CIIARLKMAGNE ET LES SAXONS
dîmes prescrites par la loi de Dieu. En retour, le prince, se réservant seulement le droit de les visiter par ses commissaires et de choisir leurs juges, les affranchit de toute espèce de tribut, leur laissa les lois de leurs pères et tous les honneurs d'une nation libre. Les tribus de la Frise avaient obtenu les mêmes conditions; il leur fut promis qu'on respecterait leur liberté « tant que le vent soufflerait de la nue, et que le monde resterait debout (1). »
Alors s'acheva l'organisation reli odieuse du pavs con- organisation
" <-> 1 J religieuse
quis. Un acte publié à Spire, en 788, avait fait savoir ''^'^S"''-
c< à tous les fidèles du Christ que, les Saxons, longtemps
c< indomptables à cause de leur opiniâtreté et de leur
c( perfidie, ayant été vaincus par la permission divine
a et amenés au baptême, le roi Charles les avait ren-
« dus à leur antique liberté, et, pour l'amour de Celui
c< qui l'avait fait vaincre, les lui abandonnait en qualité
« de tributaires et de sujets. C'est pourquoi, réduisant
« leur territoire en province, suivant l'ancienne cou-
c( tume des Romains, il l'avait partagé entre plusieurs
c( évêques, dont le premier serait établi au lieu ap-
(1) Capitidare Saxonicum, 797. Cf. Pvxceptum pro TraiUmanno comité. Poeta Saxo, ad anniun 803 :
Auguslus plus ad sedem Salz nomine dictam Venerat : hue omni Saxouum nobilitate Collecta simul lias pacis leges inierunt.
Permissi legibus uti
Saxones patriis et libertatis honore.
Pour réunir toutes les pièces de la pacification, il y faut ajouter la liste des otages remis au roi, à Mayence, en 802. Apud Pertz, t. 111. Wjarda, Asegabuch.
« pelé Brème. » Sept autres sièges furent érigés h Osnabruck, Paderborn, Munster, Minden, Yerden, Hildcsheim et Halberstadt. Chaque évêché donnait à Dieu un autel, à la vérité une chaire, à la justice un tribunal, à la charité un hospice, à toutes les idées bienfaisantes des institutions qui les faisaient pénétrer dans les mœurs des peuples. Autour des sièges épiscopaux se multipliaient les églises paroissiales, qui portaient les mêmes idées soutenues des mêmes institutions, sur tous les points d'une contrée livrée, depuis tant de siècles, à l'ignorance et à la loi du plus fort. Ainsi la guerre de Saxe, un moment compromise par l'erreur du pouvoir temporel, semblait se justifier par ses résultats, et, comme toutes les guerres saintes, elle avait servi la civilisation. Et cependant la conscience du vainqueur n'eût pas été en repos s'il lui eût été permis de voir la suite de son ouvrage et ce qui devait paraître sept cents ans après, quand la réforme éclata. La foi romaine, restée maîtresse des populations d'origine franque et bavaroise, où elle s'était établie par la seule puissance de la parole et de la charité, fut trahie par les descendants des tribus saxonnes que les soldats de Gharlemagne avaient cru soumettre. Et qui sait si Luther, le fils du mineur d'Eisleben, ne sortit pas du sang de quelqu'un de ces quatre mille cinq cents vaincus massacrés à Yerden (1)?
(1) Capitul. 788, pour rôrecliou de révèclié de Brème : « Noverint onincs Christi lideles (juod Saxones, quos a progonitorihus no^.l■is oh suœ perlinaciani pcrlidiœ seinper indomabiles, ipsique Doo et iiobis tanuliu rel)elles... pristinœ libertali donatos, pro aniore illiiis qui nobis victoriani
CllARLEMAGNE KT I.ES SAXONS. ^O".
Quand les nouvelles églises du Nord s'élevèrent, le clergé franc ne se trouvait pas en état de les évangéliser. Les lois mêmes, qui lui recommandaient si sévèrement la science et la discipline, faisaient voir qu'il n'était ni assez savant ni assez discipliné pour ce diffi- •cile ouvrage de policer une nation. Comment faire des apôtres avec des prêtres qu'il fallait exhorter à être « prédicateurs et non déprédateurs, » et que tous les ■canons des conciles ne pouvaient arracher ni aux plaisirs bruyants ni aux armes? Après trente ans de combats, il n'y avait peut-être pas un de ces clercs, fils de guerriers ou guerriers eux-mêmes, sur lequel les Saxons n'eussent à venger des injures. Les inimitiés anciennes, irritées par tant de revers et de supplices, ne pouvaient s'éteindre si facilement, que les opprimés voulussent recevoir de leurs vainqueurs une doctrine qui ordonnait de les aimer. En même temps, l'émigration irlandaise s'était ralentie. D'ailleurs les moines de saint €olomban, plus exercés à la contemplation qu'à l'action, plus propres à donner l'exemple qu'à propager la parole, Romains par l'esprit. Celtes par le cœur, auraient encore été des étrangers, et par conséquent des •ennemis aux yeux des Saxons, défiants comme tous les vaincus. Les meilleurs esprits désespéraient de la con- <quête des âmes, quand la possession du pays avait coûté
conlulit, ipsi tributarios et siibjugales tlevote addiximus... Proindc, oinnem terram eorum, antiquo Ronianorum more, in proviiiciain redi- ^entes... » — Ce souvenir des Romains est bien digne de remarque. Charlemagne acbc\a la réduction de la Germanie en province romaine, c"est-àdire le dessoin vainement poursuivi par Auguste, Marc-Auvèle cl Probus.
si cher; el l'un d'eux se plaint « que l'on perde inutia lement sur cette terre ingrate des efforts qui seraient c( mieux employés à la conversion des Huns et des Avac( res (1). » Ainsi les moyens parurent manquer au moment décisif, et ce fut un grand spectacle de voir comment la Providence mènerait son œuvre jusqu'au bout. Les II Y avait été pourvu de longue main. Nous avons vu
de^iaTaxc i'^ncieune Germanie se partager entre deux sortes de peuples, les uns émigrants, les autres sédentaires. La même division se reproduit encore dans chaque peuple, soit qu'il ait gardé, soit qu'il ait abandonné son territoire. Ainsi, parmi les nations émigrantes, les Goths formaient deux camps : celui des Visigoths, qui pénétrèrent jusqu'en Espagne; celui des Ostrogoths, qui s'ébranlèrent cent ans plus tard, et s'arrêtèrent en Italie. Les Francs, à leur tour, fondèrent les deux royaumes de Neustrie et d'Austrasie, dont nous connaissons les rivalités. De même, parmi les populations sédentaires, les Scandinaves ne désertèrent jamais les âpres rochers du Danemark et de la Suède; mais ils jetèrent sur tous les rivages de l'Europe ces pirates, facilement civilisés, qui furent les Normands. Les Saxons eurent aussi leurs émigrations maritimes; ceux d'entre eux qui allaient chercher le péril et le butin sur les terres de la Grande- Bretagne finirent par se rendre maîtres des terres mêmes. Grossis par des bandes nouvelles, ils formèrent une confédération puissante qui couvrit la contrée. Mais sur un sol déjà chrétien, où leurs fables n'avaient point
\\) Alcuiii, Efi>it.