus que l'île de l'Ennui ; mou cœur m'avertit que le bonheur n'est pas dans la solitude; et l'Espérance vint me dire à l'oreille : Tu lesr»everras ces Épicuriens aimables qui portent en écharpe le ruban giis-de-lin , et la grappe de raisin couronnée de myrte; tu la leverras cette maison, nou pas de plais:nce, mais de plaisir, où l'œil des profanes ne pénèlre jamais ; tu la reverras

Celte caserne, heureux séjojr Où l'Arnilié, par piévoyarr'e ,

MELAIVGES. 1?^

Ne reçoit le fripon d'Amour Que sous serment irobéissance; Où la paisible Égalité.

Passant :Jou niveau favorab'e Sur les droits de la Vanité , Ne permet de rivalité Que dans les combats de la table, Où l'on ne connaît d'ennemis Que la liaison toujours cruelle ; Où Jeu\ et Ris font sentinelle Pour meitre en fuite les Ennuis; Où l'en porte , au lieu de cocarde , Un feston de myrte naissant.

Un thyrse an lieu de hallebarde, Un verre au lieu de fourniment ; Où l'on ne fait jamais la guerre Que par d'agréables bons mots Lancés et rendus à propos ; Où le vaincu , dans sa colère , Du nectar fait couler les flots, Et vide insolemment son verre A la barbe de ses rivaux.

Cette ordonnanoe salutaire Est écrite en lettres de fleurs Sur la porte du sanctuaire.

Et mieux encor dans tous les coeurs :

« De par nous, l'Amitié fidèle , Et plus bas, Baccbus et l'AmoJir ; Ordonnons qu'ici chaque jour Amène une fête nouvelle ; Qi.o l'on y pense rarement, De peur de la mélancolie ; Qu'on y préfère sagement A la Sagesse la Folie, A \k Raistm le Srntitiicul ;

'iSi M1LLA?<GT-:S.

Et qu'on y donne à la Paresse , A l'art jieu connu de jouir, Tous les inoHK^ns de la jeunesse :

Car tel est notre bon plaisir. »

Le lendemain le veut augmenta; le ciel était sombre; tout annonçait un <^tos temps. Pendant la nuit le tonnerre se fit entendre de trois côtes difïérens, et les lames couvraienlquelquefois le vaisseau dans toute sa longueur. Réveillé par le bruit de la tempête, je monte sur le pont. Nous n'avions pas une seule voile , el cependant le navire faisait trois lieues par heure. Peins-toi réunis le sifflement du veut et de la pluie, les éclats du tonnerre, le mugissement des flots qui venaient se briser avec im- ])étuosité contre le vaisseau , et un bourdonnement sourd et continuel dans les cordages; ajoute à tout cela l'obscurité la plus profonde, et un brouillard presque solide que l'ouragan chassait avec violence ; et tu auras une légère idée de ce que j'observais alors tout à aion aise. Je t'avoue que dans ce moment je me suis dit tout bas, //// robnr et œs triplex. Vers les trois heures la tempête fut dans toute sa force; de longs éclairs tombaient sur le gaillard , et y laissaient une odeur insupportable; la mer paraissait de feu; un silence effrayant régnait sur le pont; on n'entendait que la voix de l'officier de quart qui criait par intervalle, stribord , bâbord. Ce grain dura une demi -heure, et il fut îout-àcoup terminé par un grand calme.

Nous gagnâmes enfin la rade de Rio-Jàntiro, et nous envoyâmes demander au vice-roi la permission d'y entrer : cette précaution est nécessaire à tous les vaisseaux étrangers qui veulent y relâcher. Ces gens-ci se ressouviennent de Diigay-Trouin.

L'entrée de cette rade offre le speclacle le plus

MEEANGES. >fS ;

i m posant et le plus s£;réable; des forts, de^ reiranchfniens , des hatleries, des moutagnas et des collines couvertes debanauiers et d'orangers, et de jolic« niniGons de campagne dispersées sur ces collines.

>'ou3 eûmes dans la matinée une audience publique du vice-roi. Le palais est vaste*^ mais l'extérieur et ce que j'ai vu de l'intérieur ne répondent pas a la richesse de la colonie. On nous reçut d'abord avec cérémonie dans une grande avant-salle; puis un rideau se leva . et nous laissa voir le vice'roi environné de toule sa cour. Il nous reçut poliment, accorda au capiiaine la relàcLe, et aux passagers la pprmissioii de se promener dans la ville. Après l'audience, nous fîmes des visites militaires, et nous ir-vînmes dîner à bord. Il nous est défendu démanger à terre, et encore plus d'y coucher.

La ville est grande , les maisons sont basses et mal bâties, les rues bien alignées, mais fort étroites.

Après midi nous descendîmes à terre; trois offi^ ciers yinrent nous recevoir sur le rivage; c'est l'usage ici, les étrangers sont toujours accompagnés, rsous allâmes à une foire qui se tient à une demilieue delà ville. Chemin faisant, j'eus le plaisir de voir plusieurs Portugaises c;ui soulevaient leurs jalousies poour nous examiner. Il v en avait très peu de jolies; mais une navigation de trois mûis,et la difficulté de les voi)\ les rendaient charmant'^' '• mes j eux. On ne trouvait à cet? - foire que des pierreries mal taillées, mal montées, et d'un prix excessif. Pendant que nous portions de tous côtés nos regards, un esclave vint prier nos conducteurs de nous faire entrer dans un jardin voisin. IN'ous v liouvâmes quatre tentes bien diessécii. La première renfermait une chapelle dont tous les meubles étaient d'or et d'argent massif, et travaillé* avec un goût c.\'[«is. La seconde contenait quatre lits : le.^

rideaux étaici;t d'une étoffe précieuse de Chine peinio dans !e pays, les couvertures de damas en- 1 iclii de franges el de glands d'or, et les draps d'une mousseline brodée garnie de dentelle. La troisième servait de cuisine, et tout y était d'argent. Quand j'entrai dans la quatrième , je me crus lra"hsporte. dans un de ces palais de fée bâti par les romajiciers. Dans les quatre angles étaient quatre buffets chargés de vaisselle d'or, et de grands vases de cristal qui contenaient les vins les plus rares; la table était couverte d'un magnifique sur-tout, et des fuiits d'Europe et d'Amérique.

La gaîté qui régnait, parmi nous ajt)utait encore à l'illusion. Tout ce que je mangeai me parut délicieux et apprêté par la main des génies; je croyais avaler Is nectar; et pour achever l'enchantenient il ne manquait plus qu'une Hébé. Nous sortîmes de ce lieu de délices en remerciant le dieu qui l^s. faisait naître. Ce dieu est un seigneur âgé d'environ cinquante ans. Il est puissammerî riche , nnais il doit plus qu'il ne possède. Sa seule passion est de manger son bien et celui des autres dans les plaisirs et la bonne chère. Il fait transporter ses tentes pai-tout où il croit pouvoir s'amuser, et il décampe aussitôt qu'il s'ennuie. Cet homme là est un charmant É|:icurien; il est digne de porter le ruban gris-delin.

Même fête le lendemain, mais beaucoup plus brillante; parce qu'il avait ou le temps delà préparer; cependant pas un seul minois féminin.

Noiis fimes aussi plusieurs visiter quiremphrent agréablement la soirée. Les femmes nous reçoivent on ne peut mieux, et comme des animaux curieux qu'on voit avec plaisir. Elles sont toutes très brunes ; elles ont dt beaux th^euN: relevés negbgsmmcnt, un habillcnsent qui plait par sa simpluité ,

6e grands yeux noirs et voluptueux; et leui- caractère, naturellement enclin à l'araoïu-, se peint dans leur regard.

Nous eûmes hier un joli concert suivi d'un bal: on ne connaît ici que le menuet. J'eus le plaisir d'en danser plusieurs avec une PorUigaise charmante de seize ans et demi : elle a une taille de nymphe, une physionomie piquante , et la grâce plus belle encore que la beauté: on la nomme doua Theresa.

Je ne te dirai rien des églises , les Portugais sont partout les mêmes; elles sont d'une richesse étonnante; il n'y manque que des sièges.

J'aurais été charmé de connaître l'opéra de Rio- Janéiro; mais le vice -roi n'a jamais voulu nous permettre d'y aller.

Ce pays-ci est un paradis terres-tre; la terre y produit abondamment les fruits de tous les climats ; l'aix y est sain; les mines d'or et de pierreries y •^ont très nombreuses : mais à tous ces avantages il en manque un , qui seul peut donner du prix aux autres , c'est la liberté : tout ici est dans l'esclavage; on y peut entrer, mais on n'en sort guère. En général les colons sont mécortens et fatigués de leur sort.

Nous quittons demain cette rade, et nous faisons voile poïM* l'île de Bourbon; nous relâcherons peut-être au cap de Bonne-Espérance.

Adieu, mon frère et mon ami; aime-moi toujours, et ne vovage jamais par mer.

A BERÏIN.

Du (^ap di! Bomio Espci auce , octubre 177J.

C'est ici que l'on voit deux choses bien cruelles,

Des maris ennuyeux et des femmes fidèles,

C;ar l'Amour, tu lésais, n'est pas luthcriea.

C'est ici qu'alentour d'une vaste théière,

Près d'un large h'omage et d'un grand pot à bière ,

L'on digère, l'on fume, et Ton no pense à rien.

C'est ici que l'on a santé toujours fleurie,

Visage de chanoine, et pense rebondie.

C'est dans ce5 lieux enfin qn'on nous fait aujourd'hui

Avaler à longs traits le constance et l'ennui.

On a bien raison de dire, chaque pays, chaque mode. En France, les filles ne s'observent que dans l'exlérieur; Tamaut est toujours celui que l'on reçoit avec le plus de froideur; c'est celui auquel on veut faire le moins d'attention, et de l'air le plus décent el le plus réservé on lui donne un rendezvous pour la nuit : ici tout au rebours , vous êtes accueilli avec un air d'intelligence et d'amitié qui parmi nous signifierait beaucoup ; vos yeux peuvent s'expliquer en toute assurance, on leur rçpond sur le môme ton; on vous passe le baiser sur la main, sur la joue , même celui qui semble le plus expressif; enfin on vous acco'de tout, excepté la seule chose qui s'accorde parmi nous.

Que faire doncPje ne fume jamais; iatidéliié matrimoniale est bien ennuveu»;e; dans une intrigue où le cœur n'est que chatouillé on ne vise qu'au dénoûment : la [)roinenade est mon unique plaisir ; iMsie plaisir à vingt ans! Je la trouve dans un jardin n>agnifi({ue, qui n"est fréquenté que par les oiseaux

MELANGES. -lyU

les Dryades et les Faunes : les divinités de ces lieux s'étonnent de me voir sans p>pe et un livre à la mais. C'est là que je jouis encore par le souvenir de ces momens passés avec toi, des douceurs de notre amitié, de nos folies, et des charmes de la caserne', c'est là que je t'écris, tandis que tu m'oublies peuiélre dans Paris;

Tandis qu'entouré de plai-ir:, Toujours aimé , toujours aimable.

Tu sais partager tes loisirs Entre les Muses et la table.

Adieu ; conserve tous ces goûts; Vole toujours de belle en belle, Au Parnasse fait des jaloux , A l'Amitié reste fidèle.

Puisses-tu dans soixante hivers Cueillir les fleurs de la jeunesse, Caresser eacor ta maîtresse , Et la chanter en jobs versl

Page 1