CIIARLKMACNE ET LES SAXONS
serments qunlre fois violés, lanl de villes dont les ruines fumaient encore, tant de chrétiens égorgés sans défense; on connaissait les fureurs de ces barbares, leur passion du sang, leurs sacrifices humains. Les coupables, jugés par les chefs de leur nation, en cour de justice, selon la loi commune des Germains, qui punissait de mort les traîtres, furent décapités le même jour. Mais le nombre des condamnés devait les absoudre et soulever les contemporains, comme la postérité, contre l'horreur de cette exécution (1). Les familles et les tribus s'armèrent pour venger leurs morts. Toute la Saxe se leva, et trouva Wittikind pour la conduire. La guerre
(1) Le récit dclaillé de la bataille de Suntal se trouve dans les Annales attribuées à Éginhard et dans le poëte saxon qui les suit, nd ann. 782.
11)1 ])rotinus atrox
Conseritur fundens ingenlem pugna cruorem, Francorumqiic truci proceres sunt caedo nccati. Régis legalis praeclari quatuor illis Exsliticti comités cum vigiriti veiieraridis, ÎNubilibusque viris aliis hac clade peremplis. At reliquus bollo populus consunnjlus in iilo Conseri iniincro nequit...
Interlectus Adalgisus pari ter quoquc Geilu.
Cf. Vita S. Willehadi. — Le massacre de Verdcn est le scandale de la vie de Charlemagne. M. Ampère a montré les doutes qu'on pourrait soulever sur la réalité de Texécution [Histoire littéraire, t. III). Xous croyons cependant comme lui que le fait subsiste, et nous n avons garde de le justifier. Seulement il importait d'en maintenir le caractère, et d'y voir ce que virent les contemporains, un procès criminel, et non pas une boucherie de prisonniers. Cf. Annales Francorum, Eginhardi, Poeta Saxo, ad ann. 782.
Quem quum primore? ejusdem genti? adisseiil,
Illud se cerlo non commisisse probantes,
Et rox auctores lacli perquireret, nna
Esse réuni clamant AVilikiiidum criniinis hujus...
Tradita sunt sane reliquoruni bis duo letho
Millia quingenliquc \iri, qui lam grave belluni
lilius coutia Francos ges^ere suasu...
fut sans quartier. Une grande bataille se livra auprès de Detmold. Les historiens des Francs leur attribuent la victoire; mais ils conviennent qu'elle leur coûta cher. Une tradition rapporte que les chrétiens vaincus se retirèrent précipilomment jusqu'au Mein, et qu'ils cherchaient en vain à passer le fleuve, quand une biche, se jetant devant eux, leur montra le gué. On appela ce lieu le Gué des Francs : Francfort. La tradition est fabuleuse, mais elle att<^sle qu'aux yeux des peuples lafortune de Charlemagne parut chanceler. Cependant ses armées, grossies de nouvelles recrues, écrasèrent les Saxons au bord de la Hase. Pendant deux ans il parcourut le pays dans toutes les directions, incendiant les récoltes, les hameaux, les lieux fortifiés; il s'avança deux fois jusqu'à l'Elbe, et passa l'hiver de 785 à Eresburg. Alors, voyant les ennemis épuisés, il leur offrit la paix (1).
De nobles saxons allèrent portera Witlikind, au delà de l'Elbe, les proposilions du roi. Le guerrier défiant exigea des otages, et, les ayant reçus, il se rendit avec Alboin, son compagnon d'armes, a Attigny, où il demanda le baptême. Cet exemple entraîna la Saxe, et la Frise l'imita. Charlemagne connut que ses desseins étaienl accomplis. 11 écrivit à Offa, roi des Saxons, pour lui annoncer une conversion qui faisait la joie de son règne. Le pape Adrien en reçut la nouvelle; il répondit « en rendant des actions de grâces à la clémence di-
(1) Amialea Eginhardi et Poêla Saxo, ad aiui. 785, de. (inmm, DeiU" sclie Sagfn, l. II. .huialcs Eyinliai'di et Poeta Saxo, ad aini. 785.
CIIAKLEMAGNK KT LES SAXONS. t>rr>
c( vine, parce que les nations païennes, rangées sous la c( puissance du roi, entraient dans la grande religion. » I^our louer Dieu d'une si éclatante victoire, il ordonnait Irois jours de processions solennelles dans toutes les contrées habitées par les chrétiens (1). L'imagination des peuples s'empara de ce grand événement. On racontait qu'aux jours de fêtes solennelles, Charlemagne avait coutume de faire distribuer une pièce d'argent à chacun des pauvres qui se rassemblaient à sa porte. Or il arriva que, le jour de Pâques, Witiikind, en habit de mendiant, s'introduisit dans le camp pour
(1) Caroli M. Epist. I, ad regem Offam : « Diicesque Saxonia\., Wittikmdus et Alboin, cum fere omnibus incolis Saxoniae, baptismatis susceperunl sacramentuni, Domino Jesu de cetero famulaturi. » Epist. XXVI Hadriani pp. ad Car^olinn M : « Uride nimis amplius divmae clementiœ retulimus laudes quia nostris vestrisque temporibus, gentes [)aganorum in verani et magna m deductic religionem atquc perfectani fidem, vestris regalibns subslcrnunlur ditionibus... nt... maximum fnictum in die judicii ante tribunal Cbristi de eorum animarum sainte offerre mereainini dignissimnm nunuis, et pro amore animarum lucra infinita mereamini adipisci in regno cœlesti, »
Je rattache ici une anecdote du moine de Saint-Gall, où l'on voit au vif l'impression qne cette grande gnerrc avait laissée dans Tâme de Charlcmagne, et en même temps l'incroyable ignorance de la cour byzantine, devenue étrangère à toutes les affaires d'Occident. « Comme donc Charles avait envoyé des députés au roi de Constantinople pour l'entretenir de la guerre de Saxe, le prince leur demanda si le royaume de son fils Charles était en paix. Le principal des envoyés ayant répondu que tout était pacifié, hormis les frontières, toujours inquiétées par les invasions des Saxons, cet homme endormi dans la mollesse s'écria : « Fi ! pourquoi mon lils s'é- « puise-t-il contre des ennemis sans nom et sans force? Tiens, je te fais « présent de cette nation, avec tout ce qu'elle possède. » Ce que l'envoyé a.ant rapporté au très-belliqueux Charles, celui-ci repartit en riant : « 11 « t'aurait rendu plus riche, s'il t'eût fait présent d'un caleçon pour le (' voyage. » — Remarquez aussi les prétentions réciproques des deux empires. Le Byzantin traite Charlemagne de fils, c'est-à-dire d'inférieur. Le moine allemand ne reconnaît qu'un roi de Constantinople, les Francs ayant hérité du titre impérial. Monach. S. Gali., H, 5.
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en observer les dispositions. Le roi faisait dire la messe sous sa tente; et quand le prêtre éleva la sainte hostie, ^Yittikind vit, dans le pain consacré, la figure d'un enfant d'une beauté parfaite. Après la messe on distribua les aumônes. Le guerrier se présenta à son rang, fut reconnu sous ses haillons, arrêté, conduit au roi. Alors il raconta sa vision, demanda à devenir chrétien, et fit enjoindre aux chefs de son p;irti de poser les armes. Charlemagnc le fit duc, et changea contre un cheval blanc le cheval noir de son écu. Ceci est le récit des Saxons. Ce peuple inflexible ne voulait avoir cédé qu'à l'intervention de la Divinilé. D'un autre côté, les généalogistes placèrent Wiltikind à la tête de la troisième race des rois de France, en le faisant aïeul de Robert le Fort. Plusieurs légendaires le comptèrent au nombre des saints, et au treizième siècle la Chanson de Wittikind le Saxon était encore récitée par les jongleurs français. Son nom ne périt pas; il resta comme ceux de Roland, d'Arthur, de tant d'autres illustres vaincus que la poésie est allée ramasser sur les champs de bataille, comme pour montrer que l'imagination des peuples est généreuse, et ne se range pas toujours du côté du plus fort (1).
(1) Grimm, Deutsche Sagen, t. II.
La Chronique de Moissac a déjà fait la transformation du nom propre Guiduchiut pour Witlichind. Sur le changement du W en Gu, voyez Ampère, Histoire delà formation de la langue française. M. Capefigue, Histoire de Cliarlemagne, a cité ces vers de la chanson de Guiteclin, par Jean Bodel, trouvère d'Arras, treizième siècle :
Cil ba>tarl jiiglor qui vont par ces viliaux, A ces grandes viclJL'S en dcpéciôs forriaux, Chantent de Guilcclin...