E. G. M. IG
la gran rieur d'une cause désespérée, pour l'indépendance du sol, pour les traditions des ancêtres, pour les mystèies trahis de Woden, de Dunar et de Saxnot. Ils se défendaient dans leurs foyers, dans un pays dont ils avaient toutes les ressources et tous les souvenirs, au cœur des mêmes bois où périrent les légions de Varus. Les noms des lieux en conservaient encore la mémoire. On y montrait le camp des UoniainH (Peldrom), la montnffncdWrminins (Herminsberg), la plante de la Victoire (Wintfi'ld), le ruisseau des Os (Knochenbacli), et ïe ruisseau du SmKj (Rodenbeck) (1). Le génie de ces temps glorieux revivait en la personne de Wittikind, fils de Werneking, chef des peuplades du Nord. Ce guerrier apportait, avec son épée et son talent militaire, l'alliance de Siegfried, roi de Danemark, dont il avait épousé la sœur, et de Ratbod, chef des Frisons. Les Saxons, soutenus j)arces intrépides voisins, n'étaient peut-être pas sans inlelligence avec les mécontents de la Bavière et de la Lombardie. Ils touchaient à l'oiient les Slaves, les Avares, idolâtres et barbares comme eux, et tous les flots de ers grandes migrations qui partaient des steppes de l'Asie, et, ne trouvant pas d'obstacle dans les plaines de l'Europe centrale, venaient se jeter sur la frontière des Francs. Ainsi la Saxe avait à sa suite tout le paganisme, c'est-à-dire le monde presque entier, où les clirvMiens Icnaient encore si peu de place. Dès lors on ne s'éloime pbjs de trente-deux ans de combats : il y
(1) Os iKtnis (le lieux se cons.rvcnt encore. Cl". Grinini. Dcul^chr My- Ihoi'fjie. Ixcicluiid, Germaiiicn.
ClIARLKMAGNE ET LES SAXONS. 245
^alJail de toute la religion, de toute la civilisation, de tout ce que furent nos pères et de ce que nous serions un jour.
Vers ce temps-là, un religieux nomme Liafwin, qui l'rciudes
' ' ^ ' 1 .le la gucne.
prêchait rEvangile sur les bords de TYsscl, résolut ^Liafwin. d'annoncer la foi aux Saxons, et se rendit à l'assemblée générale de Marklo. Au jour solennel, les députés de la confédération étant réunis, quand les sacrifices allaient commencer, il s'avança, revêtu de ses habits sacerdotaux, portant dans ses mains la croix et l'Evangile. « Les idoles que vous adorez, dit-il, ne vivent ni « ne sentent; elles sont les ouvrages des hommes, elles <i ne peuvent rien, ni pour elles ni pour autrui. C'est « pourquoi le seul Dieu, bon et juste, ayant pris vos <c erreurs en pitié, m'envoie parmi vous. Que si vous <( ne renoncez pas à l'iniquité, je vous annonce un « malheur que vous n'attendez point ; car le Roi des « cieux a ordonné d'avance qu'un prince fort, prudent, « infatigable, viendrait, non de loin, mais de près, <c tomber sur vous comme un torrent, afin d'amollir « la férocité de vos coeurs toujours durs, et de faire <( courber vos fronts orgueilleux. D'un seul effort il « envahira la contrée, la dévastera par le fer et par le c< feu, et il emmènera vos femmes et vos enfants eu c( esclavage,» A ces paroles, la foule indignée s'émut, €t poussa de grands cris.; plusieurs coupaient déjà des pieux qu'ils aiguisaient afin de percer le profanateur, -quand l'un des chefs, nommé Buto, montant sur un lieu élevé, s'adressa à la multitude : «Ecoutez, dit-il,
2ii CHAI'ITP.E VI
« VOUS qui êtes les plus sages. Il nous est venu souvent « des ambassadeurs des peuples voisins, Normans, « Slaves ou Frisons ; nous les avons reçus en paix, et, « après avoir entendu leurs messages, on les a renvoyés c( avec des présents. Celui-ci est l'ambassadeur d'un « grand Dieu, et vous voulez le faire mourir!» Ces paroles sauvèrent le prêtre. Il se retira sain et sauf, et bientôt après parut le vengeur qu'il avait prédit (1). ^érSr ^" printemps de l'année 77'2, le champ de mai fut convoqué à Worms. Le roi Charles y exposa ses desseins. Il méditait depuis quelque temps comment il pourrait acquérir au Christ cette nation snxonne, qu'on disait si cruelle, si ennemie des hommes, si attachée aux faux dieux. Il sollicitait sur ce point le conseil des gens d'Eglise et le secours de leurs prières. Puis, rassemblant une grande armée, après avoir invoqué le nom i du Christ, il partit pour la^ Saxe avec les évêques, les i abbés, les prêtres, docteurs et prédicateurs de la foi, qui voulaient imposer la douce loi du Christ à ce peuple engagé dans les chaînes du démon depuis le commencement du monde. Il entra donc dans le pays de Weslphal, j)énétra jusqu'au Weser, s'emp.ira d'Éresburg, et renversa la colonne qu'on y honorait sous le nom d'Irmin-
(1) Vila Lchiiini, apud Poiiz, t. H. Les bisioricns modernes ne se sont j)as al taches à embrasser tous les détails de celte ^inerre de Sax;-, qui tient une place considérable dans riiistoire religieuse et politique de la Germanie. En réunissant leslrails épars dans les chroniques et les annales contemporaines, avec les couleurs poétiques doiniées par la tradition populaire, j'ai essayé de reconqniser le tableau. )lais déjà M. Mignet, dans son excellent mémoire, avait recomui toute Tinqiortance historique de ce grand l;ut rrar.ucs.
CllARLEMAGNE ET LES SAXONS. 2i5
sul. Les trésors ramassés dans ce lieu furent livrés au pillage. L'armée se reposa Irois jours ; et, comme au bout de ce temps elle commençait à souffrir de la soif, une source abondante jaillit tout à coup du lit desséché d'un torrent voisin. Il sembla que Dieu confirmait la victoire par ce signe, et que les ennemis la reconnaissaient par leur soumission. Ils donnèrent douze otages; le roi leur laissa des prêtres, et revint dans son manoir paternel de Hérislal jouir en paix d'un succès si facile (I).
Mais l'année suivante, tandis que Charles descendait en Italie pour mettre fin au royaume des Lombards, les Saxons se soulevèrent, chassèrent les missionnaires, mirent la Hesse à feu et à sang et vinrent brûler l'église deFritzlar. C'était la première fondation de saint Boniface. Quand les barbares approchèrent, la torche à la main, une terreur religieuse les saisit, ils se retirèrent en désordre; plusieurs dirent ensuite qu'ils avaient vu deux jeunes hommes vêtus de blanc, défendre les portes du sanctuaire ("2). Bientôt apros, Charlemagne reparut, trois armées le précédèrent en Saxe, et dévastèrent le pays. Lui-même, au commencement de 775, vint tenir le champ de mai à Duren, traversa le Rhin, prit le lieu fortifié deSigeburg, mit garnison dans Éresburg, força
(1) Vita S. Stîirmi : « Rex vero Carolus, Domino semper dévolus, quum ipse christianissimus esset, cogitare cœpit qualiter gentem hanc acquirere Christo quivissot, » etc. Eginhard, Annales ad arin. 772. PoctaSaxo, ibid.
Ad patriam rediit magna oiim prosp:ritate.
(2) Eginhard. Annales, ad ami. 77 i. Cf. Annales Lanrissenses et Fnldenses, ad ann. 774, et surtout Annales Francor., ibid.
le passage du Weser auprès du montBrunesberg, battit les barbares, et pénétra jusqu'à l'Ocker, où les chefs du pays d'Ostphal lui livrèrent leurs otages. Retournant ensuite sur ses pas, il trouva les hommes d'Engern venus à sa rencontre pour faire les mêmes soumissions. Mais ceux de Westphal opposèrent une résistance plus opiniâtre. Un soir, à la faveur de l'obscurité, leurs guerriers se mêlèrent aux fourrageurs d'un corps franc détaché sur le Weser. Entrés dans le camp, ils attendirent rheure du sommeil et se jetèrent sur les chrétiens endormis. Ceux-ci, revenus de la première surprise, firent face, et soutinrent tous les assauts, jusqu'à ce que l'armée royale vînt les dégager (1). Les Westphaliens demandèrent la paix et la reçurent une seconde fois : les vainqueurs connurent qu'ils auraient besoin d'une longue patience.
chamjdemai j^n cffct, la nouvellc étant vcnue que le roi repassait l'ader^boiu. j^^, \|p(,g ypjjj ^\q réprimer le soulèvement des Lombards du Frioul, les Saxons reprirent les armes, s'emparèrent par stratagème d'Eresburg, dont ils rasèrent les retranchements, et assiégèrent Sigeburg. Mais ces bandes irrégulières n'avaient ni la science ni la discipline des combats. I>os pierres que leurs machines faisaient pleuvoir retombaient sur leurs têtes; ils crurent voir dans
(1) IbicL, ad ann. 775, Poeta Saxo, adann. Tih. 11 faut lire, dans cette chronique en vers, la surprise du camp chrétien par les Saxons. C'est un des rares passages où la sécheresse du récit s'anime et prend couleur.
Pars subvcctat omis viridis simul utraqiic fœni.
Sic iiitrogres^i Francorum caslra dolosi,
Quod vi non poterant egerunt arte. Scd olim
Kst dicliini : « Dolus an virtus quis in hosle rcquiral?»
CIIAULKMA(iNE ET LES SAXONS 247
les airs des boucliers de feu qui proté^^^eaient la garnison (1). L'épouvante se mit dans leur camp; une sortie vigoureuse acheva la déroute. En même temps Charles revint d'Italie, tint l'assemblée ordinaire à Worms, el s'avança jusqu'à la Lippe, où il ne trouv.i plus que des suj)pliants. 11 les reçut en grâce, bâtit la forteresse de IJppsIadt aux sources du fleuve, releva Eresburg, et, après avoir passé l'Iiiver à Héristal, il revint, au printemps de 777, convoquer les nobles et tout le peuple de Saxe à Paderborn. C'était le plus beau lieu de la Westpbalie. Des sources jaillissantes y arrosaient les terres d'un riche manoir. Le roi des Francs, entouré de ses prélats et de ses comtes, déploya toute la pompe guerrière des champs de mai. Ce fui là qu'il voulut recevoir les envoyés des Sarrasins d'Espagne, venus pour solliciter le secours de ses armes. 11 semble que ce grand spectacle frappa les Saxons. Les hommes libres, réunis sous la conduite de leurs chefs, jurèrent obéissance et se soumirent à perdre leur territoire et leur liberté, s'ils violaient la foi promise. Une grande multitude, renonçant aux idoles, demanda le baptême. On vit des troupes innombrables d'hommes, de femmes
■ (1) Eginhard, Annales, ad ann. 776, et surtout ^wna/es Francorumei Annales Berliniani: « Et, Deo volente, petrarine quasprceparaverantplus illis dainnum feccrunt quam illis qui inl'ra caslrum rcsidebant, Videntibus multis tam a foris, quam etiaiii et deinlus, ex quibus multi manent usque adbuc ; et dicunt vidisse se instar duorum scutorum colore rubeo flainmantes et agitantes supra ipsam ecclesiam. » — Suivant ce récit, la terreur panique des Saxons se déclara sous les murs d'Éresburg ; mais, selon toutes les chroniques, Eresburg fut pris et Sigeburg sauvé. Je conjecture donc qu'il y a eu confusion de lieu. Cf. Kegino, Chronic. Saxon., ad ann. 770.
'ii8 CHAPITRE YI.
et d'enfunls descendre dans les rivières. Les blonds néophytes, couverts de vêlements blancs, sortaient des eaux au chant des cantiques. A leur tête, les prêtres et les moines allaient poser la première pierre des églises dans les forêts purifiées; et, pendant plusieurs mois, le récit de la conversion de la Saxe consola le monde chrétien (1).
tieconde \u ruoment oii les Saxons semblaient se résio^ner à
période do la c
wmTkTnd. la conquête, ils firent le dernier effort que la liberté pût arracher à des barbares; et, pour combatt-re encore une fois, ils se disciplinèrent. Les forces divisées se réunirent; ces hommes, qui n'avaient que la passion des armes, obéirent à un chef qui en savait le métier. L'apparition de Wiltikind ouvrit la seconde période de la oruerre, et donna un adversaire à Charlemaa^ne. Seul de tous les chefs, il n'avait rien juré; mais, suivi de quelques-uns des siens, il s'était retiré nuprès de Siegfried, prince des Danois. C'était là qu'il attendait un temps meilleur, quand le bruit de la défaite de Roncevaux se répandit dans le Nord : on ajoutait que Cliarlemagne avait péri avec ses preux au pied des Pyrénées. Alors Wittikind se montra en Saxe, souleva les tribus, prêta à leurs efforts l'unité d'un grand dessein,
(1) Annales Francorum, Eginhardi, etc., C'ironicon. Moissac, ad ann. 777. VitaSturmi. Poeta Saxo, ad ann. eumdem.
Taiito coticilio locus est elecliis agendo,
Quem Palhalbruniion vocitant : quo nonjiabcl ipsa
Gcnsaliuni nalurali plus iiobililale
Insigneni, qui praecipue rtdimitus abundat
Fontibus el uitidis et pluribus, et Irabit inde
Barbaricae nomen linguje sermor.c velustuni.
CllARLEMAGNE ET LES SAXOÎ^S. 2;0
el leur assura l'alliance dos peuples de la Frise et du Danemark. Les barbares se jetèrent sur la Hesse et la Thuringe^ brûlant les manoirs et les églises, portant partout le pillage et la mort. Les religieux de Fulde, qui virent de loin los flammes, chargèrent sur leurs épaules la châsse de leur père saint Boniface, sortirent du monastère, et allèrent camper à deux journées de distance, vers le sud. L'invasion s'étendit sur la rive gauche du Rhin, depuis Deutz jusqu'à Coblentz, et la Germanie tout entière parut échapper à la puissance des Francs. Mais Cliarlemagne vivait; ses ordres arrivèrent : les Francs orientaux et les Alemans se levèrent en niasse, repoussèrent l'ennemi, et lui firent essuyer une défaite sanglante. Au printemps de 779, le roi marcha en personne contre les Westphaliens, les battit à Bochold et reçut leur soumission, qui eniraîna celle de l'Ostphal et de l'Engern. L'année suivante, il parcourut le pays jusqu'à l'Elbe, où il campa. Wittikind était retourné cbez les Danois; les baptêmes solennels recommençaient : une multitude immense avait demandé l'eau sainte à Horheim. On crut s'assurer des peuples par l'occupation systématique du territoire. 11 fut divisé en districts, où l'on mit des évêques, des prêtres, des abbés. Le roi leur donna des terres; mais Dieu seul pouvait leur donner les âmes (1).
(1) Annales Francorum, 778. Annales Eginhardi, ad ann. 777, 778. koeta Saxo. Ckronic. Moissacense, 778. Vita S. Stiirmi : « Adsumpto sancti martyris corpore de sepulcro, in quo annos XXIV positus fuerat, cuni universis fjunulis Dei, proficisci cœpimus. » Annales Francorum : « Tune praedanles secus Rhenum et multas malilias facientes, ecclesias Dei
Massacre Deux ORS s'écoulèront. En 782, les Slaves sorabes en-
de Verden. '
■^^^^ valurent l'Allemagne sur plusieurs poinls. A la faveur du premier tumulte, Wittikind, qui, du fond de son asile, entretenait le ressentiment des Saxons, reparut chez eux. Ils se souvinrent de leurs anciens dieux, de leur vieille indépendance, et ils reprirent leurs longs couteaux. Les troupes franques, mal commandées, furent défaites dans la vallée du Soleil (Suntal), au bord du Weser. Deux missi dominici, qualre comtes, vingt seigneurs et la moitié des soldats périrent dans la mêlée. En même temps les missionnaires furent chassés ou mis à mort, les chrétiens persécutés, et les ravages s'étendirent encore une fois jusqu'au Rhin. La longanimité de (Iharlemagne élait à son terme; il agit en juge, et traita les vaincus en rebelles. Une assemblée fut convoquée à Verden sur l'Aller, à l'effet d'informer sur les causes de la révolte. Les nobles Saxons s'y rendirent, accusèrent Wittikind contumace, et livrèrent ses complices, au nombre de qualre mille cinq cenis. Dix ans de combats avaient irrité les esprits. On considérait les
incendentes, in sancteiiionialibus grassati, cl quod fastid!um geneinret enumerandi. »
Poeta Saxo, aiin. 778 ;
Cunctas quas poteiant villas invadcre flanmiis.
Annales Francorum, Eyinhardi, etc., ad ann. 780. Le texte décisif pour fixer la première organisation ecclésiastique du pavs est dans la Chronique de Moissac, ad ann. 780 : « Divisit ipsani patriani inter episcopos, presbytères et abbatos, ut in ea habitarcnt et pra-dicarcnt. » — C'est k tort que Ton a conq^lé f>aint Sturm parmi les évèques établis par Charlemagne. Le pieux a])bé de Fiilde élait niorl l'année précédente à Éresburg, entre les mains d'un médecin du roi, dont le moine biographe se plaint fort.