‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 22 sur 28 · LES ECOLES BARBARES · texte numérisé non relu

LES ECOLES BARBARES

Les écoles séculières se perpétuèrent au septième Les écoles siècle, mais en déclinant. Le paganisme se retirait, et sa défaite discréditait les muses classiques, dont il avait fait son dernier culte. D'ailleurs, la société romaine s^effaçant chaque jour davantage, il fallait bien que l'invasion barbare achevée dans l'Etat, commencée dans l'Église, se fît dans l'enseignement. Il fallait que toute éducation littéraire cessât, ou que l'Occident trouvât d'autres maîtres (i).

(i) Les exemples suivants semblent indiquer la perpétuité des écoles laïques dans la seconde moitié du septième siècle.

Vita S. Hermenlandi (mort en 720) : « Litterarum eruditoribus sui profectus gratia imbuendus... traditus fuit, quibus prœ cunctis cocevis sodalibus ad plénum eruditus... Ita ut in scholis prôbitate animi sacratus, prsefulgens puer admirabilis omnibus haberetur. »

Vita S. Landeherti (mort vers 708) : « A prima œtate tradidit eum (pater) ad viros sapientes et storicos. »

Vita S. Boniii (mort en 709). Nous avons cité le passage qui alteste l'existence de Técole de Clermont.

séculières

se perpétuent

Commence- Dès les premiers temps du christianisme, la foi nou-

ment

des écoles yq\\q avaii ouvert ses écoles aux catacombes ; et c est

icclesiasti- '

''"^^' ainsi qu'à Rome, dans les souterrains de Sainte-Agnès, à côlé des chapelles garnies de lombeaux, couvertes de peintures symboliques, on trouve des salles sans autels, sans ornements, sans autres indices de leur destination que la chaire creusée dans le tuf où s'asseyait le maître, et le banc réservé aux disciples. L'enseignement chrétien sort de son obscurité quand Les leçons de Pantsenus, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, émeu- I vent tout rOrient, et consacrent l'alliance de la doctrine sacrée avec les lettres profanes. L'Italie suivit de loin cet exemple; et si Cassiodore n'y réussit pas à fonder, de concert avec le pape Agapet, un enseignement théologique rival d'Alexandrie, on y avait pourvu aux premières études du clergé, lorsqu'en 529 le concile de Vaison s'exprimait en ces termes : « Il a paru bon que, « selon la coutume salutaire observée chez les Italiens, « les prêtres qui occupent des paroisses reçoivent dans a leurs maisons de jeunes lecteurs, et, les élevant « comme de bons pères, leur apprennent à étudier les « psaumes, à s'attacher aux livres saints, à connaître (( la loi de Dieu, afin de se préparer ainsi de dignes « successeurs, et par là de mériter les récompenses c( éternelles. » Voilà de courtes paroles, et qui promettent peu : il n'y en eut jamais de plus fécondes. Le canon de Vaison, reproduit, commenté par le concile de Tours en 567, par ceux de Tolède en 6'24, de Clif, de Liège, et par le concile général de Constantinople en

LES ÉCOLES. /ibTi

080, devait fonder l'ëducalion publique du moyen âge (1).

11 s'agit de savoir comment une loi si souvent renouvelée, par conséquent si désobéie, finit par forcer les résistances et par entrer dans les mœurs.

En Italie, c'est saint Grégoire le Grand qu'on accuse, lccoIc

Al » m* T • ('es chantres

sans preuves, d'avoir détesté les lettres, brûle Tite-Live, '• saim-jean

^ ^ ' 'de Latran.

Cicéron, et toute la bibliothèque Palatine, et qui s'efforça au contraire de faire entrer les lettres dans l'Eglise, « ne souffrant rien de barbare chez ses disciples, a voulant qu'autour de lui tout respirât le génie latin, c( et que sa cour devînt le temple de la science, auquel c< les sept arts libéraux serviraient de colonnes. » Sans doute on trouve plus d'une fois ce grand homme en révolte contre l'antiquité, peut-être pour en avoir été trop épris, peut-être parce qu'il sentait le vieux sang patricien bouillonner dans ses veines, parce que ces noms d'empire, de sénat, le touchaient malgré lui. Mais il eut de l'antiquité la passion du beau dans les pompes religieuses, dans les chants sacrés ; ses réfor-

(I) Les savantes recherches du père Marchi et les fouilles qu'il dirigeait depuis huit ans aux catacombes de Sainte-Agnès ont fixé l'époque, la destination, les règles de ces ouvrages souterrains incomplètement expliqués par les travaux de Bosio, de d'Agincourt, de Boldetti, et que M. Raoul- Uochctte, dans un livre excellent, avait recommandés à toute Tattention des archéologues.

Co7icilium Vasionense, II, c. i : « Placuit ut omnes preshyteri, qui sunt in parochiis constituti secundum consuetudinem, quam per totam Italiam satis salubriter teneri cognovimus, juniores lectores... secum in domo ubi ipsi babitare videntur, recipiant. » etc. Concil. Turonense, II, c. XII. Concil. Tolelanum, II, 1 ; Cloveshovense, 11, 7. Concil. Constanlinop. (jener.yW, can. 5.

mes liturgiques sauvèrent ce qui nous reste de la musique des Grecs. Pour conserver les traditions de cet art savant, saint Grégoire avait fondé une école avec deux résidences, l'une auprès de la basilique de Saint- Pierre, l'autre au palais de Latran : on y montra longtemps le lit où le saint pape, tout brisé de vieillesse et d'infirmités, aimait à se reposer en exerçant lui-même ses élèves, et le fouet dont il menaçait les paresseux. Mais la musique, la dernière des sept sciences profanes, exigeait la connaissance de toutes les autres, le chant supposait l'intelligence des textes sacrés; en sorte qu'il ne faut pas s'étonner si l'école de saint Grégoire devient le siège d'un enseignement théologique et littéraire qui durait encore au neuvième siècle (1).

(1) Tiraboschi, Storia dcllalelleralura italiana, t. V, lib, II, cap. ii, a réfute péremptoirement les accusations portées par Brucker conlre la mémoire de S. Grégoire le Grand. Les plus graves et les plus anciennes ne reposent ([ue sur le témoignage de Jean tic Salisburv au douzième siècle, et sur une allégation d'un édit de Louis XI. 11 est plus juste de s'en rapporter au biographe de S. Grégaire, Jean Diacre, qui du moins écrivait à Rome, et deux cents ans avant Jean de Salisburv.

Johann. Diacon., in Vita Grcgorii, I, cap. ii : « Disciplinis vcro liberalibus, hoc est grammatica, rlietorica, dialeclica, ita a puero est institutus, ut cpiamvis eo tempore florerent adhuc Roniœ studia litterarum, tamen nulli in liac urbe secundus putaretur. » — Id., ibid., 11, 12, 15 : « XuUus pontifici famulantium a minime uscpie ad maxinuuu barbarnm quolibet in sermone vel habitu praî se ferebat. Scd togata Quiritum more seu trabeata latinitas secum Latinm in ipso latiali palatio singularitcr obtinebat. Relloruerant ibi diversarum artium studia, » etc.

Quiint aux mallicmatici que Grégoire bannit de Rome, c'est le nom sous lequel toute Tantiquité désignait les astrologues, et Grégoire ne lit que renouveler contre eux les mesures des empereurs.

Johann. Diac, II, cap. vi : « Scholam qno(pic cantorum, quiB hactenus eisdem constitulionil)us in sancta Romana Ecdesia modulatur, conslituil ; cique cum nonnuUis }iraîdiis duo habitacula, scilicet alterum snb Lateranensis patriarchii domibus fabricavit, ubi usque hodie lectus ejus in (juo

En même temps les études monastiques commen- ics

^ lettres au

raient au mont Cassin. Il est vrai que la règle de Saint- Benoît ne s'occupe point des écoles claustrales : mais elle en suppose l'existence, puisqu'elle permet de recevoir les enfîints conduits au monastère pour y être élevés dans la crainte de Dieu. Une disposition expresse traite delà bibliothèque : a Les jours de carême, y est-il « dit-il, on vaquera à la lecture depuis le matin jusqu'à « tierce. Dans ces jours-là, tous recevront de la biblio- « thèquedes livres qu'ils liront d'un bouta l'autre; « car on devra les donner au commencement du ca- <( rême. Et l'on chargera un ou deux des plus anciens « de parcourir le monastère, et de voir s'il n'y a point « quelque frère paresseux qui se livre au repos ou à la « conversation, au lieu de se donner à la lecture... Le c( dimanche, tout le monde lira. » En honorant le travail d'esprit, en faisant de la lecture l'œuvre du dimanche et des jours saints, la règle bénédictine pourvoyait d'avance aux besoins de l'enseignement. Ces peuples de moines qu'elle faisait pâlir sur les livres devaient bientôt donner des instituteurs à toute la chrétienté. Le cloître venait à peine de s'ouvrir, que déjà les lettres en prenaient possession. Parmi les premiers disciples de saint Benoît, plusieurs s'illustrèrent par leurs écrits; et l'un d'eux, nommé Marcus, avait célébré la fonda-

recubans niodulaLatur, et flagellum ipsius quo pueris minabatur, vcneratione congrua, cum authentico antiphonario reservatur. »

Cf. Anastase Bibliolh., in Sergio I, iil., in Sercjio U : « Eum scholaG 4?antorui» ad eruJieiidum Iradidit (Léo 111) coniinuiiibus lilteris. »

mont Casbio.

lion du monastère dans un poëme dont on admirait l'élégance. C'était une tradition ancienne que Varron avait habité le mont Cassin, et qu'il y avait ouvert dans son palais un asile aux études philosophiques. Les bénédictins s'honorèrent de ce souvenir, ils ne redoutèrent pas une comparaison si effrayante ; et Pierre Diacre, leur historien, remercie le Christ d'avoir choisi ce lieu savant pour en faire le gymnase de la sagesse éternelle (1).

' Mais derrière les murailles de Rome comme sur les hauteurs du mont Cassin, les lettres défiaient les barbares, elles ne les atteignaient pas. Il y avait plus de mérite à les propager dans les provinces lombardes, où Tévêque, entouré d'un petit nombre de clercs, défendait seul contre la tyrannie des ducs les faibles restes de la civilisation chrétienne. Au milieu des périls du septième siècle, l'archevêque de Milan, Benedictus Cris-

(1) Régula S. Benedicti : « In Quadragesimœ diebus a niane usquc ad têrtiam leclioni vaceiit. In quibus diebus accipient omnes singuli codiccs de bibliotheca, quos per ordinem ex integro legant. » Petri Diaconi de Ortu et ohilu jiistoriim cœnobii Casi?iensis, apud Mai, t. VI, Script, vet.. Nova collectio, p. 24G. In vita S. Mauri : « Silentio vcro ac lectioni ila vacabat, ut pro hoc ipsi etiani sanctissimo Bencdicto mirabilis viderelur, » Cf. ibid. Vita S. Placidi, Vita Speciosi, Vita S. Severi episcopi : « Casiniensis arcis sublimitas lanto olini culmine viguit, ut romani cclsitudo imperii pbilosopbicis studiis illam in œvum dicaret. IlancM. T. Varro omnium Romanorum doctissimus incoluit, » etc. Idem, de Viris illuslr. Casinens. : « Marcus, in Scripturis apprime erudilus, deadventuS. Benedicti, situ loci, etc., elegantissimos versus composuit. »

Cf. Vita S. Fîtlgeutii, citât, ap. iMabillon, An. SS. 0. S. b., 1, p. 41 : « Sic laborem et lectionein omnibus commendp.bat, ut laborantes fratres qui lectioiiis studium non habebanl, minus diligerel, nec niagno honore dignos judicaret : contra, studiosos, sed laborare non valentes, summoper amaret. »

Les écoles

pus, avait formé des disciples qu'il instruisait dans les sept arts. Au huitième siècle, Gison de Modène recommandait à ses prêtres de tenir l'école et d'instruire les enfants. En même temps on prouve que l'Église de Lucques avait ses écoles sous le portique môme de la cathédrale (1). L'Italie ne laissait pas périr l'enseignement ecclésiastique, dont elle avait donné le premier exemple. C'est en France qu'il faut le suivre dans une lutte de trois cents ans contre le désordre des esprits et la violence des mœurs.

Le peu de documents qui nous restent de cette époque suffit cependant pour établir l'existence de vingt ^-piscopaks , écoles épiscopales. En Neustrie, Paris, Chartres, Troyes, Je Mans, Lisieux, Beauvais; en Aquitaine, Poitiers, Bourges, Clermont; en Bourgogne, Arles, Gap, Vienne, Chalon-sur-Saône; en Austrasie, Utrecht, Maëstricht, Trêves et Yvois au diocèse de Trêves, Cambrai, Metz et Mouson au diocèse de Reims (2).

(1) Tiraboschi a cité après Muratori [Antiquil. liai., II, 487) l'acte do Gison, évoque de Modène, conférant à rarchiprêtre Victor la paroisse de S. Pierre m Siciilo, et lui enjoignant d'être assidu : « In clericis congregandis, schola habenda, et pueris cducandis. » Mais Tiraboschi n'a point connu les témoignages suivants :

S. Bencdicti Crispi Mediolanensis Poemaliiim medicvm, apud Mai, Aîtt. class., t. V, p. 391, Prgefatio ad Maurum Mantuenscm : « Quia te, fili carissinie Maure, peno ab ipsis cunabulis educavi, et soptiformis facuntVïx liberalitatc dilavi. »

Je dois au savant abbé Barzoccbini de Lucques quelques indications tirées des diplômes qui enrichissaient les archives de la cathédrale, et qu'une critique éclairée a récemment mis au jour.

Diplôme de Tan 757 : « Signum maniis Tendualdi magistri. o

Id., 748 : « Signa manusDeus dede V. V. presb, magistro sch. testis. »

Id., 767 : « Propler porticalem ejusdem basiliccc, ubi est sdiola. »

(5) Les témoignages se trouvent réunis an tome III de VHisioire lillé'

Dès les premières années du sixième siècle, bien avant que les chaires des grammairiens et des rhéteurs laïques soient abandonnées, on voit les évêques pourvoir à l'instruction du clergé et du peuple. Saint Césairc d'Arles a des disciples qu'il exerce aux premiers éléments des lettres, pendant que ses leçons de théologie ravissent les moines grecs venus pour l'entendre. Saint Reriiy se plaint des entreprises de l'évêque Fulco de Tongres sur l'école cléricale de Mouson. Saint Didier de Vienne explique à ses disciples les écrits des poètes, et ne craint pas de profaner, par les louanges de Jupiter, des lèvres consacrées aux louanges du Christ. Cependant saint Germain fait fleurir l'école de Paris. Le poëteFortunat décrit la riche basilique élevée par Childebert, portée sur des colonnes de marbre, illuminée de vitraux qui retiennent captifs les rayons du soleil. c( Au fond de l'abside, saint Germain siège entouré de « ses pj^êtres et de ses diacres au blanc vêtement; guice dant les deux chœurs qui répètent les chants de Da- « vid, gouvernant, du regard et du geste, d'un côté « les vieillards, de l'autre les jeunes gens. » Ces jeunes gens, recrues du sanctuaire, recevaient du pontife les premières leçons des sciences divines et humaines ; c'est l'aveu de l'évoque Bertramm, le même que Fortunat félicitait de ses vers pompeux, et qui s'honorait de compter parmi les plus cliers élèves du bienheureux

mire de France, p. 417. Cf. Joly, Traité historique des écoles épiscopales, p. 184etsuiv. PourClernionl, VitaS. Bonili : Troyes, VitaS. Frodoherti: Cliartres, VitaS. Betharii ; Ulreclil, Vita S. Landeberti; Poitiers, Vita S. Leodcgarii; Lisieiix, Gregor. Tiiroii., Ilist. VI, 50, etc.

.es écoles

Germain. On ne peul se défendre de s'arrèler avec respect à ces humbles origines de renseignement public dans une ville qui devait voir, au treizième siècle, des milliers d'étudiants se presser aux pieds de ses docteurs (1),

En même temps commençaient les écoles monasli- l ques, et nulle part les monastères n'étaient mieux pré- monastiques. parés à devenir l'asile des lettres que dans ce pays des Francs, où Ton avait l'exemple des savantes abbayes de Lérins et de Saint-Yictor. Les saines traditions de l'enseignement s'y propageaient avec celle de la vie cénobitique. Augendus, abbé de Condat, enseigne à ses disciples les deux langues grecque et latine ; et quand il meurt en 510, x\vitus, de Vienne, s'inquiète du danger

(1) Epistola Remigii ad Fulconem ep., apud Duchesne. En ce qui touche S. Césaire, VitaS. Egidii, Epistola Floriani ad Nice tium : « Ipse mihi latinis eleaieiitis imposait alpliabetuin. » Epistola S. Greyorii ad Desideriiim episcopum (jib. lï, 54). Saint Grégoire trouve mauvais que Didier enseigne la grammaire, et que les mêmes lèvres répètent les louanges de Jupiter : « Quia in uno se ore cum Jovis laudibus, Christi laudes non capiunt. » Ce passage prouve que renseignement de la grammaire, tel qu'il se continuait dans les écoles épiscopales, comprenait la lecture et Finterprétation des poètes, 11 n'en faut pas conclure que S. Grégoire se déclarait Tenneini des lettres ; car il pouvait penser qu'en présence des désordres qui déshonoraient lÉglise des Gaules à la fin du sixième siècle, un évéque avait des devoirs plus pressants que d'expliquer Ovide ou Virgile. Ses paroles n'ont rien qu'on ne voie dans une lettre de S. Grégoire de Nazianze, cet élève si savant et si poli des écoles d'Athènes, à son ami S. Grégoire de ?svsse (Gregorii Nazianzeni Epist. 50). Fortunat, Carmin., lib. II, 8 :

In medio Germanus adest, anlisles honore, Qui régit hinc juvenes, subrigit inde senes-

Rapprochez de ce texte le testament de l'évêque Bertraram rapporté par Duboulay, Hist. universit., t. I, 35 : « lUe (Germanus) me dulcissime enutrivit, et in sua sancta oratione ad sacerdotii honorem perduxit. »

qui menace une école si célèbre, et conjure le prêtre Viventiol de la soutenir. Un siècle plus tard, au monastère de Saint-Hilaire de Poitiers, on trouve l'enseignement des arts libéraux poussé à ce point, que le cours des études y dure sept ans; les deux premières années sont consacrées aux exercices qui ouvrent l'intelligence ; cinq ans de travail la fécondent, et mettent le disciple en état de s'asseoir parmi les maîtres. L'école de Fontenelle, en Normandie, compte jusqu'à trois cents élèves ; celles de Saint-Médard de Soissons, de Sithiu, d'Issoire, sont louées comme autant de pépinières d'évêques et de moines savants. La bibliothèque deLigugé possédait presque tous les Pères grecs et latins. S'il fallait citer tous les monastères où les lettres furent enseignées au septième siècle , on nommerait Jumiéges, Saint-Taurin d'Evreux , Solignac, Saint-Germain d'Auxerre, Moulier-la-Celle au diocèse de Troyes, Mici, Agaune; et dans les provinces du nord, plus rebelles à la culture littéraire, Saint-Vincent de Laon, Saint- Valéry, Tholey, Grandval. Les monastères de femmes, fermés à toutes les tentations du dehors, s'ouvraient pour recevoir des maîtres illustres et de précieux manuscrits. Saint Césaire d'Arles avait voulu que ses religieuses donnassent chaque jour deux heures à la lecture, et que plusieurs s'appliquassent à copier des livres. Des moines irlandais venaient enseigner la musique sacrée aux vierges cloîtrées dénivelles; et, vers 745, deux pieuses Flamandes du monastère de Valenciennes avaient transcrit un psautier, un évangéliaire

et plusieurs autres volumes, qu'elles enrichirent d'or et de pierreries (1).

L'Eglise enseignait donc, mais elle enseignait pour Lenscignctous ; et il ne faut pas croire, comme on l'a trop ré- «-l'i'^^onné pélc, que la science, confinée dans le sanctuaire ou ^"^""* dans le cloître, se refusait aux laïques. L'évèque de Lisieux, Etherius, portait à l'éducation de la jeunesse un intérêt si vif, qu'ayant racheté un clerc condamné à mort, mais qui se disait maître de belles-lettres, il le chargea d'enseigner, lui assura, à cet effet, un revenu en vignes, et lui confia tous les enfants de la cité. D'un autre côté, on voit saint Aicadre, élevé au monastère de Poitiers, rentrer ensuite dans le monde, et attendre plusieurs années avant de s'engager au service des au- ' tels (2). Mais la grande école ecclésiastiijue et séculière

(1) Histoire littéraire de France, t. III, p. 428 et suiv. Joly, Traité historiques des écoles épiscopales, etc. Mabillon, Ami. SS. 0. S. B., t. T, p. 25 ; ibid., p. 480. VitaS. Aicadri (mort en 687), ap. Mabillon, A. SS. 0. S. B., Il, 954 : « Post ablactationem pueri, sumnia cum diligentia tradiderunt (parentes) illum ad erudiendum cuidam viro snpientia famosissimo, nomine Ânsf^ido, prœdicta? civitatis ex monasterio S.Hilarii cœnobitae... Erat ilaque infans deccnnalis, quando resedit in scholari primo geniculo. Dein biennio discens ea quœ a magislro petierat, florerc jam cœpit... et post, de virtute in virtutem trnnsiens, quinquennio transacto, visum illi fuit magistrum fore, et inter primores conscholasticos residere. . . » On étudiait aussi à Fécole de Poitiers les principes du droit canonique. Vita S. Aicadri : « Quia idem vir Aicadrus liberalibus studiis adplene erat cruditus, canones etiam non ignorabat. «

(2) Grcgor. Turon., VI, 36 : « Igitur, postquam (clericus) vitœ donatus est, profert se litterarum esse doctorem, promittens sacerdoti, quod, si ei pueros delcgaret, pcrfectos eos in lilteris redderet., Gavisus auditu, saccrdos pueros civitatis colligit, ipsique delegat ad docendum, » etc. Cf. Vita S. Aicadri, ubi supra. L'écrivain de la vision de S. Baronius se déclare rélève de Francard, abbé de Lourey, qu'il appelle « nutritor et doctor filiariim nobilium. »

des temps mérovingiens, où l'enseignement public paraît dans toute sa pureté et dans toute son étendue, c'est L'école l'école du palais, dont les litres, longtemps oubliés, palais, ont besoin d'être remis en ordre et en lumière. Lachapeiie. ^^ chapelle du palais fut le berceau de l'école.

Quand les Francs firent leur entrée dans la Gaule et dans l'Eglise, ils n'y trouvèrent pas de nom plus vénéré que celui de saint Martin, dont l'apostolat venait de porter le dernier coup au paganisme. La basilique de Tours, où reposaient ses restes, devint le sanctuaire national ; mais les rois, ne pouvant déplacer le tombeau du saint, voulurent au moins que sa chape, portée à leur suite, fût un signe de bénédiction dans leur palais, de victoire sur le champ de bataille ; et la chape de saint Martin, gardée dans une châsse portative comme l'arche d'alliance des Hébreux, donna le nom de chapelle à l'oratoire qui la reçut. Le lieu consacré par un dépôt si auguste devait retentir nuit et jour de chants religieux. Les Mérovingiens, ces hommes si violents, aimaient, comme Saûl, à laisser calmer leur colère au bruit des instruments et des voix. Clovis se faisait envoyer d'Italie un joueur de luth ; Tliicrrr avait retenu auprès de lui le jeune clerc Gallus, dont la voix le ravissait; et Gontran interrompait un festin solennel, en priant les évêques assis à sa table de lui chanter le grat duel de la messe. Quand les rois avaient tant de passion

pour la musique sacrée, on ne s'étonne plus si les jeunes clercs, attachés au service du palais, furent exercées avec soin ; si la chapelle devint une école de

chnnl ecclésiastique, el si elle finit, comme l'école de Saint-Jean de Latran, par embrasser loules les études qui complétaient l'éducation du clergé. Voilà pourquoi le titre de chef de la chapelle n'est conféré qu'à des hommes savants, souvent à des étrangers, comme Betharius, ce Romain que la faveur des rois alla chercher à Chartres, où il avait porté les traditions savantes de l'Italie. Il fallait de tels maîtres à des disciples destinés aux plus hautes dignités de l'Eglise, et dès lors on comprend le décret de Clotaire II, qui réserve au prince le droit de choisir des évêques parmi les clercs de sa chapelle, c( à cause de leur mérite et de leur science (1). » Mais cet enseignement religieux, ce noviciat d'évê- Les

. . jeune

ques n'était pas si sévère, qu'il repoussât la jeunesse ^.^^J'^^^'^^^ laïque attirée au palais par une coutume déjà vieille chez les Germains. Dès le temps de Tacite, les chefs se faisaient gloire de recevoir dans leur cortège les fils des nobles. Plus tard, on voit les rois, les grands, entourés de jeunes gens que leurs pères avaient recommandés^

(1) C'est au père Pilra, bénédictin {Histoire de S. Léger, chapilres ii et m), qu'appartient le mérite d'avoir prouvé l'existence de l'école du palais sous les rois mérovingiens, déjà indiquée par les savants auteurs de VHïstoire littéraire, t. IIL Le seul travail qui me restait à faire était de porter une méthode peut-être plus rigoureuse dans le choix et l'ordonnance des preuves déjà produites, et de produire des preuves nouvelles.

Sur l'origine de la chapelle et l'étymologie du nom, Walafrid Strabo, de Rébus ecclesiasticis. Uon;xchus Sangallensis, II, 17. Du Gange, Glossar. Dupcyrat, Antiquités de la chapelle du roi. — En ce qui touche la passion des rois mérovingiens pour la musique, voyez Cassiodore, Variarum, II, 41. Gregor. Turon., Vitx Patritm, \I. Idem, Hist., hb. YlII. 5. — Acta S.Betharii. BoUand., 11 august. Clothacharii Edictiim, apud Pertz, t. 1, Legum, p. 14 : « Yel certe si de palatio eligitur, permeritum persona3 et docti^inje ordinetur, »

jeunes

nobles

recommandes

au roi.

c'est le terme légal qui désignait la condition de ces enfants élevés sous les yeux de leur protecteur, destinés à devenir ses leudes, ses compagnons d'armes et ses convives. Le palais des fils de Glovis se peuplait ainsi des rejetons des plus illustres familles franques et galloromaines, otages de la fidélité de leurs parents, ornement des fêtes royales, candidats privilégiés à tous les grands offices de la cour. 11 fallait bien qu'ils y trouvassent une éducation mesurée à la grandeur de leur destinée. C'était peu de savoir brandir la framée, dompter un cbeval et forcer une bête far.ve, deux exercices où les Francs n'avaient pas d'égaux. Depuis que les rois parlaient latin, faisaient des vers, s'inspiraient des lois romaines pour la rédaction de leurs capitulaires et la perception de leurs impôts, ils aimaient à s'entourer d'hommes lettrés, ils réservaient leur confiance à ceux qui savaient agiter une question ou plaider une cause avec l'abondance éclatante des anciens orateurs gaulois; et saint Evroult, saint Didier (!e Cahors, saint Germer, saint Bonnet, saint Hermeland, méritèrent, par leurs progrès dans les lettres, la faveur qui les appela aux charges de conseiller, de trésorier et d'échanson. Les jeunes compagnons du prince, les nourrissons du palais, comme on les appelait, durent arriver à la fortune par le même chemin ; et s'il convenait de les initier aux lettres divines et humaines, l'école que nous avons vue se former à l'ombre de la chapelle leur donnait des maîtres (1).

(l) Tacite, Gcrmanin, XIII : « Insignis iiobilitas, aut magna pairuin

LES ECOLES. i05

Tout s'accorde en effet à prouver l'existence de l'école l'en^cigno-

'■ ment

du palais pendant la période mérovingienne, avec un ''Viau'^ enseignement qui préparait ses disciples, selon leur ctiaïquc. vocation, à tous les devoirs de la vie religieuse ou de la vie publique. Au sixième siècle, l'Aquitain Aredius est recommandé au très-excellent roi Théodebert pour recevoir l'éducation du palais, et iinit par devenir le fondateur de l'abbaye de Saint-Yrier. Le Franc Gogo fait Tadmiration de la cour par son courage à braver un buffle, à le frapper entre les deux cornes, autant que par son éloquence, qui ravit les applaudissements de l'école. Au septième siècle, la famille de saint Lambert le confie à l'éveque d'Utrecht, a pour l'initier aux doctrines saintes et aux règles monastiques parmi les élèves du palais. » En même temps saint Wandrille, admis auprès du roi Dagobert, est formé « à tous les ' exercices militaires, h toutes les études qui conviennent aux nobles, et à toutes les connaissances profanes. » Au huitième siècle, au moment où Charles Martel

mérita, principis dignationem etiam adolescentulis assignant : cœteris ro-

bustioribus ac jampridem proBatis aggregantiir, nec ru])or inter comités

adspici. » Sur la coutume de la Piecommandation, il faut consulter un

savant mémoire de M. Naudet, Mém. de VAcad. des inscriptions, i. Vlll,

p. 4"20. Eginhard, de Vita Caroli M., 2^ : « Exerccbatur assidue equi-

tando ac Yenando, quod illi gentilitium erat, quia vix ulla in terris natio

invenitur, qu?e in hac arlc Francis possit sequari. » Vila S. Desiderii Ca-

durcensis, Vita S. Ebndfi, ubi supra, Vila S. Chlodidfi, Mabillon, A.

SS. 0. S. B., sec. Il, p. 1043. Vita S. Geremari, ibid., p. 475 : « Ilunc

« siquidem genitores velut unicum iilium tenere diligentes, tradiderunt

« scholis erudiendum... Audi vit famam sanctitatis cjus atquc prudentiœ

« rex Dagobertus, mittensque nuntios, accersivit eum in palalio suo. Et

« vidcns eum elegantem et doctum in verbis et sapientem in consili>s,

« prsefecit eum consiliis suis. » Vita S. Boniti, loco citato.

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