‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · C1IAKLEMAG^'E ET LES SAXONS · texte numérisé non relu

C1IAKLEMAG^'E ET LES SAXONS

Une lulte qui depuis vin^t ans mettait en feu toute la Tro^ième

^ ^ " périodo

Saxe ne pouvait finir en un jour sur tous les points. Les ^^^797^^^' Saxons de l'Ouest gardèrent la foi jurée ; mais ceux du Weser se soulevèrent en 795. Les peuplades qui habitaient au nord de l'Elbe prirent les armes en 795 et 798, massacrèrent les comles envoyés pour rendre la justice sur leurs terres, et se précipitèrent sur les Obotrites, alliés des Francs. Cette troisième période de la guerre se passa, comme les deux autres, en représailles sanglantes, suivies de passagères soumissions. Cinq campagnes successives ne suffirent pas pour réduire la révolte; il fallut déporter un tiers de la nation. On enleva les habitants des deux rives de l'Elbe, avec femmes et enfants, pour les disséminer dans la Gaule et la Germanie. Tous ne regrettèrent pas leur exil. c< Ils aimèrent, dit un contemporain, ces grasses terres du Midi, qui leur donnaient de riches vêtements, des monceaux d'or et des flots de vin. » Les Slaves occupèrent le pays dépeuplé. Les châteaux de Hall, de Magdebourg et de Hambourg furent construits sur la Saale et sur l'Elbe. Un pont fortifié commanda le fleuve, et, plus loin, le cours de l'Eyder, frontière des Danois, marqua la limite de l'empire des Francs (1).

Mais cil qui plus en scet, ses dires n'esl pas hiaux : Que ils ne s:ivcnt mie les riches vers noviaux Ni la chanson rimce que fisi Jelians Bodiaux.

(1) Eginhard, Annales. Poeta Saxo, ad ann. 799. Annales Francorum, etc. Poeta Saxo, ad ann. 803 :

Copia pauperibiis Saxonibus agnita primum Tune fuerat, reium quas Gallia fert opulenta ;

En nîunissanl, comme on vienl de le tenter, tous les souvenirs historiques et traditionnels de la guerre que Charlemagne fit aux Saxons, on y trouve, comme^nous l'avions prévu, et en tenant compte de la différence des siècles, tout le génie des croisades. C'est la même empreinte religieuse et militaire dans les récits contemporains : seulement, au lieu de la chevalerie et de cette gloire fraternelle partagée entre les compagnons de Godefroi, ici tout l'héroïsme chrétien est dans la personne de Charlemagne. Des deux côtés, les événements prennent le même cours. Toutes les guerres sainles sont premièrement défensives ; elles commencent par la juste résistance delà chrétienté, attaquée sur ses frontières. Mais, comme il n'y a pas de droit des gens avec des barbares, la guerre de défense, ne pouvant finir par la paix, se tourne en conquête, et la conquête se légitime en civilisant. Ainsi la politique des Francs se renfermait d'abord en ces termes : Arrêter les incursions des païens et protéger la prédicalion de l Evangile. Ils ne songeaient pas à pousser, l'épée dans les reins, les barbares au baptême. Les traités qui suivirent les premières campagnes ne soumettaient les Saxons (ju'au sarment de fidélité : les vainqueurs installaient le

Prtp(li;i pnfslilerat qiiimi rcx conipliiribiis illic. Ex qiiibus accipercnl preliosa) teginina vcslis, Argcnlis cumulos, dukisquc flueiila Lyivi.

Rcicliard, Germanicn, p. 45. C'est de l'empire des Francs qu'il faut entendre Tinscription qu'on lisait sur la porte de la ville de Rendsburg :

Eijdora, Romani terminus imperii.

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prêtre, et se retiraient ensuite, respectant la liberté de son ministère. Mais l'horreur d'une lutte désespérée égara le grand esprit de Gharlemagne. Il crut avoir le droit de punir, quand il n'avait (pie celui de vaincre; et cette erreur causa le massacre de Verden. Ce jour-là, le pouvoir temporel commença à sortir de ses limites : maître du sol, il pensa l'être aussi des consciences, et voulut tenter par le glaive ce que la parole n'avait pas pu. Alors fut dicté le Capitulaire de 785. On y règle les droits des églises, en soumettant les Saxons au payement de la dîme. Onze articles prononcent la peine de mort. Les premiers punissent de grands crimes : l'incendie des lieux saints, le meurtre des prêtres, les s;icrifices humains, l'anthropophagie, la félonie, la trahison. Mais les suivants frappent du même cliàtiment les païens qui refuseront le baptême, ceux qui brûleront leurs morts au lieu de les enterrer, ceux qui enfreindront le carême par mépris. D'autres dispositions ruinent la constitution fédérative de la Saxe. Les hommes libres sont convoqués au champ de mai des Francs, mais on leur interdit toute assemblée hors de la présence des missi (lominici. Les juges sont réduits à tenir leurs plaids dans les limites de leur ressort, sans lien commun, sous la surveillance des évêques et sous la réserve de l'appel au roi. Ainsi se font sentir, à tous les degrés, l'isolement qui décourage les résistances, et l'autorité royale qui les écrase. L'intérêt politique étouffe la pensée chrétienne : la barbarie se trahit par l'odieuse disproportion des délits et des peines, et, sous

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des noms religieux, ce sont les haines nationales qui revivent (1).

L'Église La ffuerre sainte avait fait fausse route. La papauté

condamne o il

aeif^ctôlo. s'en aperçut, et s'efforça de désarmer des mains qui abusaient de l'épée : j'en juge par une lettre du pape Adrien, où le pontife traite de la pénitence qu'on doit imposer aux Saxons chrétiens retombés dans le paganisme. 11 veut que, selon la tradition des anciens, la pénitence des relaps se mesure moins à la longueur du temps qu'à la sincérité du repentir : la satisfaction demeure donc à la discrétion de l'évèque, qui jugera si le péché fut volontaire ou forcé, et réconciliera le pécheur docile (2). Ainsi, tandis que le pouvoir séculier punissait de mort le crime d'idolâtrie, la puissance ecclésiastique cherchait à lui arracher le coupable pour le renvoyer devant un tribunal où l'on abhorrait le sang. D'autres voix s'élevèrent pour rappeler les saines maxi^ mes du christianisme. Le moine Alcuin, dont le nom faisait autorité par tout l'Occident, blâma hautement les ordres sévères du roi son maître. Il en écrivait en ces termes : « La foi , comme le définit saint Au- « gusiin, est un acte de volonté et non pas de con-

(!) Capilul. departibusSaxoniself^b, art.5'2 : « lntcrdi\iinns ut omnes Saxoncs gcneraliter coiivcntiis publicos iiec faciant, nisiforfc inissns uoster de V(M'ho iiostio eos cougregaro foccrit ; sed iinusf|iiisqno coiiies in uiio ininiskrio placila el ju.slilias laciat. Et lioc a sacordotihus cousideretur. no aliter fiât. »

(2) Epist. XXV Adriani papx : « Et ilcrnm pœnitenliae satisfactione purgentur : qua? non tain teni|toris longitndine qiiani cordis couipiinctiono pensanda est... Oporlot sacerdotes... oonini arbilrio indicere pœnitentiani. considcr.inlcs piarnlinn lani \oliintale qnaniqiio o\tra voliintateni coiicli. »

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« trninte. On attire l'iiomme à la foi, on ne peut l'y « forcer : vous pousserez les gens au baptême, vous ne « leur ferez pas faire un pas vers la religion. C'est « pourquoi ceux qui évangélisent les païens doivent c( user avec les peuples de paroles prudentes et pacific( ques; car le Seigneur connaît les cœurs qu'il veut, c< et les ouvre, afin qu'ils comprennent. Après le bap- « tême, il faut encore des préceptes indulgents aux « âmes faibles. L'apôtre Paul écrit à la jeune chrétienté « de Gorinthe : Je vous ai donné du lait et non du pain, « Le pain est pour les hommes ; il représente ces grands c( préceptes qui conviennent aux âmes exercées dans la c< loi du Seigneur : et, comme le lait est pour l'âge tenc< dre, ainsi l'on doit donner des règles plus douces à « ces peuples ignorants qui sont dans l'enfance de la (c foi... Si le joug suave et le fardeau léger du Christ a eussent été annoncés à ce peuple inflexible des Saxons c< avec autant de persévérance qu'on en a mis à exiger « les dîmes et à faire exécuter toute la rigueur des « dispositions de l'édit pour les moindres fautes, peut- « être n'auraient-ils pas horreur du baptême. Que les « propagateurs de la foi s'instruisent donc aux exem- « pies des apôtres; qu'ils soient prédicateurs et non « déprédateurs, et qu'ils se confient en Celui de qui le « prophète rend ce témoignage : Il n'abandonna jamais « ceux qui espèrent en lui (J). » Ainsi l'Eglise rappelait

{\\ A'cuin, Epist. ad Megenfridîim : « Fides quoque, sicut sanctws Auguslinus, res est volunlarla, non necessaria. AUrahi potcrit honio ad fidein, non cogi ., Gratis accepistis, gratis date... Sint pra?dicutores, non prseda-

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1 immuable distinction du domaine temporel et du domaine spirituel, la liberté de l'âme, le respect des consciences ; et en réclamant ses droits elle revendiquait tous les droits de F humanité.

Elle fut écoutée : il semble qu'une politique plus clémente prévalut dans les conseils de Charlemagne. Un second capitulaire, daté de 797, ne renouvelle aucune des violentes mesures arrêtées douze ans auparavant. On y recommande l'observation de la paix publique en faveur des églises, des veuves et des orphelins. En punissant d'amende le plaideur condamné en appel au tribunal du roi, on retient les parties devant la cour de justice de leur ressort, et l'on relève l'autorité des juges nationaux. La loi saxonne est implicitement confirmée : seulement le prince y met une réserve qui est la plus belle prérogative des royautés chrétiennes, il s'attribue le droit de faire grâce. Ainsi tout inclinait à la paix, par pitié ou par lassitude. Une réconciliation décisive se fit à l'assemblée de Salz, en 805; on y vil, d'une part, Charlemagne avec tout l'éclat du titre impérial qu'il portait depuis trois ans, avec ses grands noms de successeur des Césars et de maître de l'univers; de l'autre, les hommes nobles de Saxe stipulant pour leur pays. Ils promirent de renoncer au culte des idoles, de recevoir docilement les évéques, dont ils apprendraient ce qu'ils devaient croire, et de payer les

(ores. » Cf. Epist. AT/, ad Cnrolum Mag)uim: « Pios populo novello prœ- (Jicatores,... apostolorum... prxceplis intentos, qui lac, id est suavia praecepta, suis autlitoribus initio minitilrare sole])anl. «

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