CHARLEMAGNE ET LES SAXONS. 'HVJ
la rapporter parmi les moines de sa province. A son retour, le roi Charles, qui venait de vaincre les barbares, le chargea d'évangéliser les cinq cantons de la Frise orientale. Liudger les parcourut, renversant les idoles et annonçant le vrai Dieu. Ensuite, ayant passé dans l'île de Fositeland, il détruisit les temples qui en faisaient un lieu vénéré des nations du Nord, et baptisa les habitants dans les eaux d'une fontaine qu'ih avaient adorée. Vers ce temps-là, comme il voyageait de village en village, et qu'un jour il avait reçu l'hospitalité d'une noble dame, pendant qu'il mangeait avec ses disciples, on lui présenta un aveugle nommé Bernlef, que les gens du pays aimaient, parce qu'il savait bien chanter les récits des anciens temps et les combats des rois. Le serviteur de Dieu le pria de se trouver le lendemain en un lieu qu'il lui marqua. Le lendemain, quand il aperçut Bernlef, il descendit de cheval, l'emmena à l'écart, entendit sa confession, et, faisant le signe de la croix sur ses yeux, lui demanda s'il voyait. L'aveugle vit d'abord la main du prêtre, puis les arbres et les toits du hameau voisin. Mais Liudger exigea qu'il cachât ce miracle. Plus tard, il le prit à sa suite pour baptiser les païens, et il lui enseigna les psaumes pour les chanter au peuple.
Cependant le roi Charles, apprenant le ^rand bien j'u^i^e!.
A 'Il o evequc ilc
que Liudger avait fait, l'établit à Mimingenford, qui fut depuis Munster, au canton de Suthergau en Westphalie; et on l'ordonna évêque malgré lui. Alors il éleva des églises, et dans chacune il mit un prêtre du
Munster.
nombre de ses disciples. Lui-même instruisait tous les jours ceux qu'il destinait aux saints autels, et dont il avait choisi plusieurs parmi les enfants des barbares. Il ne cessait pas non plus d'exhorter le peuple, invitant même les pauvres à sa table, afin de les entretenir plus longtemps. Ses grandes aumônes vidaient les trésors de l'Église, jusque-là qu'il fui accusé auprès de Charles comme dissipaleur des biens du clergé. Il se rendit donc à la cour, et, comme il s'était mis à prier en attendant l'heure de l'audience, un officier l'appela. L'évêque continua sa prière et se laissa appeler trois fois, après quoi il obéit. Le prince lui en fit des reproches. « Seigneur, répondit Liudger, Dieu voulait être servi avant les hommes et avant vous. » Cette réponse suffit à Charles pour juger l'évêque, et il ne voulut plus écouter de plainte contre lui. Alors, toute la Westphalie étant devenue chrétienne, le serviteur de Dieu méditait de porter l'Évangile aux Scandinaves, quand il mourut à Munster le 20 mars de l'an 809 (1). La légende qu'on vient de rapporter commence en pleine barbarie. Elle prend les peuples de la Saxe au point où le christianisme les trouva; elle les conduit jusqu'au moment où, le paganisme ayant disparu, il faut que la foi cherche plus loin vers le Nord d'autres nations à convertir. On découvre les moyens d'un si grand changement , et comment se formèrent les hommes qui y mirent la main. On voit d'abord les écoles anglosaxonnes, dont la lumière remplissait l'Occident, re-
(i) Vila apud BoUand. cl IVrtz. 11. 407.
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cueillir ces fils de barbares. Des maîtres savants exerçaient aux sept aris de l'antiquité, à la lo^^nque des Grecs, à la poésie latine, ces esprits simples dont il fallait faire des prêtres, qui iraient vivre sans repos dans les forets de la Germanie, à la poursuite des païens. Une t'ile éducation était moins superiluequ'on ne pense; elle rompait les âmes au travail et les rendait propres aux grands efforts. Nourri des lettres divines et bumaines, le disciple est fait prêtre : on le suit au milieu de ces tribus grossières qu'il doit instruire. 11 les subjugue par l'inflexibilité d'une volonté que leurs résistances ne découragent pas, et par la condescendance d'une raison élevée qui épargne leur ftdblesse : il renverse leurs idoles, mais il se contente de purifier et de bénir les fontaines sacrées. Je trouve ces admirables ménagements dans l'histoire du chanteur aveugle; et il faut signaler ici une trace remarquable de cette poésie populaire, qui est la source de toutes les grandes épopées. Le serviteur de Dieu honoré le vieux chantre, le guérit et s'en sert. Ainsi le génie de l'Allemagne païenne est aveugle ; mais il chante : la foi ne l'étouffé pas, elle l'éclaire et l'inspire. Les anciens chants ne périront point; ils renaîtront, sous une forme chevaleresque, dans l'épopée des Nibelungen. Enfin le missionnaire devient évêque, et on s'en aperçoit au langage qu'il lient devant les rois. Il est en possession de tous les moyens puissants qui agissent sur les peuples. Par la prédication il rassemble les hommes; par le culte il les tient réunis dans l'accomplissement d'un même devoir.
Il fonde une société chrétienne; il la dote de deux institutions capables d'en assurer la durée, c'est-à-dire l'enseignement et l'aumône publique. Les plus obstinés finissent par se plier aux lois de cette organisation bienfaisante, qui a pour leurs besoins des écoles, des hôpitaux, des greniers. Et maintenant, si l'on considère que cette histoire n'est pas celle d'une seule vie, mais de beaucoup d'autres qui se vouaient au môme dessein ; si l'on compte les huit évoques placés sur les sièges qu'érigea Charlemagne, et autour de cliacun d'eux les prêtres qui le secondaient; si l'on se représente tant d'hommes d'un esprit droit et d'une volonté ferme s'établissant dans les cantons de la Saxe, bâtissant un oratoire, et, quand les païens y mettaient le feu, le rebâtissant; prêchant si on les écoutait, et, si on ne les écoutait pas, prêchant encore; se laissant tuer, mais remplacés par d'autres qui enseignaient la même foi, la même loi; et cela au milieu de ces barbares passionnés, par conséquent mobiles, et donnant prise sur eux tôt ou tard; on comprend que les Saxons aient lini par se rendre à l'opiniâtreté de cette religion qui les poursuivait avec tant d'intelligence et tant d'amour. Ko.uiation Toutcfois Ic clcrgé séculier, vivant parmi des popu-
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l'abbaye de la lations iguorautcs et grossières, ne pouvait échapper
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corbie. aux daugcrs d'un contact trop fréquent, et devait céder enfin au relâchement qui suit les grands efforts. Il fallait donc qu'une institution plus solide maintînt dans l'Eglise de Saxe la doctrine et l'exemple. Charlemagne l'avait compris, et, dès le temps de la guerre sainte, il
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choisit entre les otages et les captifs quelques-uns des plus jeunes, qu'il distribua parmi les monastères des Francs, pour être tbrmés à la vie ccnobitique, et la propager ensuite dans leur pays. Un de ces jeunes Saxons, élevé à l'abbaye de Corbie, près d'Amiens, ayant obtenu de son père un terrain convenable dans la forêt de Solling, un couvent y fut établi, et le nombre des cénobites augmenta bientôt de façon que le lieu ne suffit plus à les nourrir. La communauté subsista dix ans indigente et menacée : on aime à remarquer ces pénibles commencements de tout ce qui doit grandir. Au bout de ce temps, elle fut visitée par Adalhard, abbé de Corbie, et AYala son frère, avec une suite nombreuse de religieux. Adalhard et Wala étaient neveux de Pépin le Bref. Le premier, blanchi dans le cloître, siégeait aux conseils de l'empire; le second avait longtemps commandé les armées de Gharlemagne en Germanie. Les Saxons admiraient ce guerrier puissant qui revenait au milieu d'eux en habit de moine, humble et pauvre, et ne gardant de ce qu'il avait été que l'oubli des fatigues. Durant ce long voyage, il n'avait pas voulu de tente pour la nuit. «Il aimait, disait-il, les sommeils sur l'herbe, vantés par les poètes. » Seulement il faisait creuser en terre un sillon profond ^t large; on y étendait des nattes pour un de ses compagnons et pour lui. Les bords du sillon formaient la couche, et une selle de cheval placée au milieu servait, de chevet pour deux têtes. Les pieux voyageurs reconnurent la détresse de leurs frères de Saxe, et résolurent de les transférer en
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un lieu plus favorable. Ils choisirent un territoire qui s'étendait en forme de delta au bord du Weser. Le fleuve le bornait à l'orient, des montagnes le resserraient des deux autres côtés : la beauté du pays et la fécondité du sol en faisaient un séjour désirable aux hommes. Le lieu leur ayant plu, ils en firent le tour; après quoi ils se prosternèren I , et chantèrent les litanies avec les psaumes convenables. Ensuite on étendit le cordeau, on posa des jalons et l'on marqua la place, premièrement de l'église, ensuite des autres édifices réguliers. L'évêque de Paderborn fut invité à consacrer le monastère; il planta la croix à l'endroit où devait s'élever l'autel, et il ordonna que celte abbaye, en souvenir de sa métropole, se nommerait la Nouvelle-Corbie. Une charte de Louis le Débonnaire confirma la fondation : elle est datée du '27 juillet de l'an 825. La Nouvelle-Corbie devint pour le nord de l'Allemagne ce que Fulde était au centre et Saint-Gall au midi ; elle donna à la Saxe une école savante et un clergé national. Auprès d'elle s'éleva, pour l'éducation des femmes, le couvent de Gandersheim, où des filles et des veuves d'empereurs vinrent prendre le voile. Ainsi la colonie monastique achève la conquête ; elle la protège au dedans et la continue au dehors, comme ces colonies par lesquelles Rome prenait possession des provinces conquises et qu'elle inaugurait aussi avec des sacrifices et des prières, comprenant déjà combien c'est une chose solennelle et qui veut un secours divin, que de fonder les civilisations (I). (1) VitaS. Adalhardi, Mabir.on, A. SS. 0. S.B., sec. IV, p. 710.
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La foi avait réparé les loris de la guerre, elle poursuivit sa mission pacifique; elle y mit un siècle, et sembla l'avoir achevée. La Saxe, ébranlée par les efforts d'un clergé savant et dévoué, entra dans la société des nations chrétiennes, et il parut qu'il n'y avait plus de barbares en Germanie.
Cependant l'ouvrao^c de tant de siècles pouvait encore Dei-nièics
l o 1 resl^lanccs
périr, tant que les Germains voyaient à leurs portes le paganisme. paganisme tout-puissant chez les Scandinaves, c'est-à- Scandinaves. dire chez des peuples qui étaient les aînés de la famille, qui en avaient conservé avec plus de fidélité le sang, les croyances, les institutions, et que le génie des invasions poussait encore sur toutes les frontières du nouvel empire. Charîemagne avait compris le danger, le jour où, d'une fenêtre ouverte sur la mer, ayant reconnu les vaisseaux des pirates du Nord, ce grand homme se mit à pleurer, et dit à ceux qui l'entouraient : a Si, de mon c( vivant, ils ont osé toucher ce rivage, comment ne (.( pleurerais-je pas du mal qu'ils feront après moi? » Pendant que les Danois passaient l'Eyder, se jetaient sur la Saxe, et emmenaient des troupeaux de prisonniers pour les sacrifier aux dieux dans le temple national de Lethra, les longs navires des Norvégiens et des Suédois paraissaient sur toutes les mers. Ils remontaient le Rhin, la Seine, la Loire, brûlaient les villes, enlevaient les moissons. Alors les moines fuyaient, emportant sur leurs épaules les reliques des saints; et les pirates, accroupis dans les ruines des abbayes incendiées, vidaient ensemble la coupe du dieu Thor. Peu-
dant deux siècles, ces victoires de la barbarie ne troublèrent pas seulement la paix, elles menacèrent la foi des peuples; chaque invasion des Normands jetait comme un flot de plus, et, si je puis le dire, comme un limon sur ces contrées, où les germes mal étouffés du paganisme ne demandaient qu'à repousser. C'est ce qui parut surtout en Angleterre. La conquête danoise avait changé à ce point les mœurs de l'île des Saints, qu'il fallut tout l'effort de la législation de Canut le Grand pour réprimer l'idolâtrie naissante. En France même, on vit des familles, où le vieux sang barbare n'avait rien perdu de sa violence, déserter la cause du christianisme, s'attacher à la vie aventureuse des hommes du Nord, et, par exemple, le fils d'uu paysan des environs de Troyes devenir le célèbre Hasting, le plus terrible des chefs normands, et, s'il en faut croire les contemporains, « le plus mauvais homme qui jamais « naquit. » Enhardi par le pillage des côtes d'Espagne et de Mauritanie, Hasting avait juré de saccager Rome, et de donner l'avoine à ses chevaux sur l'autel de saint Pierre (1).
A des menaces si formidables, le christianisme ne pouvait plus opposer l'épée émoussée des Carlovingiens. Vainement le zèle de Louis le Débonnaire avait cru commencer la conversion des hommes du Nord en faisant baptiser les envoyés qui venaient chaque année
(t)Monachns Sangallensis, de Rébus Caroli Magni, II, 22. Annales Fuldenses, ad ann. 880. Vita S. Liudgcri. Dietinar de Merseburg, l, 9. AduMj. Breinensis. Depping, Histoire des Expéditions des Normands.