‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · CHARLEMAGNE ET LES SAXONS · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE ET LES SAXONS

lui apporter les messages de leurs rois. La solennité de ces baptêmes édifiait la cour : on aimait à voir le cortège des néophytes, couverts des blancs vêtements que leur donnait le trésor impérial, entourés des nobles francs qui se disputaient l'honneur de leur servir de parrains. Mais un jour que les catéchumènes étaient plus nombreux que de coutume, les vêtements blancs étant venus à manquer, on fut réduit à distribuer à plusieurs de vieux linges accommodés h la hâte. Alors un vieillard, repoussant avec colère ces haillons : « On m'a baptisé « ici plus de vingt fois, s'écria-t-il, et à chaque fois on « m'a revêtu de vêtements parfaitement beaux. Le sac (( que voici est bon pour un bouvier et non pour un « homme de guerre. Et certes, si je n'avais honte de c( ma nudité, je vous laisserais, vous, vos habits et c< votre Christ. » L'Evangile voulait des conversions plus sérieuses, mais il fallait les aller chercher; il fallait poursuivre ces barbares comme on avait poursuivi leurs devanciers chez eux, au cœur même des lieux inaccessibles où ils cachaient les mystères de leurs dieux et le butin de leurs combats (1).

Au milieu de la terreur universelle, un religieux ^- Anscaire. franc, nommé Anscaire, entreprit de dompter ces ms ^^^^'^^J^"'"'"^ des mers^ comme ils aimaient à s'appeler, qui tenaient ctcnsuède. en échec toutes les forces de l'empire. Il partit en 8'26, au grand étonnement, non des gens de cour seulement, mais des gens d'Église, qui ne pouvaient comprendre

(1) Monaclius Sangallonsis, de Bebus Caroli Magni, ïï, '^O.

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comment un homme paisible osait affronter des barbares regardés comme les ennemis du genre humain. 11 porta d'abord l'Evangile chez les Danois; puis, s'avançant en Suède, il parut à l'assemblée nationale de Byrka . Ses paroles ébranlèrent le peuple, et les vieillards déclarèrent qu'on pouvait recevoir le Dieu de l'élranger. La prédication s'ouvrit humblement; quelques prêtres hardis s'aventurèrent parmi ces populations sanguinaires, où l'on faisait gloire de ne craindre ni la mer ni le ciel. Une école de douze enfants, rachetés sur les marchés d'esclaves, commença la civilisation de deux royaumes. Anscaire, devenu archevêque de Hambourg et légat du siège apostolique pour les nations septentrionales, animait tout de son zèle. L'Eglise honora ce grand homme, et le nomma l'apôtre du Nord. Après lui, la Saxe demeura le centre d'une propagande active qui s'exerça par le commerce, par l'hospitalité, par l'enseignement, par tous les moyens qui rapprochent les hommes. La résistance fut longue et opiniâtre : le sang des martyrs coula, et ce fut en 1161 seulement qu'une église chrétienne s'éleva sur les ruines du temple d'Upsal. Mais déjà la foi était maîtresse des îles Feroë, de l'Islande ; et l'on assure que les vaisseaux des Norvégiens avaient porté au Groenland le premier évêque d'Amérique, quatre cents ans avant Christophe Colomb (!). Si le paganisme Scandinave se défendit longtemps Norîîfands. daus SCS sauctuaircs de Suède et de Norvège, au mi-

(1) Yila S. Anscharii, npiul UoUand^o Fcbiiiar. Dolliiiiid', llisloire de riuiHsc, l. 11.

Conversion des

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lieu des rochers et des glaces, où il avait mis le théâtre de sa cosmogonie et le champ de bataille de ses dieux, il devait faire une résistance moins opiniâtre dans les contrées chrétiennes, qu'il avait ravagées d'abord pour les coloniser ensuite. Au commencement du dixième siècle, une lettre du pape Jean IX à l'archevêque de Reims, Hervé, règle la conduile du clergé de France ù l'égard des Normands convertis, et reproduit ces maximes de tolérance et de charité que nous pouvons considérer comme la tradition même de l'Eglise, puisqu'elles ne changent pas, et que la doctrine de Jean IX est encore celle d'Alcuin, de saint Boniface, de saint Grégoire et de saint Rémi. « Vous demandez, disait « le pontife, comment il faut traiter ces néophytes, lors- « que après le baptême ils ont vécu en païens, tué des (( fidèles et des prêtres, sacrifié aux idoles, mangé des « viandes immolées. Si c'étaient de vieux chrétiens, on c< les jugerait selon la rigueur des canons : mais, comme « ils sont novices dans la foi, votre sagesse voit asse^ « qu'il faut adoucir en leur faveur la sévérité des lois c< ecclésiastiques, de peur qu'écrasés d'un fardeau si c( nouveau pour eux ils ne le trouvent insupportable, « ce qu'à Dieu ne plaise, et ne retournent au vieil a homme qu'ils ont dépouillé. » Ce document nous donne deux lumières. Premièrement, il montre combien la conquête normande pénétra plus profondément qu'on ne pense, puisqu'elle avait jeté ses colonies jusque dans le diocèse de Reims. En second lieu, il annonce la politique de conciliation et de paix qui peu d'années

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après devait présider au traité de Saint-Clair sur Epte, et, en contirmant au duc Rollon la possession de la Normandie, tourner au profit de la France et de la chrétienté la dernière des invasions (1). Ce que les Nous dcvlous poursuivrc nos recherches jusqu'ici,

Normands , ^ . .

wria^ent jusqu'au tcttips où CCS puissauts Scandinaves, les mêmes ^''Sa'îu ^^ que nous avons trouvés l^s premiers aux portes de l'O-

«îans la civili- . , i i r« i m

sation. rieut, quc nous avons reconnus comme les plus ndeles héritiers des traditions communes aux peuples germaniques; les mêmes que nous avons vus sortir de l'Asie, abandonner la cité sacerdotale d'Asgard, et porter au -fond du Nord le foyer d'une religion belliqueuse, s'ébranlent enfin, et, après tous les autres, font leur entrée dans la civilisation chrétienne (2). Ils viennent les derniers de tous, mais non pas les moins utiles, se mettre au service de la chrétienté, dont ils avaient fait le péril et la terreur. On a beaucoup accusé la faiblesse de Charles le Simple, qui livra aux Normands la plus riche de ses provinces. Charles, cependant, ne fit que s'atjacher à l'ancienne politique romaine : il s'empara de ces bandes indisciplinées, pour les réduire en colonies militaires, et leur confier la garde du littoral. On ne voit pas qu'il ait eu sujet de s'en repentir. A la seconde génération, tous les Normands étaient chrétiens; avant

(1) Deppincf, Histoiredes expéditions des Normands, t. II. Epistola Johannis paprr llerva'o arcliiepiscopo : « Qiiod ciiiin niitius ciiin eis ageiulum sit qiiam sacri censent canonos, vcstra satis cognoscit industria, ne forte insuela onera porlanU'S, iniporlahilia (ms fore (qrod alisit) videaiitnr... »

(2) Sur les Scandinaves et lenrs migrations, voyez les Germains avant le Christianisme, chap. i.

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le onzième siècle, ils avaient oublié l'idiome de leurs ancêtres. Cependant ils renouvelaient le sang germanique en Neustrie, dans cette partie de la France que les premières invasions avaient moins atteinte; ils l'assimilaient ainsi à l'Austrasie et à la Bourgogne, et, par la fusion des races, ils travaillaient à l'unité du terriloire. Jamais on ne vit d'une manière plus manifeste ce que les barbares avaient à donner et ce qu'ils avaient à gagner en venant se confondre dans la société. Quand les Allemands déplorent tout ce que perdirent les nations germaniques en se faisant latines, je ne connais pas d'exemple plus concluant contre eux qua celui de ce peuple, le plus dépaysé de tous et le plus fécond. Les Normands avaient perdu leurs anciens dieux, leur langue, la moitié de leurs lois : ils gardèrent leur génie, ou plutôt ce génie ne se fit voir tout entier que sous le soleil qui devait le mûrir, et en présence des spectacles qui devaient l'inspirer. Ces anciens rois de la mer conservèrent la passion des conquêtes lointaines : elle leur livra l'Angleterre, l'Italie méridionale, la principauté d'Antiocbe; mais ce fut pour y porter tant l'éclat de la chevalerie et toute la science pratique du gouvernement. Ces brûleurs de villes devinrent les plus hardis, les plus infatigables des constructeurs; et, pendant qu'ils élevaient les innombrables clochers gothiques qui accompagnent le cours de la Seine jusqu'à l'Océan, ils bâtissaient les belles églises de Sicile; ils couvraient d'or et de mosaïques les resplendissantes basiliques de Cefalu, de Païenne et de Montréal. Enfin, ils n'avaient

point laissé sur les froids rivages du Nord l'inspiration poétique qui avait dicté les hymnes des Scaldes et les récits de l'Edda. Ils ne savaient comballre qu'au bruit des chants de guerre; la joie des banquets n'était pas complète si le rapsode ne s'y faisait entendre, et le voyageur qu'on hébergeait acquittait la dette de l'hospilalité par un conte ou par une chanson. La Normandie, cette riche province, ce pays de soldats et de monuments, devint aussi un pays de poètes. Il fallait l'intarissable fécondité de ses trouvères pour achever de former la langue d'Oil, c'est-à-dire la nôtre, comme il fallait l'épée de. Tancrède aux croisades, et l'intervention de Robert Guiscard dans la première guerre du sacerdoce et de l'empire. Il semble que chaque grande époque de l'histoire de France, aux temps barbares, doive être marquée d'une invasion, d'une victoire, d'un établissement germanique. Clovis commence la monarchie; le triomphe de l'Austrasie prépare le règne de Charlemagne; les Normands étaient attendus pour fermer la période de la barbarie, et pour ouvrir les siècles brillants du moyen '<\gc..

Mais cette gloire n'était promise aux Germains que sous la condition de s'humilier d'abord, de recevoir la foi, la loi, l'enseignement de l'Europe latine. Le baptême d'un ])euple n'en achève pas la conversion, il la commence; il fait entrer les esprits sous la discipline du christianisme : il Hmt qu'ils la subissent longtemps avant d'en ressentir les bienfails. Nous avons dit par quelle succession de grands événements et de grands

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