‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 23 sur 28 · E. 0. II · texte numérisé non relu

E. 0. II

donne les évêchés ei les abbayes a ses compagnons d'armes, où il semble qu'il n'y ait place au palais d'Austrasie que pour les gens de guerre, on y voit le jeune Chrodeg^ang s'attacher aux lettres avec tant de succès, qu'il parlait la langue latine comme la sienne, et qu'on vantait l'élégance de ses discours. Cependant il n'aspirait encore qu'aux honneurs temporels, et remplit les fonctions de référendaire avant que la vocation divine l'appelât à l'évêché de Metz. Sous Pépin le Bref, l'école du palais nourrit aussi Adalhard et Wala, tous deux de race royale, appelés aux premières dignités de l'Eglise et de l'Etat, et saint Benoît d'Aniane, le réformateur des institutions monastiques. Ce sont les compagnons d'études de Charlemagne, et ce nom nous avertit que l'école, arrivée jusque-là, ne peut plus périr (1).

(1) vi^ SIÈCLE. Greg. Turon., Vitx Palnim : « Interea prsecellentissimo régi Theodeberto commendatur (Aredius), ut euin instrueret eruditionc palatina.

Fortunat., Carmin. VI, 4 : Ad Gogonem.

Sivc palalina residet modo liclus in aula,

Gui schola congrediens plaudit amore sequax.

vii^ SIÈCLE. Vila S. Landeberti, Trajectensis episcopi (auctore, ut videtur, seculi octavi), apud Mabillon, A. SS. 0. S. B., sec. III, 69 : « Protinus pater ejus coiumendavit eum supradicto antistiti, divinis dogmatibus et inonasticis disciplinis in aula regia erudiendum. »

Vita S. Wandregesili (auctore coœvo), Mabillou, sec. II, p. 554 : (( Quumque adolescentiœ pollcret œtas in annis, sub prœfato rege Dagoberto, militaribus gestis ac aulicis disciplinis, quippe ut nobilissimus, nobilitcr cducatus est : et crcsccntibus sanctaî vita? moribus, cunctisijno inundanaruni rerum disciplinis inibutus, a prae^ito rege conies conslituitur palatii. »

Cf. Vita S. Faronis, Mabillon, sec. II, p. 012 : « A priniœvollore tenera? juventutis intra autem régis Thcodebcrti nol)ililer cum doctrina christiana nutricndo lactavil, »

vHi" siï-:cLK. Paul Diacon., de episcop. Metoisib., in Chrodegango :

On voudrait maintenant pénétrer dans l'asile que la politique des rois ouvrait ainsi à l'élite de la jeunesse franque, assister aux leçons des maîtres, et savoir jusqu'à quel point elles continuaient la tradition romaine. Si l'insuffisance des témoignages ne permet pas d'étudier de près la vie intellectuelle qui anima la cour de Dagobert, on en peut juger par deux hommes capables de représenter tout ce que le septième siècle, un temps si mauvais, pouvait conserver de lumière dans les esprits et de politesse dans les mœurs.

Le premier est Didier de Cahors, disciple des écoles d'Aquitaine, mais appelé de bonne heure au palais, où il porta toute l'élévation d'une intelligence encore émue de la lecture des poètes, des orateurs, et des jurisconsultes. Les conseils de sa mère Herchenfréda le suivaient au milieu des périls de la cour; et cette femme barbare trouvait des paroles dignes de sainte Monique pour ex-

fl In palatio majoris Caroli ab ipso enutritus, ejusdemque referendarius exstitit; fuit autem omnino clarissimus, omnique nobilitate coruscus, forma decorus, eloquio facund^ssimus, tam patrio quam latino sermone imbutus, »

Vita Walse (auctore Ratperto), ap. Mabillon, sec. IV, p. 464 : « Fuit Arsenius (Wala) a puero, inter tirocinia palatii, liberalibus mancipatus studiis. »

Vita Adalhardi (auctore ejus discipulo), Mabillon, sec. IV, p. 710 : « Qui, cum esset regali prosapia, Pippini niagni régis nepos, Caroli çonsobrinus Augiisti, inter palatii tirocinia, omni mundi prudentia eruditus, una cum terrarum principe magistris adhibitus. »

Vita S. Benedicti Anianensis, Mabillon, sec. IV, p. 194 (auctore Smaragdo : « Pater puériles gerentem annos prœfatum filium suum, in aula gloriosi Pippini régis, reginœ tradidit inter scholares crudiendum. »

On remarquera que je me borne à des témoignages contemporains, ou du moins antérieurs à une époque où les études étaient devenues si générales, qu'un légendaire se scrait'fait un devoir de conduire son saint à Técole.

Saint Didiet

(le

Galiors.

liorter par lettres « son fils très-doux et très-aimant » à garder la crainte de Dieu, la fidélité au roi, la charité pour ses égaux, et la haine de tout mal. Il avait lié avec les plus intelligents et les meilleurs de ses compagnons un commerce xlont on suit les traces dans sa correspondance, et qui n'est pas sans charme. Elevé successivement au gouvernement de Marseille et à Tévêché de Cahors, Didier n'oublia jamais ces premières joies de l'amitié, où les lettres avaient mêlé leur douceur. Il recevait des vers de Sulpice de Bourges, il rappelait à saint Ouen la tendre affection qui les avait tous deux unis à saint Eloi ; il écrivait à Abbon : a Que de c( fois je voudrais, si le temps me souriait un peu, aller « renouer avec vous de chers entretiens! Et, de même « que jadis, sous les livrées du siècle et dans la (( compagnie du prince, nous aimions à nous commu- « niquer nos pensées en échangeant nos tablettes, c< libres maintenant de toute vanité, nous méditerions « ensemble les doux préceptes du Christ! » Ces habitudes d'esprit, ce goût du beau, convenaient surtout à un homme du Midi, de race gallo-romaine, qui ne se défit jamais d'un reste d'admiration pour l'antiquité, qui rebâtit les murs et les portes de sa ville épiscopale, non pas à la manière barbare, mais, selon la remarque de son biographe, avec des pierres larges et polies, selon la coutume des anciens. Il avait aussi élevé beaucoup d'églises et de monastères, et particulièrement un oratoire d'une architecture si merveilleuse, « qu'en « entrant dans ce beau lieu on ne pouvait se défendre

c( de tomber en prières, et de se croire en possession du c< paradis (I). »

Un caractère bien différent éclate dans la personne saimouen. et les écrits de saint Ouen, de cet ami commun de saint Didier et de saint Eloi, qui avait coulé avec eux les plus beaux jours de sa jeunesse au palais de Neustrie. Il fallait assurément qu'il y eût trouvé des maîtres capables de l'initier à la langue latine et à la théologie chrétienne, puisqu'il passa sans difficulté et sans études, de la charge de référendaire, au siège archiépiscopal de Rouen. Toutefois on reconnaît l'homme du Nord, le noble Franc, le Germain dompté ; mais plus touché de

(1) Vita S. Desiderii, np. D. Bouquet, III, 527. llerchGniredx epistolo , ap. Gallia christiana, t. II, p. 461 . Les auteurs de VHistoire littéraire de France avaient déjà remarqué cette correspondance dont le P. Pilra lait bien sentir le charme. [Hist. de S. Léger, p. 51.) Epistola Siilpicii Bituricensis ad Desiderium, apud Duchesne, p. 882. On n'avait pas remarqué que celte lettre finissait par des hexamètres probablement mutilés ; on les a imprimés sans distinction de vers et comme un fragment de prose : il faut les restituer ainsi : « Auctorem cœli prœsumimus poslulare. »

.... Ut vestram jubeat prœtendere vitam Cursibus annorum dignelur tempore longo, ' Cujus nunc locuples servaliir nomine mundus, Et diu (?) firmantur nutanlia culmina rerum Vel dilapsa magis... solidata résurgent.

Desiderius Dadoni, ap. Duchesne, p. 878. Idem, Abboni, p. 879 : « Optarem fréquenter, si possibilitas arrideret, vestris interesse colloquiis, ut, sicut nos sub seculi babitu, in contubernio serenissimi Frotharii (CIotharii II?) principis, mutuis solebamus revelare tabellis, ila jani nunc illa ad plénum, deposita vanitate, dulcia liceret Christi ruminare prœcepta. »

Vita S. Desiderii : « Quadris ac dedolatis lapidibus... non nostro quidem gallicano more, sed sicut antiquorum murorum ambitus magnis qua-

drisque saxis exstrui solet fundamentis. » « Quo loco, dum mens

desiderantis ita ingrediens refovetur, ac si ])artem paradisi se occupasse gratulatur. »

l'auslérité sainte du christianisme que des vanités d'une civilisation vieillie, lorsque, se proposant d'écrire la vie de saint Eloi, il s'excuse de la rudesse de son langage, non plus avec l'humilité de Grégoire de Tours, mais en publiant son mépris pour les vains artifices de l'école, et en foulant aux pieds, pour ainsi dire, toute l'antiquité. c< Car, dit-il, son récit pouvait être plus brillant; mais il lui plaît de le tempérer de telle sorte que, sans offenser les maîtres par trop de grossièreté, il ne fatigue point les simples en poursuivant les vaines fumées des grammairiens. » Il veut que l'écrivain religieux s'adresse, non pas au petit nombre d'oisifs qui suivent les philosophes, mais au genre humain tout entier. Il déclare haïssable celui qui parle en sophiste, et demande où est l'utilité de ces docteurs plus occupés de détruire que d'édifier. Et, dans la chaleur de cette invective contre l'éloquence, qui finit par le rendre éloquent, il cite au tribunal du Christ tous les poètes, tous les orateurs, les historiens, les philosophes du paganisme, et les défie de rien apprendre à des chrétiens (I).

in7oSse Sans doute il est dur d'entendre ce barbare injurier

iaint Ouen se

déclare

contre Ics

anciens.

(1) VitaS. Àiidoeni. Audocni VitaS.Eligii,^^.à'\cher'^',Spicileghim, prologus : « Ita stylum placet corrigere, ut iiec simplicibus quibusque gr;inimaliconim seclando funios displiccat, ncc scholasticos etiaiii niniia ruslicitate olfcndai. .\am et ccclesiasticum dogma etiam si liabcat eloquii venustatem, ita eam dissiinulare débet et l'ugere, ut non otiosis philosophorum sectatoribus, scd universo loquatur homiiunii generi... Qui sophistice loquilur odibdis est... Quid eniin legonlibus nobis divcrsa grammaticorum argumenta pfoficiunt, quum videantur subvertere potius quam a^dificare? »

Virgile, Tile-Live cl Cicëron ; mais il faut se rappeler la <luretc des temps, la lutte désespérée qui s'engageait entre les traditions romaines restaurées par la politique des Mérovingiens, et le génie germanique, encore tout vivant dans les mœurs, dans les passions du peuple franc. Les évoques commençaient à comprendre que les efforts de la royauté pour restaurer la société ancienne n'aboutiraient qu'à sa ruine. Voilà pourquoi ils se détachaient de cette antiquité qui avait souvent fait l'admiration et les délices de leurs prédécesseurs; ils s'en défiaient comme d'une lumière incapable de conduire les nations au milieu des périls nouveaux où la Providence les avait poussées. La violence des événements ne laissait plus de loisir aux études spéculatives, à ce culte du beau qui fait oublier l'utile. Les esprits sérieux ne pouvaient chercher dans les lettres qu'un moyen d'agir, non de briller; d'enlever les convictions, non les applaudissements ; non de servir au plaisir des hommes, mais de les rappeler à leurs devoirs. Le septième siècle, si décrié, écrivit peut-être autant que le sixième; mais il écrivit surtout des sermons et des légendes, c'est-à-dire des ouvrages corrects, destinés à l'édification des ignorants. On n'y trouve plus que de faibles restes de science et de poésie, et les historiens y marquent le moment où la littérature finit (1).

Cependant la véhémence même avec laquelle saint commencc-

*■ ^ ment s

Ouen attaque l'autorité des anciens montre assez qu'ils iiitér"a'ÎSre

nouvelle.

(1) M. Guizot {Histoire de la civilisation, t. Il, leçon 1) a reconnu ce caractère de la littérature ecclésiastique du septième siècle.

ont conservé des partisans. On ne combat pas avec cette passion une cause perdue; et, lorsque le pieux évêque accable de ses dédains les gens d'écoles, les grammairiens et les sophistes, il proteste au nom du bon sens chrétien contre les vaines controverses, contre l'enseignement mystérieux et la langue philosophique des professeurs de Toulouse. Il n'appartenait pas aux disciples de Virgilius Maro, à des hommes qui poussaient la terreur des barbares jusqu'à se faire tout un idiome nouveau pour n'être point compris, il n'appartenait pas à ces cœurs faibles de garder l'héritage de l'esprit humain. Il fallait des âmes mieux trempées, des motifs plus impérieux, qui fissent de la conservation des lettres, non plus une satisfaction de vanité, mais une affaire de conscience. C'est précisément parce que l'étude a cessé d'être un jeu d'esprit pour devenir un devoir d'état, parce que la poursuite du bien fait oublier la recherche du beau; c'est dans ce triomphe de là pensée sur la forme que je vois, non la fin, mais le commencement d'une littérature véritable. Il est vrai que tous les genres littéraires connus des anciens disparaissent, que tous les moules que l'art classique avait modelés se brisent; mais l'inspiration qui les animait ne s'évanouira pas, elle saura trouver ailleurs des organes et des types nouveaux. Je m'en assure en lisant le prologue d'une Vie de saint Maximin, abbé de Mici, écrit par un moine anonyme du septième siècle, où je retrouve toute la sévérité, et, si l'on veut, toute l'intolérance de saint Ouen; mais aussi toute la verve d'un

homme qui n'est pas disposé à laisser dormir l'esprit humain, et qui, en réprouvant les philosophes, voudrait sauver au moins le nom de la philosophie.

« On sait que, parmi les hommes des siècles anciens, Proio^^uede

1 • p • p • 1 . , . la Vie de

« plusieurs sectes ont tait proiession de sagesse. Mais, s. Maximin.

« entre tous, ceux-là ont paru atteindre le comble de

« la sagesse, qui ont pénétré dans ce trivium où est

« contenue la connaissance des choses divines et hu-

« maines, je veux dire la physique, l'éthique et la lo-

c( gique, ou, pour parler avec les Latins, la science

« naturelle, morale et rationnelle. Mais c'est la parole

a de l'Écriture, que les sages de ce monde, n'ayant

« point connu la sagesse de Dieu, ont péri par leur

(c folie. Car ces esprits bien doués qui participaient à

c( la raison divine, et qui, par la vivacité de leur inlel-

c( ligence, avaient connu le Créateur, ne l'ont point glo-

c( rifié comme tel. Ceux-là ne manquent point encore

c( de sectateurs, qui se croient grands en paroles, qui

« se vantent d'approfondir les vérités découvertes par

c< leurs devanciers, mais qui se montrent enlacés dans

c< les mêmes erreurs.

c< Pour nous, qui nous gardons de ces égarements, c( nous avons une physique véritable dans le récit histo- « rique des Écritures, une logique véritable dans les c< contemplations de la foi, de l'espérance et de la cha- « rite, une éthique véritable dans la pratique des préce ceptes divins. C'est la philosophie que Dieu aima : il c< en voulut donner le premier type en la personne de c< Salomon, qui dans ses trois livres nous offre de cette

c( philosophie un triple exemple, faisant connaître la « nature dans l'Ecclésiaste, réglant les mœurs dans les c( Proverbes, et par le Cantique des cantiques nous « apprenant à chercher sous les voiles de l'allégorie le « secret des choses divines...

a Voulant donc instruire notre siècle et le lieu où a nous vivons, le Tout-Puissant a choisi parmi les petits c( un homme qui ne fût point enflé de la sagesse monc< daine, mais brillant de l'éclat des. vertus, et il a fait « de Maximin un modèle de sagesse ; car pendant que « les disciples de la philosophie païenne portent aux « nues leurs maîtres, louant dans Pythagore la connais- « sance de la nature, dansSocrate la pureté des mœurs, « dans Platon la science des choses divines, il serait in- « digne de la foi chrétienne de laisser celui qui fut « notre philosophe dans les ténèbres de l'oubli (1). »

Toutefois, la doctrine commune de l'Eglise ne fut jamais de répudier la tradition des lettres classiques. A chaque époque, on trouve en présence deux écoles, l'une qui rabaisse l'antiquité, comme Hermias dans ses invectives contre les philosopitcs du dehors; l'autre qui

(1) Vita S. Maximini, abbatis Miciacensis, Mabillon, A. SS. 0. S. B., 1, 581. Mabillon croit cet écrit du commencement du septième siècle, sauf les dernières pages, ([ui laissent soupçonner quelques interpolations. Prolocjus : « Plurcs fu+sse scctas qua> sapientiam profiterentur inler eos quos prisca secula pepercrunt, manifestum est ; sed inter onines illi judicati sunt summam sapientige attjgisse, qui trivium illud terere conali sunt in que requiritur :

« Divinarum liumannrunique pcritia lerum;

quod constat in pliysica et ethica et logica, » etc. C'est encore au P. Pitra [Histoire de S. Léger, p. 65) que je dois Tnidication de ce beau passai; e.

la relève, comme Clément d'Alexandrie et saint Basile. La dernière a pour elle le [)lus grand nombre et les plus grands noms. Saint Jérôme et saint Augustin ne peuvent se défendre de citer Virgile ; peu à peu la quatrième églogue fait absoudre le poëte des amours de Didon, et lui donne rang à la suite des sibylles et parmi les précurseurs du christianisme. Nous connaissons la pratique de l'Eglise de Toulouse pour les livres des païens, qu'elle mettait à part, mais qu'elle ne brûlait pas. Si au septième siècle la poésie et la science des anciens ne sont pas sans périls pour la Gaule encore travaillée par les souvenirs du paganisme latin, elles ne peuvent rien de malfaisant sur des Irlandais, sur des Anglo-Saxons, à qui elles ne rappellent ni les dieux de leurs pays, ni les mœurs violentes de leurs pères. Et l'Eglise, qui n'ouvrait que d'une main timide ces pages séduisantes aux enfants des vieilles cités latines, les livrera sans scrupule à ces derniers venus des barbares.

La légende de saint Patrice rapporte qu'après trente Les ans de prédication, ayant désiré voir le fruit de ses tra- en

... , Irlande.

vaux, il fut ravi en esprit, et se crut transporté au sommet d'une montagne d'où l'Irlande lui apparut toute en feu. Ce feu, qu'il avait allumé, était celui de la science autant que de la foi. Disciple de l'abbaye de Marmoutiers au commencement du cinquième siècle, quand les monastères de la Gaule nourrissaient tant d'hommes savants, Patrice n'avait pas oublié de si grands exemples. En même temps qu'il fondait des

i76 CHAPITRE IX.

églises, il en assurait la perpétuité en ouvrant des écoles: il avait confié celle de Sletty à un barde converti, appelé Fiech ; celle d'Armagb, à son disciple Benignus, probablement Gaulois comme lui. Son esprit devait lui survivre dans les grandes colonies monastiques de Clonard, de Lismore, de Bangor. Quelque part que la religion érigeât ses autels, les lettres dressèrent leur chaire à côté. Cette hardiesse chrétienne des Irlandais, qui n'eut jamais peur de trop savoir, se montre bien dans l'histoire de saint Luan, le fondateur de Clonfert. Le jeune Luan gardait ses troupeaux, quand saint Comgall, le demandant à son père, l'emmena au cloître de Bangor, lui fit tracer un alphabet sur l'ardoise, et commença à l'instruire. Or il arriva qu'un jour Comgall vit son disciple aux pieds d'un ange qui lui enseignait les lettres et l'encourageait à l'étude. Et, ayant attendu que l'ange l'eût quitté, il le prit à part et lui dit : (( Mon fils, tu as demandé au Seigneur une grâce c< périlleuse. Car beaucoup ont été trompés par leur « science et par leur passion pour les arts libéraux, c( qui ont fait leur perte. » Luan répondit : « Si j'avais (( la science de Dieu, je n'offenserais jamais Dieu : car (( ceux-là lui désobéissent qui ne le connaissent pas. » Alors Comgall, rassuré, le quitta en disant : «Mon fils, c< tu es ferme dans la foi, et la science véritable te melc< tra dans le droit chemin du ciel (1). »

(1) Pour la vision de S. Patrice, Vila S. Palricii (auctoreJosceliiio) . cap. XVII, En ce qui touche les preuiières écoles, Moore, Jîisiory of Ireland, chap. xi, xii. Vila S. Moliix sive Luani, apud Fleming, Collecianea sacra. Je remarque aussi ces derniers avis de S. Luan a ses disciples :

L'histoire de saint Luan est celle de toute Tlrlandc. 'es

hihliollio-

Ce peuple de patres, resté pendant tant de siècles hors du commerce intellectuel du monde, veut savoir tout ce qu'il a ignoré. Il se jette avec emportement dans toutes les études, qui commencent à devenir trop vastes pour les sociétés dégénérées du continent. Les livres se multiplient: comme les rois ont leurs bardes et leurs généalogisles, chaque monastère a ses scribes, qui propagent les textes sacrés et profanes. Si quelque dispute religieuse s'élève, on y produit non-seulement les traités des Pères latins, de saint Cyprien, de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Grégoire, mais aussi les écrits des Pères grecs, et, par exemple, les lettres de saint Cyrille. Deux récits légendaires font voir quel jespect religieux s'attachait à l'humble travail des copistes. On montrait à Kildare un livre enrichi de peintures, et la tradition voulait qu'un ange fût venu chaque nuit conduire la main de l'écrivain qui les avait tracées. On racontait aussi de saint Colomban, qu'averti de sa mort la veille du jour où Dieu le rappela, il avait passé plusieurs heures à copier un psautier, jusqu'à ce qu'arrivé à la fm d'une, page où le trente-troisième psaume s'achevait, il s'arrêta, et légua à l'un de ses disciples le soin d'écrire le reste (1).

« Ciiarissimi fralres, bene colite tci rani et ])ene laborato, ut habeatis sufficientiarn cibi et potus et vestitus. Ibi cnim sufficientia erit apud serves Domini, ibi stabilitas erit; et ubi stabilitas, ibi rcligio. » Cf. Vita S. Mochoemogiy apud Fleming, ibid. : « Ita iii moribus honestis scienliaque litterarum nutrivit eum. » Vita S. Comgalli, ibid. : « Et littcras apiul quemdain cleiicum qui babitaljat in villa, in rare didicit. »

(1) OXonnor, Rerum liibcrnic. script., Epistola mincupatoria,

(lUOS.

Les écoles. Si c'était une œuvre méritoire et qui ouvrait le ciel, de transcrire les livres d'autrui, c'était une mission toute divine d'enseigner, d'ouvrir les âmes à la vérité ; et le même zèle qui enrichissait les bibliothèques des cloîtres irlandais faisait la prospérité, de leurs écoles. Ony professait la théologie tout entière, telle qu'elle était sortie des grandes controverses de l'arianisme et du pélagianisme; et les novices du septième siècle étudiaient l'Écriture sainte comme Pierre Lombard et saint Thomas devaient l'interpréter, en y distinguant les quatre sens, littéral, allégorique, moral et anagogique. On peut même dire qu'ils devancèrent la scolastique en appliquant la subtilité de la logique grecque à la discussion des dogmes chrétiens. C'est le témoignage de saint Benoît d'Aniane, qui cite le dilemme favori des Théologiens d'Irlande sur le mystère de la Trinité : ou l'interlocuteur admettait trois substances divines, et il était convaincu d'adorer trois dieux ; ou il les niait, et on prétendait lui prouver qu'il supprimait les trois personnes. Cette passion des disputes religieuses n'arrachait pas les esprits aux sciences profanes. Les sept arts libéraux, l'Encyclopédie de Martianus Capella formaient le cours de l'enseignement. Nulle part les 7ioces de Mercure et de la Philologie ne furent

p, 12. On peut juger des bibliothèques d'Irlande par le nomlu'e des textes que cite Cummian dans une letlrc écrite vers Cr>0, apud Usber, VettTum cpistolariim hibernicarum stjUoge, p. 17. Sur le livre de Kildare, Giraldus Canibrensis, Typographia Uibemix, dist. II, 48, 49.

Vitn S. Columbx (auctorc Adanmano), apud Basnage, Thésaurus monumentorum Canisii, t. 1, p. GG8 et suiv.

célébrées avec plus d'enthousiasme que sur les bords glacés de celte île, où jamais les muses païennes n'avaient posé les pieds. Il n'y a pas d'anachorète si austère qui ne soit loué dans sa légende d'avoir aimé les lettres. Saint Colomban avait pâli dans l'élude de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie; saint Fintan excellait dans la dialectique. Enfin, l'honneur national était intércs^ à pousser à la dernière perfection les deux arts qui couronnaient tous les autres, la musique et l'astronomie. D'un côté, les Irlandais se trouvaient engagés avec les Bretons dans la question du comput pascal, et cette discussion épineuse supposait la connaissance des principaux cycles astronomiques. Saint Cummian n'en cite pas moins de dix dans la lettre où, justifiant l'usage de Rome, il porte la lumière d'une saine critique à travers le labyrinthe des calendriers anciens. D'un autre côté, rien n'égalait la renommée des bardes d'Érin , et l'habileté de ses joueurs de harpe. Quand les Anglais descendirent pour la première fois, au onzième siècle, sur cette terre où ils devaient porter l'esclavage, leurs archers s'arrêtaient ravis aux accords que les chanteurs du pays tiraient de leurs instruments. On admirait les combinaisons savantes de leur jeu, et la rapidité avec laquelle leur main promenée sur les cordes en faisait jaillir des torrents d'harmonie. L'Église ne devait pas leur ôter des joies si pures; elle les sanctifiait au contraire en mettant la harpe de David dans le sanctuaire, et les psaumes sur les lèvres des prêtres, qui ne se taisaient ni le jour ni

la nuit. Les Irlandais excellèrent dans le chant ecclésiastique; et c'était parmi eux que les princesses des Francs faisaient chercher des maîtres pour exercer les vierges de leurs monastères à chanter dignement les louanges de Dieu (1).

Lviude Des études déjà si étendues des barbares ne suf-

(lu '^TCC cllCZ 11 •

^les fisaient pourtant pas à l'essor de leurs imaorinations. La littérature latine leur laissait apercevoir derrière elle l'antiquité grecque, comme une région plus vaste et plus merveilleuse, où ils brûlaient de s'aventurer. Non qu'il faille répéter que la science et la foi leur vinrent de l'Orient : trop de témoignages s'accordent à leur faire lirer de Rome toutes leurs lumières. Mais, quand les longues navigations effrayaient si peu; quand l'Athénien Egidius venait chercher la solitude dans les Gaules, et le Syrien Eusèbe acheter l'évêché de Paris; lorsque enfin il y avait à Orléans assez de marchands orientaux pour figurer en corps à l'entrée solennelle du roi Gontran, on n'est point surpris de trouver des

(1) Sur renseignement de la théologie en Irlande, Episf. Aldhalmi ad Eadfridum, apud Usher, Sylloye, p. 27 : « Quin iino allegoricaî potiora atque tropologicîe disputationis bipertita bis oracula. » Cf. S. Thomas, Summa llieologise, p. 1, q. 1. Benedict. Ani;mcnsis Epist. : « Apud njodernos scholaslicos, maxime apud Scotos, est syllogismus delusionis, ut dicunt, Trinitatem, sicut personarum, ila esse substantiarum. » — Sur la culture des sept arts libéraux dans les monastères irlandais. O'Coniior, Benim hibernic. script., p. 198. — Vita S. Columhani {duclorc iom Bobbieusi). « Desudaverat in grammatica, rhetorica, geometrica, vel divinarum Stri^iturarumFcrie. » — Vita S. Cohimbx : « Finlanus stndiis dialecticalis sophias deditus. » — Epistola Aldhchni : « Arles grammaticas alque geometricas bis Icrnas, omissa pliysicaî arlis machina... siticulose sumentes carpunt. » ~ Epistola S. Cummiaïii, j^assim. Sur les joueurs de harpe irlandais, (îiraldus Cambrcnsis, Tijpcg raphia, diss. 111, cap. ii.

(Irecs en Irlande et h Trim, au comté de Mealli, une église connue sous le nom d'église des Grecs. D'ailleurs, les traditions des Irlandais les montrent dans des rapports étroits avec l'Espagne, par conséquent avec la Gaule méridionale, dont plusieurs villes gardèrent longtemps l'idiome et les mœurs de la Grèce. C'était plus qu'il ne fallait pour populariser la langue grecque, ses philosophes et ses poètes, chez les disciples de saint Patrice et de saint Comgall. De là les héllénismes dont ils sèment leurs écrits; de là cette passion qui poussera plus tard ScotErigène, à la suite dos métaphysiciens alexandrins, jusqu'aux limites du panthéisme ; de là enfin ces réminiscences d'Homère, qui se confondent avec les traditions nationales. C'est ainsi que le comté d'Ulster se nomme de la sorte, parce qu'Ulysse en toucha les rivages {Ulyssis terra). Ainsi encore quand saint Brendan s'enfonce, sur les mers de l'ouest, à la découverte de la terre promise des saints, dans cette fabuleuse navigation de sept ans, il rencontre plus d'une aventure qui rappelle les épisodes de l'Odyssée. Comment oublier, en effet, l'île des Cyclopes, Polyphème, et la pierre lancée sur le vaisseau d'Ulysse? comment ne pas reconnaître tous les traits de la fable grecque dans cette peinture de l'île des Forgerons, que Brendan et ses compagnons découvrent sur la route? « Ils virent une île vilaine et très-périlleuse, sans arbres « et sans herbe, couverte d'écume de fer, et pleine d'of- « ficines de forges. Ils ouïrent le son des soufflets souf- (( fiants, ainsi que des tenailles et des maillets contre le

(( fer et les enclumes. Et de l'île sortit un habitant, « comme pour parfaire quelque œuvre. Il était hérissé a et tout brûlé, de couleur noire. Comme il vit les ser- « viteurs de Dieu passer près du bord, il retourna en « son officine. L'Iiomme de Dieu cependant disait à ses « frères : c< Mes fils, tendez plus haut vos voiles, navic( guez tôt, et fuyons cette île. » Quand il eut ainsi dit, (( revint l'homme d'auparavant au rivage devers eux ; « il portait une tenaille dans ses mains, et une masse (( toute vermeille d'écume de fer, d'extrême grosseur ; (( laquelle il jeta hâtivement sur les serviteurs de Dieu, a et elle ne leur nuisit point. Car elle les trépassa (( comme de l'espace d'un stade, où elle plongea dans c( la mer ; et la fumée de la mer monta comme la fumée « d'un fourneau (1). »

i-^v^ C'est le mérite des Irlandais d'avoir su populariser

• l'antiquité, d'avoir, pour ainsi dire, entrelacé le rameau d'or d'Homère dans la couronne légendaire de leurs saints. Leur poésie religieuse s'inspire de tous les souvenirs, et leurs moines, si passionnés pour lesle'.tres classiques, ne peuvent se détacher des chants de leurs bardes. Et pourquoi s'en détacheraient-ils, puisque saint Patrice trouva parmi les bardes ses deux plus fidèles disciples, puisque Ossian même ne résista pas à la prédication du saint, et finit par se convertir? Ainsi l'as-

(1) l'slior [Veleriim cpislolanuu hibcrnicarum sylloge, noie xvi) atteste rcxistcucc (loTéglise de Triin, « (HUL\:4r;ecic ecJesiiv. iiomen ;ullmc retiiiet. » — La Lciiendc latine de S. Uraudainc, publiée par Aclnllc Jii-

moines et les bardes

surait un vieux récit, selon lequel Ossian, chargé d'années, fatigué de voir Patrice parcourir la contrée avec son cortège psalmodiant, l'aborde un jour ellui propose de lui conter les actions des anciens rois. Patrice rappelle d'abord le vieillard à de plus sérieuses pensées. Mais enfin, touché de ses larmes, il se rend, et se laisse répéter jusqu'au bout l'histoire de Finn et d'Osgur (1). Les moines faisaient de même : eux aussi se laissaient redire les fables de leurs aïeux; ils en portaient quelquefois les traits dans ces légendes comme celles de saint Brendan et de saint Patrice, que l'Eglise n'a pas adoptées, mais qui devaient faire le tour de l'Europe.

Mais en même temps que l'école irlandaise a toute , ,^-f .

A A IrlaTulai.>

une poésie populaire dans ses légendes, elle cherche à

se créer une littérature savante, réservée au petit nom- de

Toulouse.

bre des initiés, imitée de ces écoles d'Aquitaine dont tout l'effort était de caclier la science pour la sauver. En effet, quand on suit les pèlerins d'Irlande sur le continent, on ne peut méconnaître les préférences qui les rapprochent des Aquitains, soit qu'ils trouvent parmi eux leurs plus zélés disciples et les compagnons de leurs travaux, soit qu'ils aillent, comme saint Fridolin, visiter les sanctuaires de cette province, aussi féconde en saints qu'en grammairiens et en rhéteurs. C'est ainsi que la langue mystérieuse du docteur de Toulouse put traverser la mer et pénétrer dans le cloî ■

(1) Bro)ke, Reliques of Irisli poelry, p. 75. Voyez le poomc iiilitulc la Chaise merveilleuse; Ossian y porte son nom irlandais dOibin.

iiiiilcnt

Ils

"rammairieiu

Ilis^perica lamina.

tre deBangor. Parmi les chants composés pour ce monastère, plusieurs hymmes présentent déjà les caractères d'un art savant qui cherche les difficultés et les ténèbres. Les mots grecs s'y mêlent aux latins, et le poëme en l'honneur de saint Comgall pousse le goût de l'allitération jusqu'à ce point que les dix vers de la première strophe commencent par un A, et les dix vers de la quatrième par un D. Vers le même temps, l'Anglo- Saxon Aldhelm félicite un ami revenu des écoles d'Irlande, et lui écrit dans le langage des adeptes. Enfin, les douze latinités de Virgile l'Asiatique reparaissent chez l'auteur inconnu, mais assurément irlandais, d'un écrit intitulé « Paroles de l'Occident » (Hisperica famina). On y prend sur le fait l'écolier barbare qui se proposa de produire un modèle achevé du genre, et qui crut; se montrer grand comme les dieux des anciens, en marchant comme eux entouré de nuages. Il commence par un hommage à ses maîtres : « Le vin c< nouveau delà science, s'écrie-t-il, réveille mon cœur (( dans la caverne qu'il habite. Mes poumons secouent (( leur tristesse; mais je contiens dans les artères de c< ma poitrine la tempête de ma joie, quand je vois les c( insignes gardiens de la philosophie qui offrent aux c< gosiers altérés l'onde pure d'un langage élégant, et c< qui manient sans crainte les vipères du syllogisme. » Après ce beau début, il invite au combat les athlètes de la palestre littéraire : déjà trois lutteurs sont tombés sous ses coups, et il n'a peur de personne, car il connaît, dit-il, les douze idiomes qui divisent la langue

LES ÉCOLES. iS5

d'Ausonie. C'est i'exorde d'une sorte de poëme en prose, où Tautenr décrit le cours ordinaire du jour, les spectacles de la mer et du ciel, enfin les scènes principales de la vie humaine. Au milieu de ce labyrinthe de périphrases, de métaphores, d'obscurités volontaires, l'homme du Nord se trahit cependant plus d'une fois par la nouveauté des images et par la sauvage vérité des mœurs. On surprend bien la barbarie toute nue dans le récit de ces chasses qui forcent le sanglier au fond de son repaire, de ces festins gigantesques qui font plier les tables sous le poids des viandes arrosées d'huile d'Irlande, pendant que les convives s'abreuvent, à larges coupes, de bière et de lait. On reconnaît aussi riiabilanl des derniers rivages du monde, accoutumé à contempler des mers sans fin, quand il représente les grandes lames de l'Océan, la marée expirant sur les écueils, les monstres des eaux qui se poursuivent et s'entre-dévorent dans l'abîme, et quand, pour exprimer tout ce qu'il y a d'attrayant et de terrible dans cette vue de l'immensité : « Si tous les habitants de l'uni- « vers, dit-il, pouvaient venir au bord de la mer en « considérer les profondeurs, un vertige soudain les « précipiterait dans ce cloître de la mort. )>Mais toutes les habitudes delà vie savante reparaissent, et tous les raffinements de la grammaire et de la rhétorique sont mis en œuvre, quand il faut peindre l'école, le réveil du maître et la foule des disciples qui l'entourent : c( Considérez la colonie philosophique, voyez de près les c< princes des lettres. Les uns félicitent le maître qui a

c( goûté un salutaire sommeil dans le cloître de sa poi- « trine, et qui le goûterait encore, si l'adeur du rouge c( Phébus ne fût venue arracher ses paupières aux cliar- « mes du repos. — Pourquoi, lui crient les écoliers, (( viens-tu nous assourdir du tonnerre de ta parole, et « troubler de tes discours les cavernes de nos creilles? a Nous avons passé dans la veille et dans l'élude tout c( le temps que la nuit a sillonné de sa charrue les plai- (c nés du ciel. Cependant, tu livrais tes membres aux c( douceurs du sommeil : voilà pourquoi maintenant tes c( leçons nous trouvent endormis. » Il faut mettre un terme à ces citations, qui ne peuvent rendre le texte intelligible qu'à condition d'en retrancher la moitié ; on ne supporterait pas longtemps une telle lecture, si l'on n'était soutenu par un intérêt historique, par le contraste de tant de recherche avec tant de grossièreté, et par la surprise de retrouver tous ces artifices de langage dont le Virgile du septième siècle nous avait livré le secret. Rien n'y manque, ni les constructions renversées, ni les racines grecques défigurées par une désinence latine, ni les termes forgés de toute pièce, ni aucun des procédés qu'imaginèrent les grammairiens effrayés, pour dérober, comme ils disaient, les perles aux pourceaux (1).

(1) Atîtiphonarium Benchorense, apiid Muratori, Anecdola latina, l. IV. Cet antiphoiiaire, trouvé au monastère de Bobbio, peut remonter au septième siècle. S. Colomban, fondateur de Bobbio, avait fait profes- .sion à Bangor. Hymn. S. Comgalli :

Audiie pantes ta erga,

Allali ;id ange lien,

Irlandais

Mais ces pourceaux, ces bètes farouches, ces barba- , J»^; ros, qu'on traitait avec tant de mépris, ne se laissaient j^ cteux. pas dérober la perle de la science; les écoles d'Irlande écoIc étaient à peine ouvertes, qu'on y vit accourir tout l'Oc- saim-Gau. cident. En 556, cinquante moines du continent débarquaient à Cork. Au septième siècle, c'était une coutume reçue chez les Francs, après avoir épuisé l'enseignement ordinaire des églises et des monastères, de passer en Irlande : saint Vandrille avait résolu de visiter ce savant pays, et, un peu plus tard, l'évêque Angilbert y séjourna plusieurs années pour étudier les Ecritu-

AUilelse Dei abdita,

A juvenlute florida, etc.

Dans riiymne des apôtres, je remarque ce vers :

nie qui proto vires adimens chao.

L'hymne des matines a de beaux passages; mais j'y trouve encore un hellénisme :

Dignos nos lac, rex Agie.

Hisperica famina edidit Aug. Mai, Classici auctores, t. V, p. 479. Le savant éditeur, p. xlviii de son introduction, prouve qu"il faut y reconnaître l'ouvrage d'un Irlandais :

« Anipla pecloralem suscitât vernia cavernam : Mœstum extrico pulmone tonstrum, sed gaudifluam pectoreis arto procellam arteriis, cuni insignes sophise speculator arcatores, qui egregiam urbani tenoris propinant faucibus lympham, vipercosque lilteraturœ plasmant svllogismos... 5. Bis scnosexploro vecliros qui ausonicam lacérant palatham... 7 : Pantcs solitum élaborant agrestes orgiiim.

8. « Sophicamstemicatecoloniam, aclitterales speculamini apiccs. Non-

nulli cerimonicant arcatori trophea, si salubrem pectoreo carpserit soporem claustro, ni rutilante Phœbei orientis ardore somniosum evellerit palpebris oblcctamentum, tritamque aptaverit lumbis stragulam, lectoralein cudere industriam. Ut quid nos tonitruoso sermonum obruis clangore, et internas loqueloso tumore perturbas aurium cavernas ? Totum namque iiocturni ligonis lectriceis censuimus stadium excubiis ; vos soporea obleclastis pernas tabe : ob hoc nunc somnolentus nos stigat tactus. »

res (1). A leur tour, les Irlandais, poussés par la vocation toute-puissante qui les arrachait de leurs cellules pour les jeter sur les côtes de Flandre, dans les déserts du Jura, et jusqu'au delà des Alpes, y portèrent les lettres avec l'Evangile. Saint Colomban, ce prêtre si austère,' retrouvait la grâce, l'enjouement, et toute la mythologie des poètes profanes, pour adresser de petits vers à un ami. Les trois grandes abbayes qui marquèrent le chemin de son apostolat, Luxeuil, Bobbio et Saint-Gall, donnèrent à la science irlandaise autant de chaires d'où elle se répandit chez les peuples voisins. Nous savons déjà comment le cloître de Luxeuil fut une pépinière de grands évêqucs; les leçons qu'ils reçurent nous sont connues par la biographie de saint Agile, qui, formé aux arts libéraux dans ce monastère, y enseigna l'éloquence et la théologie. Bobbio devint le flambeau de l'Italie septentrionale. Le moine Jonas, qui en fut l'historiographe vers 645, écrivait les vies de saint Colomban et do ses premiers disciples dans une langue élégante, poétique, et ne faisait pas difficulté d'entremêler aux citations des livres saints les réminiscences de Tite-Live et de Virgile. Mais rien ne devait égaler la gloire littéraire de Saint-Gall. Les Irlandais, comme parle un contemporain, ne cessèrent de peupler ce nid d'aigles que leur intrépide compatriote leur avait fait dans la montagne. Des moines de la même nation secondent les efforts d'Othmar, qui, au temps

(l)Mabilion, A?malesSS. 0. S. B. — Vita S. Wiindragesili, ap. Mal.illon, .4. 5S. 0. S. B., sec. Il^SG.Bède, lUst. cccics., lib. IH, cap. vu.

(le (Iharles Marlcl, relève l'abbaye de sa passagère décadence. La bibliothèque conserva longtemps les livres copiés de leurs mains : on y remarquait Virgile et son commentaire, les poésies sacrées de Juvencus et de Sedulius, la métrique de Bède et l'arithmétique de Boëce. ri us lard, un évoque d'Irlande, a})pelé Marx, et son neveu Moengall, revenant de visiter les sainis lieux de Home, s'arrêtent aux portos de Sainl-Gall, congédient leurs serviteurs avec leurs chevaux, el, ne gardant que les vases sacrés et les livres, font vœu d'achever leurs jours dans la solitude. Moengall, chargé de l'école du cloître, y porte les habitudes savantes de sa patrie; la langue grecque s'introduit dans l'enseignement; les hymnes de Saint-Gall, comme celles de Bangor, se hérissent d'héllénismes; les discussions grammaticales sont poussées à un degré de subtilité que les docteurs aquitains ne désavoueraient pas. Mais en même temps \a passion des études saines, et l'inspiration véritable, se font jour chez les disciples de Moengall. C'est Ratpert le poëte, si fidèle à ses livres, qu'il n'usait qu'une paire de chaussures chaque année, et si épris des anciens, qu'il opinait au chapitre en vers de Virgile. C'est le théologien Notker, auteur d'un traité sur les commentateurs de la Bible, qui atteste une lecture immense, et rival d'florace au jugement des contemporains, pour la beauté de ses chants populaires et de ses séquences. C'est Totilo, musicien, peintre, ciseleur, qui ravissait tous les cœurs quand il exécutait sur la harpe des chants de sa composition. Toutes les églises

de la France orientale se disputaient ses ouvrages. Tandis qu'il ciselait une Vierge pour la cathédrale de Metz, on raconte que deux pèlerins lui demandèrent l'aumône; et, l'ayant reçue, ils s'adressèrent à un clerc qui les avait introduits : « Est-ce donc sa sœur, lui dirent- « ils, cette noble et belle dame qui se tient à ses côtés, « lui présentant le compas, et lui montrant ce qu'il « doit faire?» Or c'était la mère de Dieu qui venait aider son ouvrier. A cette gracieuse légende, je reconnais bien l'imagination des Irlandais, comme je trouve la trace de leur passage dans ce culte de la musique, dont Saint-Gall conserva la tradition. L'Irlande avait porté là sa harpe, emblème de son génie, que cette nation opprimée garde encore dans l'écusson de ses armes; symbole de la parole chrétienne, qui doit finir par vaincre les barbares de tous les siècles, mais en les charmant (1).

(1) Wcidinami, Geschichte der Stift-Bihliothck von S. Gallcn. On avuit fait ces vers sur raffluence des Irlandais à Saint-Gall :

ScottigeiKc pro se (?, nidificanl velut ipso. Tanquam Germani vivunl ibi compalriani.

Sur les livres irlandais de la bi])liolhèque de Saint-Gall, voyez les anciens catalogues publiés par Weidmann. Metzler, de Viris illustiibus monaste rii S. Gain. Eckehard, Casons S. GaUi, ap. Pertz, t. II. Et plusieurs poëmes des moines de Saint-Gall, apud Basnage, Thesniirus, t. II, pars 5, p. 190 et suiv. Je remarque surtout Tode d'Hartmann à Aolker, pour Teucourager à écrire la vie de S, Gall :

Ullima secli générale mêla, Vincis anliqiios lyricos poêlas, Pindarum, Flaccum, reliquosque ccntum,

Carminé major.

Quid prodesl lemet studiis lihrorum Tarn brevis vitai mondas dicasse, Corpus ac Iractum macérasse lantuni.

Si iiiliil audes?

LES ÉCOLES. m

Toutefois saint Colomban et ses compatriotes n'avaient pas reçu la mission d'achever seuls l'éducation des barbares : nous connaissons déjà le peuple qui leur donna d'abord des disciples, et plus lard des rivaux.

Les Anglo-Saxons s'étaient instruits à trois écoles : Les lotucs

chez

rilalie, la Gaule et l'Irlande. Vers G56, le roi Sig-ebert le^s ^"s'o-

' ' o Saxons.

d'Estanglie revenait des Gaules, où il avait cherché un é^ic asile contre la haine de son frère Redwald. Rentré en catuoibcry. possession du royaume paternel-, il y voulut introduire, premièrement le christianisme, et, en second lieu, des écoles à l'exemple de celles qu'il avait admirées chez les Francs. L'archevêque de Cantorbéry, Félix, le soutint dans ce pieux dessein, et lui donna des maîtres selon l'usage en vigueur au pays de Kent. Ainsi, le pays de Kent, évangélisé par des Romains, avait déjà reçu d'eux le bienfait de l'enseignement public, qu'un autre envoyé de Rome devait étendre à toute l'Angleterre. En 668, un Grec de Tarse en Gilicie, nommé Théodore, versé dans les lettres sacrées et profanes, venait d'être élevé par le pape Yitalien au siège de Cantorbéry. Jl arriva d'Ralie, accompagné du moine Adrien, dont on vantait le savoir. 11 parcourut les sept royaumes anglosaxons, faisant reconnaître son autorité métropolitaine, rétablissant la discipline, et gagnant tous les esprits par l'éloquence de ses discours. Puis, ayant rassemblé dans sa ville archiépiscopale un grand nombre de jeunes clercs, lui-même leur enseignait la métrique^ l'astronomie^ l'arithmétique, la musique et l'Ecriture sainte, avec un tel succès, que, trente ans après, plu-

4'j2 chapitre IX.

sieurs de ses disciples parlaient encore le grec et le latin aussi facilement que leur langue maternelle. Cependant l'enseignement de Théodore et d'Adrien ne suffisait pas à l'ardeur de la jeunesse anglo-saxonne; il fallait des flottes entières pour conduire en Irlande la multitude de ceux qui allaient y chercher des maîtres, bravant les ennuis et les dangers de l'exil. L'hospitalilc des monastères leur donnait du pain, des livres, des leçons; mais les épidémies les enlevaient par centaines, sans décourager leurs compagnons el leurs successeurs. On raconte que le jeune Egbert, voyant wiourir ses condisciples, se prit à pleurer, pria Dieu de lui laisser le temps d'expier ses péchés dans ce monde, el fit vœu, s'il échappait au péril, de passer le reste de sa vie sur la terre étrangère, pour s'instruire et pour enseigner (1).

Une nation bien douée, toute pénétrée du souffle poétique qui lui inspirait des chanis capables de rivaliser avec les plus beaux fragmeiits de l'Edda, ne pouvait subir inutilement une culture si opiniâtre el si profonde. Le septième siècle n'est pas flni, et déjà,

( I ) En ce qui touche Tépiscopat de Tliéoilore de Canlorbéry, je reproduis littéralement le récit de Bède, Hist. eccles., IV, 1 et 2. Il finit ainsi : <( Congregata discipuloruni caterva, scientiîE salutaris quotidie lluniina in rigandis eorum cordibus emanabant. Ita ut etiam metricœ artis, astronomicœ, et arilbmeticse ecclesiasticaî disci})linani inter sacrorum apicuni voluniina suis audiloribus conlraderent. Indicio est quod liiicusque supersunt de coruni discipulis qui latinani grnecamquc linguam .Tque, ut propriam in qua nati sunl, norunt. »

Il faut rapprocher de ces paroles le texte que je citerai plus bas des lettres dWldlelm. Sur raffluence des Ando-Saxons en Irlande, vovez la même lettre d'Aldlielm ci-dessous, et Bède, Uisl. eccles., lll, 27.

])arrni les disciples d'Adrien, paraît Aldlielm, nui cj^ale ai<iii.imi.

' ^ ^ ^ . I.alinit.'

ses maîtres en savoir, et les dépasse en hardiesse. i''"'o-j<mi|'' Aldhelm a encore tous les traits du génie anglo-saxon. Jssu de la maison royale de Wcssex, il conserve la fougue du sang barbare, l'amour de son pays, le culte des traditions nationales. Dans sa jeunesse, il excellait h composer des hymnes en langue vulgaire, à la manière des chanteurs ambulants; et, se tenant sur la porte au sortir de l'église, il attroupait la multitude pour l'instruire. Mais il a aussi la docilité de sa nation. Devenu successivement maître de l'école monastique de Malmsbury, abbé, évêque de Sherburn, il ne devait point mourir sans avoir visité Rome ; et, séduit par les muses latines, il nourrissait l'ambition de les introduire et de les fixer dans sa froide patrie. C'est l'objet de son traité de versification, l'un des plus complets qui nous soient parvenus, oii il recueille jusqu'aux plus minutieux détails de la prosodie classique. En même temps que le précepte, il donne l'exemple dans son poëme de la Virginité. Les beaux vers n'y manquent point, et la muse chrétienne y trouve des cris éloquents lorsqu'il s'agit de célébrer la chute du paganisme et les dieux impuissants à sauver leurs autels. Mais toutes les habitudes de la poésie du Nord s'y font jour, l'allitération, la témérité des métaphores, le luxe des périphrases. Aldhelm excelle aux jeux d'esprit, les acrostiches font son triomphe, et l'obscurité de ses énigmes peut défier tous les Œdipes du Nord. Cependant, au moment où l'on croit/woir affaire à la barbarie toute seule, ce sont

49i CHAPITRE IX.

les raffinements de la décadence qu'on retrouve, et les mots grecs dont le poëte charge ses vers montrent déjà le disciple de ces écoles où l'on faisait profession d'écrire pour le petit nombre des initiés (1). Il achève de se découvrir dans une lettre adressée à son ami Eadfrid, qui vient d'étudier en Irlande, et qu'il félicite de manière à faire voir que l'Angleterre n'a rien à envier aux savants maîtres de l'île voisine. L'épître, écrite en style philosophique, comme on disait, semée d'héllénismes, débute par une phrase dont le mérite échappe à la traduction : les quinze premiers mots commencent par un P. « Avant tout, et selon l'honc( neur qui est dû aux princes et à ceux qui gouverc( nent, Aldhelm célèbre d'abord le Créateur de l' unice vers, lui dédiant ses poëmes et ses discours. » Il lui rend grâces d'avoir ramené Eadfrid de la brumeuse Irlande, où ce savant jeune homme passa trois fois deux ans, suspendu aux mamelles de la Philosophie, a Car,

(1) Th. Wright, Biographia Britannica, Anglo-Saxon. period., p. "^Oy, et les deux Vies d'Aldlieliii, Tune par Gnillnunic de Malmshiiry, Taiifre par le moine Faricius, du douzième siècle. Ces deux témoignages s'accordent à lui faire étudier la laniiue greajue, — W. Malinsb. : «Pusio gr.Tcis etlalii î> erudilns litteris. » Faricius : « Miro denique modo gratia) lacundiœ omnia idiomata sciebat, et quasi Grœcus natione scriptis et verbis })ronuntiabat. »

Aldhelmi de septenario et de re grammaiica et metrica ad Acircium regem, apud Mai, Anctores classici, t. V, p. 501 . Aldhelm {ibid., p. 5'J7) s'applique ces vers de Virgile :

Priimis ego lu palriam mecuin, modo vita siipersil, Aonio rediens dc(liic;mi verlicc imisas.

Aldhelmi De lande Virginmn hhcv iuetricus, JEnigmata, etc. Parmi les mots grecs dont son style est hérissé, je remarque ceux-ci : salpix, sh'opliosu^, orama, cephalc.

LES ÉCOLES. 40r>

c( dil-il, telle est la renommée des Irlandais; et l'opi- « nion qu'on a de leur science s'est répandue à ce point, « qu'on voit passer el repasser sans cesse ceux qui (( vont visiter ce pays, ou en reviennent. Pareils à des (( essaims d'abeilles qui composent leur nectar, et qui (( au moment où l'ombre de la nuit se relire, vont se « poser sur les fleurs des tilleuls, pour revenir à la ru- (( che cliargées de leur fardeau jaunissant ; ainsi la foule c( des lecteurs avides va recueillir, non-seulement les « six arts de la grammaire et de la géométrie, sans « compter la science physique, mais aussi les quatre c( sens de l'Ecriture, avec l'interprétation allégorique c( et tropologique de ses oracles. » Il s'étonne de ce concours d'écoliers qui mettent en mer des flottes entières : c( comme si, sur celte terre verte et féconde f( d'Angleterre, les maîtres grecs et romains nous c( manquaient pour expliquer, à ceux qui veulent sa- « voir, les obscures questions de l'Ecriture divine. « Car, bien que le ciel d'Irlande ait de brillantes étoi- (( les, la Bretagne, aux extrémités de l'Occident, a son (( soleil aussi en la personne de Théodore, honoré des « bandelettes de l'épiscopat, nourri dès l'enfance de la « fleur de la philosophie; et sa lune bienfaisante, en la (.( personne d'Adrien, doué de tous les agréments d'une « urbanité inexprimable... 11 faut voir comment le c( bienheureux pontife Théodore, entouré d'une troupe « de disciples irlandais, tel qu'un sanglier furieux ence veloppé d'une meute de chiens qui montrent les (( dents, les repousse comme à coups de boutoir, par

iOG Cil A TITRE IX.

c( son habileté dans la grammaire et par la })luie serice « de ses syllogismes (1). » Il finit en priant son ami de

Je donnerai, de cette lettre d'Aldhelm et de plusieurs autres, des fragments de quelque étendue, afin que, les comparant aux passages cites du Virgile de Toulouse, des IJispericn famina d'Âtton de A'ernil, on s'assure qu'il ne s'agit point d'un accident littéraire, mais d'une école et d'une tradition.

Usher, Veterum epistolarinn hibernic. sijlloge, p. 26.

Aldhelmus Eadfrido : « Primitus (pantorum procerum prsetorumque pi i potissimum, palernoque, prœserlini privilégie) panegyricum poemataqiie, passim prosatori sub polo promulgantes ; stridula veriun symphonia ac melodia, cantilenscque carminé modulatori hymnizemus. ..

« lilud îBque almitati Beatitudinis vestrap, ex penetralibus praRCordii ncquaquam promens, dissimulo propalare (ad augmentum, mystisque ut reor tripudium imo ad doxan onomalis Cyrii) magnopere inolevisse, quod prueconio citra modum rumoris Scottico in solo degentium ceu tonitruali quodam boatu fragore nimboso emergenti, auditus nostri quatiuntur...

(I Cur, inquam, Hibernia quo catervalim instinc lectores classibus advecti confluulit, ineffabili qiiodam privilégie efferatur : ac si istic facundo Britanniœ in cespite didascali Argivi Romanive Quintes reperiri minime queant, qui cœlestis tetrica enodantes bibliothecœ prolilemaîa sciolis reservare se sciscitantibus valeant? Quamvis eniin pricdictum Iliberniœ rus discentium opulans vernansque, ut ita dixerim, pascuosa numerositate lectorum, qucmadmodum poli CQrdines aslriferis micantium ornentur vibraminibus siderum : ast tamen climatis Brilannia occidui in exlrenio ferme orbis margine sita, vcrbi gratia, ceu solis flammigeri et luculeiito luna} specimine potiatur, id est, Tlicodoro infula pontitîcatus fungente, nb ipso lyrocinio rudimentorum in ilore jibilosopliicœ artis adulte; nec non et ejusdem sodalitalis cliente Adriano duntaxat urbanitate emicleata ineffabiliter prjedito...

« ... Si vero quippiam, inscitia suppeditante, garrula frontose comincitur pagina prompsisse, ut versidicus ait :

« Digna liât fanlc Glengio gurgo fug.ix fambulo. »

Cf. Virgilius Maro, "nipud Mai, Aiict. classici, t. Y, p. 22 : « In illud Glengi incidam, quod cuidam conflictum fugienti dicerc fidcnter au^us est : Gurgo, inquit, fugax fabulo dignus est. » Aldlielm cite deux fois [De arle mctrica, p. 020, 5iG) le Virgile auteur d'un poëmeen vers intitulé Piidagogiis, p. 521, l'orateur Andréas, cité par Virgilius Maro, p. D2, et dont on a un petit poëme dans le Corpus poetarum de Pesaro, t. VI, p. 276. l'infin, p. 521, Aldbelm nomme Paul le Persan, (pii me parait de la même linnille que les Indiens, les Egyptiens et b's ('.ai)j»adociens du faux Virgile:

ne pas croire que, pour louer ses compatriolcs, il ait voulu dénigrer les savants irlandais. Mais il lui jette un dernier défi dans une phrase inintelligible, et ces mots obscurs répandent précisément une lumière inattendue sur l'histoire littéraire des Anglo-Saxons. J'y reconnais une citation de Glengus, contemporain du faux Virgile, de même que, parmi les écrivains nommés dans la métrique d'Aldhelm, je retrouve quelques-uns des maîtres qui fiiisaicnt autorité chez les grammairiens aquitains. Ainsi la doctrine secrète des écoles de Toulouse avait passé deux fois la mer Les Irlandais la communiquaient aux Anglo-Saxons, elle plaisait à ces esprits mal dégagés des brouillards du Nord. Edelwald, disciple favori d'Aldhelm, ne croit pouvoir mieux témoigner de sa docilité qu'en remerciant, dans cette langue des initiés, le maître qui lui ouvrit les plus secrètes profondeurs de l'étude, et lui dévoila des mystères réservés au petit nombre. Saint Boniface même ne se défiait pas de cette faiblesse; et lorsque dans les premières années de son apostolat il écrit à ses amis d'Angleterre, l'ancien maître de grammaire se fait reconnaître aux héllénismes dont il croit enrichir son style. Des exemples si beaux ne laisseront pas dormir en repos les générations suivantes, et, les élèves surpassant leurs maîtres, nous trouverons des poëmes écrits en trois langues entremêlées : grec, latin et anglo-saxon (1).

« Junilius inslituta regalia quœ a Paulo Persa, Syrorum scholis naviter inslructa didicerat... scribens. »

(1) Voici la lettre d'Édchvald, disciple favori dWldhelm, et qu'on a tout n. c. ir. 52

iJôiic. Mais, SOUS ces misérables enveloppes dont on avait

couvert la science comme une momie au tombeau, la

lieu de prendre pour un laïque, si Ton en juge par les conseils quWldh hn lui adresse, de ne poini s'abandonner sans reserve aux joies des fêtes et des banquets. Apud Bonifacii epistolas, édition de ^Vûrdt^vcin , epist. 149.

a ... ^slivi igitur temporis cursu, (juo immensis feraliuni passini corigressionuni expcditionibus liœc misera patria lugubriter invidia vastatrice defanatur, tccuni legendi studio conversatus demorabar. Tum niihi, licet indio^no, tuse Bealitudinis sacrosancla sngacilas.., arcana liberalium littcrarum studia ; opacis duntaxat niysteriorum secretis, ignnrisque mentibus obtrusa, abrepto propere spissae intelligentia3, faucibus avide absuinplis, meani ad me patienlcm hebetunidis maciem largissimaî blandœ sponsionis ephnenia afiluenter ref'oeillaliaf . .. Trina cantati modulaminis carmina biuis generibus digesta subdidimus, quorum piimus daclylico heroici poematis hexamelro, ac pedestri, ut autumo, régula enucleat, ut in lxx cooequantium vorsuuin formulas... divisum tcrtium quoque non pedum mensura elucubratum, sed octonis syllalns in unoquoquc versu composilis una eademque littera comparilmslinearum tramitibus aplala, cursim c;iIamoperarante charnxatum médium... simillimis ibidem versuum et syllabarum lineis confectum. »

On voit qu'Édehvald avait médite la poétique de son maitre, et lui envovait deux sortes de vers, les uns métriques, les autres syllabiques, formant des acrosticbes compliqués, et tous les autres jeux d'esprit qui pbiisaient aux Anglo-Saxons.

La lettre suivante se trouve dans la correspondance de S. Boniface (Giles, t. I, epist. 155). Elle est d'un auteur inconnu, mais d'un Anglo- Saxon. On v voit ce qu'endirassait le cours des études dans les écoles d'Angleterre : le droit romain, la métrique avec ses raffinements, le calcul et l'astronomie.

« Neque enim parva illorum lemporum intervalla in lioc studio protelanda sunt ei dunlaxat, qui solerti sagacitate legendi succensus, legum Romanarum jura medullitus riuiabitur, et cuncta jurisconsultorum décréta ex intnnis prœcordiis scrutabitur, el (quod bis mullo arctius et perplexius est) centena scilicet metrorum gênera pedeslri régula discerneret, ef admissa cantilenœ modulamina recto syllabarum traniite luslraret. De ratioue vero calculationis quid commemorandum? Cum tanta supputalionis imminens disputalio colla mentis compresserit, ut omnem prrcteritum lectionis laborem parvipenderem, cujus me pridein sécréta cubicula nosse Oredideram, et ut sententiam beali llieronymi deprnmam, qui mibi videbar sciolus, rursus cœ\n esse discipulus. Porro do /odiaco \ll signorum circulo, quœ verligine cœli volvantur, ideo tacendum arbitrer, ne res opaca et profunda, si vili explanationis textu pronudgata fuerit, infometur ci

LES ÉCOLES. WJ

chaleur se ranime, et les premiers signes d'une nouvelle vie se font reconnaître au moment oii paraît le vénérable Bède. Lorsque Aldhelm mourut en 709, Bèdc était en âge de lui succéder. Consacré à Dieu dès l'enfance, il avait grandi dans le cloître de Jarrow, succursale de l'abbaye de Wearmouth, sous la conduite de Benoît Biscoj), de ce voyageur infatigable qui fit cinq fois le pèlerinage de Bome, et en revint avec un nombre infini de livres, des images pour décorer les églises de son pays, et des chantres pour y introduire la liturgie de saint Grégoire. Toute l'antiquité ecclésiastique respirait dans cette savante abbaye, dans cette église revêtue de peintures symboliques, à la manière des basiliques romaines. C'est là que Bède ensevelit sa vie, c( trouvant, dit-il, une grande douceur à ne jamais ces-

vilescat, prœscrtim cum astrologiœ arlis peritia et difficillima horoscopii coniputatio, elucubratadoctoris indagatione, egeat. »

Comparez à ces lettres celle de Boniface à Nidhard, son ami (Giles, Bonifacii epist. IV). Il parle de la vanité des biens terrestres.

« Ethac de re aurilegi Ambrones appo ton grammaton agiis frustratis afflicti inscrvire excubiis et fragilia aranearum incassum cui flatum tcnuem, sive pulverem captanti a tetendisse retia dignoscuntur : quia cala psalmistam, thésaurisant et ignorant cui congregent illa : et dum exactrix invisi Plutonis, Mors \idelicet, cruentatis crudeliter frendens dentibus in limina latrat... telcrrima subeunt claustra erebia, ?eterna luituri supplicia. »

Voici quelques vers d'un poème anglo-saxon polyglotte :

Ac lie e;iliic seeal Boethia bidJan georne, Thurh bis modes >emind Micro in cosmo Tbait bim Drihlten gyfe Dinamis en earlban Foriis factor TliiDt he foiih simle

c( ser crapprendrc, d'enseigner et d'écrire. » Sans sortir de sa cellule, il avait parcouru le cercle entier des connaissances de son temps : connment aurait-il ignoré les travaux des grammairiens aquitains? Il cile en effet le faux Horace, et emprunte un passage au faux Virgile. Mais avec la supériorité du bon sens, qui est le maîlre des études comme des affaires, il avait dédaigné les subtiles distinctions des douze latinités, et, écartant la foule de ces modernes parés de noms classiques, c'était aux anciens qu'il avait demandé des leçons. Il avait appris des Pères de l'Eglise à porter la lumière dans les obscurités de la Bible, dont il composa un commentaire complet. En même temps il ne se contentait pas d'écrire des traités d'Orthographe, de Métrique, de Comput, où il faisait preuve d'une lecture immense et d'une excellente critique; il sortait des limites ordinaires de l'enseignement, il dépassait les anciens, et portait dans la science une nouveauté de vues qui est déjà d'un moderne. C'est ainsi que son traité de la Nature des choses^ en résumant la cosmographie de Pline et de Ptolémée, écarle les rêveries des astrologues, et que ses conjectures sur la cause des marées semblent devancer Newton. C'est ainsi que, dans ses deux livres f/e.s Figures et des Tropes de r Ecriture sainte, il trace l'ébauche d'une rhétorique sacrée, et retrouve chez les prophètes tous ces ornemenis du langage dont les Grecs s'étaient dits les inventeurs. Mais c'est surtout le caractère de son Histoire ecclésiastique de la nation anglaise. En ne promettant que l'histoire de

' LES ÉCOLES. 5>l

l'Eglise, il fait celle des rois et des peuples. .\u scrupule qu'il porte dans le choix des témoignages et des documents, il ne semble chercher que la vérité; et cependant il trouve la poésie dans ces récits naïfs, où respire tout le génie d'une nation jeune, guerrière et chrétienne. Cet écrivain fécond était aussi un maître infatigable. Au fond de sa solitude de Jarrow, on le voit entouré de disciples; il les instruisait avec tant de persévérance, que les douleurs de sa dernière maladie n'interrompirent pas ses leçons de cliaque jour. Je ne sais rien de plus attachant, ni qui fasse mieux revivre les mœurs littéraires des cloîtres anglo-saxons, que les derniers moments de Bède racontés par son élève Cuthbert :

c< Dans ces jours-là, Bède commença deux ouvrages : ur.e traduction de l'Evangile selon saint Jean dans notre langue, pour l'utilité de l'Église de Dieu, et quelques extraits d'Isidore, évêque de Séville; c< car, .« disait-il, je ne veux pas que mes enfants lisent des c< erreurs, ni qu'après ma mort ils se livrent à des iva- « vaux sans fruits. » Le troisième jour avant l'Ascension, il se trouva beaucoup plus mal. Il continua néanmoins de dicter gaiement, et quelquefois il ajoutait: c( Hâtez-vous d'apprendre, car je ne sais combien de c< temps je resterai avec vous, ni si mon Créateur ne a m'appellera pas bientôt. » Le jour de la fête, aux premières lueurs du malin, il ordonna qu'on se hâlât d'écrire ce qu'on avait commencé, et nous travaillâmes jusqu'à l'heure de tierce. Depuis tierce, nous fumes

502 CHAriTRE IX. '

avec les aiilres religieux, comme l'exigeait la solennité. ^Fais un d'entre nous resta auprès de lui, et lui dit alors : c( Il manque un chapitre au livre que vous avez c( dicte; et il me semble difficile de vous faire parler « davantage. » Bède répondit : « Je le puis encore; c( prends ta plume, taille-la, et écris promptement. » Et l'autre obéit. A l'heure de none, il envoya chercher les prêtres du monastère, et leur distribua quelques objets de prix, de l'encens, des épices, qu'il avait dans sa cassette, et il leur fit ses adieux, suppliant chacun d'eux de prier pour lui. Il passa ainsi le dernier jour jusqu'au soir. Et le disciple dont j'ai parlé lui dit encore : « Mon maître bien-aimé, il reste un verset qui a n'est point écrit. — Ecris-le donc promptement, » répondit-il. Et le jeune homme, ayant fini en quelques minutes, s'écria : « Tout est consommé. » Et lui : « Tu l'as c( dit, répliqua-t-il,1out est consommé. Prends ma' tête (( dans tes mains, et tourne-moi; car j'ai beaucoup de « consolation à me tourner vers le lieu saint où je c< priaisîwEt, ainsi posé sur le pavé de sa celhile, il se mit à dire Gloria Patri y avec ce qui suit; et, comme il achevait, il rendit le dernier soupir (1). »

(I) Sur Benoît Biscop, ses voyages et ses fonrlalions, V. Bède, Vita nhbatîim Wiremuthenùum. Idem, Homiliain natal. Benedicti, Wright, Biûgraphia, anglo-saxon, period.jp. 185.

On ne sait de Bède que le peu qu'il apprend de lui dans ses écrits, surtout dans l'épilogue de son llistoire ecclésiastique, et ce que son disciple Cutliberl a rappoi té de s;i mort ; mais la cioyance populaire y a beaucoup ajouté. Parmi les traditions qui se raltacliaienf au grand nom de Bède, je remarque la suivante, où Ton voit que la Scinderalio phonoruni n'était pas moins en faveur dans les écoles d'Angleterre que dans celle de Toulouse. On disait que Bède avait visité Bome, et que sur une porte il ava i

L'cnsci'mement tic Bcdc ne mourul pas avec lui. Ce Lenscignc-

^ i ment

maître judicieux convenait à un peuple doue surtout du ''^sax^ôlfs'"' sens pratique. Il fut pour rAngleterre ce qu'avaient «le chez %ux, été pour l'Italie et l'Espagne Cassiodore et Isidorcî de f"'''^- Séville ; il recueillit avec discernement l'héritage de la science, et le transmit avec autorité. Ses leçons devaient exercer un prosélytisme facile non-seulement dans l'Eglise, qui le rangea parmi ses docteurs, mais dans la société laïque, lorsque les fils des nobles partageaient les études des clercs, lorsque les rois n'arrivaient au trône qu'après avoir sué sang et eau, comme les moines, dans les arides chemins du Trivium et du Quadrivium. Aldhelm avait dédié sa métrique au roi deNorihumberland. En lui rappelant les longues années où tous deux étudiaient ensemble sous la conduite du même éveque, il lui faisait un devoir de lire d'un bout à l'autre ce volumineux traité de versification latine, déclarant qu'ayant pris la peine de pétrir le pain, il trouverait mauvais que son ancien condisciple refusât de le manger. Bède adressait son Hntoire ecclésiastique des

kl l'inscription suivante : IW. SSS. RRR. FFF.; et, im Romain lui ayant demandé : « Que regardes-tu là, bœuf d'Angleterre? — Je lis, répondit-ii, ce qui s.iil : « Patir patriai pcrditus. Sapicnlia secum siiMntii. Ruet reg- « nuniRomîE. Ferro, flamma, famé. » Cf. Wright, Biographia. p. 270.

>'ons avons cité plus haut les textes de Bède (pai font allusion au faux Horace et au fiiux Virgile. Tous ces écrits grammaticaux prouvent (pfil étudia le grec. M. Renan, dans un mémoire encore inédit, mais couronné par TAcadémie des inscriptions, a parfaitement prouvé que l'étude du grec se perpétua chez les Anglo-Saxons longtemps après Théodore et Adrien.

La lettre de Cuthbert sur la mort de Bède est imprimée à la suite des <iMi\'res do ce dernier. ■

50i CHAPITRE IX.

Anglais au roi Ceol^vulf, pour la lire, la méditer, et la répandre parmi les peuples de son obéissance. Mais ses écrits allèrent plus loin; ils passèrent sur le continent, et les missionnaires anglo-saxons, exilés dans lesforéls de la Hesse et de la Tliuringe, se faisaient envoyer les livres de Bède pour la consolation de leur pèlerinage. En ei'fel, ces pieux étrangers, qui avaient renoncé à la paix de leurs couvents, qui avaient brisé toutes les attaches de la nature pour aller vivre parmi les barbares, ne s'étaient jamais détachés des plaisirs de l'esprit. Saint Bonifacc, au milieu de ses fatigues, trouvait le temps de corriger les vers de ses disciples, et de composer son poëme des Vertus. En fondant l'abbaye de Fulde au cœur de la Germanie, il voulait que la science y eût place au foyer et, dans la lettre où, pressentant sa lîn prochaine, il demandait la protection de Fulrad, abbé de Saint-Denis, pour ses missionnaires perdus sur la frontière des païens, il lui recommandait aussi ses moines, voués à l'étude dès l'enfance. Les colonies anglo-saxonnes se multiplièrent; elles poursuivirent au .huitième siècle la mission commencée au septième par les pèlerins irlandais ; elles continuèrent la tradition des lettres et l'éducation des Francs. Xài bout de cent ans, Fulde était l'école, non de la Germanie seulement, mais de tout l'empire carlo-vingien. On y professait, comme à Saint-Gall, toutes les sciences, tous les arts, toutes les industries qui font l'ornement de la civilisation. Pendant (jue les défrichements, poussés avec vigueur, éclaircissaient la fo •

rel vi(?rgc, cl que les belles fermes de l'abbaye réduisaient en pralique les règles de l'agriculture romaine, il y avait des fonds affectes à tous les ouvrages de pierre, de bois et de métal ; et le trésorier veillait à ce que les ateliers de sculpture, de ciselure, d'orfèvrerie, ne fussent jamais vides. Une inscription en vers, tracée sur la porle de la salle oii travaillaient les copistes, les exbortait à multiplier les livres, en prenant garde de s'attacher à des textes corrects, et de ne pas les altérer par des interpolations frivoles. L'enseignement littéraire avait pris cet essor vigoureux, cette subtilité philosophique, cette passion delà controverse, qu'on n'attend guère qu'au douzième siècle. Le moine Probus professait pour Virgile et Cicéron un culte si religieux, qu'on l'accusait, en riant, de les ranger au nombre des saints. On étudiait l'introduction de Porphyre aux catégories d'Aristote avec tant d'acharnement, qu'on disputait si les genres et les espèces dont traitait le philosophe étaient des noms ou des choses; et les controverses de Fulde remuaient déjà le problème qui devait mettre aux prises, pendant trois cents ans, les réalistes et les nominaux. Sans doute l'école anglo-saxonne ne se défit pas tout d'un coup des habitudes qu'Aldhelm et ses contempor.rms avaient héritées des rhéteurs d'Aquitaine. Ainsi les religieux de Fulde échangèrent leurs noms germaniques contre des noms latins plus doux à leurs oreilles; et comme Willibrod s'était appelé Cléméhs, et Winfried Boniface, trois moines du neuvième siècle, Halto, Drunn etRechi, se font nommer Bonosus,

:)0G CIIAriTRE IX.

Candidus et Modeslus, Ainsi encore Rhabanus Maiiriis pousse aux derniers raffinements l'art des acrostiches dans son livre des Louanges de la Croix. Cependant cet écrivain laborieux, qui traita de toutes choses, peutêlre considéré comme le maître de l'Allemagne. En même temps que lui, Fulde nourrissait Loup de Ferrières, qui appartient à la France, dont la vie se passe à débattre des questions de grammaire et de prosodie, à faire venir des livres d'Angleterre et d'Italie, et qu'on prendrait à la lecture de ses écrits pour un bel esprit de la renaissance, venu six siècles trop tôt, si nous ne commencions à soupçonner qu'il n'y eut jamais de renaissance pour les lettres, qui ne moururent jamais (1). Ce Toutefois, en nous en^aL^eant dans des recherches

<|u'ilfaul . .

penser ^qj^^ jg nouvcauté uous attirait, mais dont nous conbarbares j^aissious Ic péHl, uous u'avous jamais voulu nier la barbarie du sixième, du septième, du huitième siècle. Tout ce que les historiens rapportent de cet âge violent, des crimes qui l'ensanglantèrent, des désordres qui menacèrent le monde d'une nuit éternelle, il faut le croire : bien plus, il y faut ajouter. Jamais leurs récits ne purent atteindre tout ce qu'il y eut de tyrannies Ignorées, de spoliations impunies, de ruines sans vengeurs, d'un bout à l'autre de ces riches provinces de l'empire, livrées à des peuples qui mettaient le droit

(l) Brower, Antiquitalum Ftildensium libri IV. Versus Alcuini pro scriploiioFuldcnsi. Lupus Fcrrariensis, epist. 0. Mla S. Egili. Rhabanus Maurus, de Lniidibus sanctx Crucis. Cousin, Ouvrages inédits dWboilard, introduction . Kunstmann, Tihabnnus J^Iaurns.

dans la force. Mais, si l'on doit croire les historiens rjiiand ils affirnnent, parce qu'on trouve en eux des lënioins graves et compétents, il est permis de douter quand ils nient, et quand ils déclarent que h s lettres . ne sont plus. Il est permis de douter, parce qu'un témoignage négatif ne prouve point; parce que ces hommes sincères, mais mal servis, purentbeancoup ignorer; ^ parce qu'enfin il y a des juges sévères qu'il ne faut jamais prendre au mot lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes et de leur temps. En présence de tant de déchirements et de tant de crimes, Grégoire de Tours, Frédégaire et ses continuateurs, avaient autre chose à faire que d'étudier une à une les humbles écoles de la Gaule, de l'Irlande et de l'Angleterre; excusons-les, lorsque les nuages étaient si sombres, d'avoir désespéré de la lumière, et d'avoir pris la tempête pour la nuit.

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