‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 5 sur 28 · I.KS AMil.O-S.WONS. — SAIM P.OMIACK · texte numérisé non relu

I.KS AMil.O-S.WONS. — SAIM P.OMIACK

le recueil d'homélies qui nous est parvenu. On y trouve hien la parole toute vivanle tlc^ ra[)ôtre, telle qu'il la devait à des néophytes grossiers, mais recueillie et traduite en latin pour servir de modèle et comme de manuel aux prêtres chargés du même ministère. Ces homélies sont au nombre de quinze, en général trèscourtes, et adressées à un auditoire aussi peu instruit des choses humaines que des divines. C'est ainsi que, racontant à ces barbares la naissance du Sauveur, le prédicateur leur apprend qu'il y avait alors une grande ville qui s'appelait Rome, un chef puissant qui se nommait Auguste, et qui (it régner la paix par toute la terre. Il trouve cependant le secret d'introduire ces esprits charnels aux plus hautes considérations du christianisme, aux mystères des saintes Ecritures, qu'il cite partout, à la théologie des Pères, qu'il rappelle souvent : on remarque dans le sermon dixième, sur l'Incarnation, le souvenir d'un admirable passage des Dialo^^ues de saint Grégoire. Plusieurs de ces discours prennent occasion d'une solennité, de la Nativité, du Carême, de la fête de Pâques, pour résumer en peu de paroles, mais avec beaucoup de simplicité, de clarté et de chaleur, l'économie de la Rédemption, les points principaux de la foi, de la morale, de la discipline. Mais c'est surtout dans le quitizième sermon qu'on surprend pour ainsi dire les communications de l'évêque avec les nouveaux baptisés, lorsqu'au sortir de l'eau sainte il les instruit des devoirs de la vie chrétienne.

c( Ecoutez, mes frères, et méditez attentivement ce

180 GllAPITIll^ Y.

« que vous venez d'abjurer au baptême. Vous avez ab- « juré le démon, ses œuvres el ses pompes. Qu'est-ce « donc que l'es œuvres du démon? Ce sont l'orgueil, l'ido- « latrie, l'envie, Thomicide, la calomnie, le mensonge, « le parjure, la haine, la fornication, l'adultère, et tout « ce qui souille l'Iiomme; le vol, le faux témoignage, a la gourmandise, l'ivresse, les paroles honteuses, les c( querelles. C'est de s'attacher aux sortilèges et aux ce incantations, de croire aux magiciennes et aux hom- « mes-loups, de porter des amulettes et de désobéir à « Dieu. Ces œuvres et celles qui leur ressemblent sont «du démon; vous les avez abjurées au baptême, « et, selon les paroles de l'apôtre, ceux qui vivent de la c< sorte n'entreront point dans le royaume des cieux. « Mais, comme nous croyons que, par la miséricorde « divine, vous avez renoncé à toutes ces choses de fait a et d'intention, il me reste à vous rappeler, mes frè- « res bien-aimés, ce que vous avez promis au Dieu tont- « puissant.

c( Car vous avez premièrement promis de croire en <( Dieu tout-puissant, en Jésus-Christ son fils, et en a l'Esprit-Saint : un seul Dieu dans une trinité parfaite. c( Voici les commandements que vous devez garder : « Vous aimerez ce Dieu, que vous avez confessé, de « tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos « forces ; ensuite le prochain comme vous-mêmes. « Soyez patients, miséricordieux, bons et chastes. En- « seignez la crainte de Dieu à vos enfants et à vos serc< vitcurs. Mettez la paix dans les discordes; que celui

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<( qui juge ne reçoive pas de présents, car les présents « aveuglent même l'esprit des sages. Observez le jour « du dimanche, et rendez-vous à l'église pour y prier, « non pour y tenir de vains discours. Donnez l'aumône « selon vos forces. Si vous avez des festins, invitez-v (( les pauvres, exercez l'iiospilalité; visitez les malades, « servez les veuves et les orphelins, rendez la dîme aux « églises; ne faites point ce que vous ne voulez point « qu'on vous fasse : ne craignez que Dieu, mais crai- « gnez-le toujours. Croyez à la venue du Christ, à la « résurrection de la chair et au jugement universel (1).»

Tout indique dans ce discours une Eglise constituée, Questions qui a ses oratoires, ses fêtes, ses observances réffulière^. ^- Ço">face.

1 ' ' o Réponses

Telle fut en effet la puissance de la prédication et Tac- Grégoire. tivité du zèle qui en organisait les conquêtes, qu'en *2o'2, les paysans s'étant jetés sur la Thuringe, où ils brûlèrent trente églises, tant paroisses que monastères, Boniface, écrivant au pape Etienne, parlait de ces pertes comme d'un accident qui avait retardé sa lettre, mais qu'un peu de soin venait de réparer (2). C'était sous la menace des incursions, dans un pays où la civi-

(1) Opéra S. Bonifacii, edidit Giles, t. Il, p. 57. Sermones, 1 de fide recta, 2 de origine hiiman?e conditionis, 5 de gemina jusliliœ operatione, 6 de capitalibus peccatis, 7 de fide et caritate, 10 de incarnatione Filii Dei, 12 exhortalio de jejuniis Quadragesim», 15 de abrcnuntiatione in l)aptismale. « Audite, fratres, et attentius cogitetis, quid in baptismo renun-

tiastis. Abrenuntiastis enim diabolo et omnibus operibus ejus, et omnibus

pompis ejus. ijuid sunt eigo opora diaboli?... »

(2) Bonifacii epist. 78. Stephano papœ : « Praeoccuitatus fui in restauratione ecelesiarum quas pagani incenderunt, qui per lilulos et cellas nostras, plus quam xxx ecclesias, vastaverunt et incenderunt : et hiec fui t <iccasio tarditatis lilterarum. »

lisation antique n'avait laissé ni ruines ni souvenirs^ (ju'il fallait asseoir une société durable. Commentée grand esprit, capable de mesurer la difficulté de son œuvre, ne s'en fût-il pas effrayé? Quoi de surprenant s" il hésite, s'il s'efforce de concilier la sévérité des lois ecclésiastiques avec la faiblesse d'un peuple nouveau ; s'il prend conseil des évêques anglo-saxons, ses anciens maîtres ; s'il soumet une série de questions au souvertun pontife? Grégoire II lui répond en douze articles avec la fermeté et la condescendance romaines. Il traite de la législation du mariage, de la discipline cléricale, de l'administration des sacrements. Il interdit lusage des viandes immolées; en cas de maladies contagieuses, il ordonne aux prêtres et aux religieux de rester, et, s'il le faut, de mourir à leur poste, ce Sur le point des (( empêchements eu matière matrimoniale, nous proc( nongons qu'il serait mieux de s'abstenir jusqu'au dece gré où la parenté cesse d'être reconnaissable ; mais, « comme nous penchons à l'iudulgence plutôt qu'à (( rap])lication du droit strict, surtout en faveur d'une c( nation barbare, nous voulons qu'après la quatrième (( génération les noces puissent être permises... Les lé- (( preux, s'ils sont fidèles chrétiens, doivent être adpiis c( h la participation du corps et du sang du Sauveur; (( mais ils ne se mêleront point aux banquets publics... « En ce qui concerne les prêtres et les évêques irrégu- « liers, ne refusez pas de les admettre à vos entretiens c( et à votre table. 11 arrive souvent que les esprits rec( belles aux corrections de la vérité se laissent captiver

« par la familiarité d'une vie commune -et par la sé- « tluclion d'un averlissemeut amical. Vous en userez « de même à l'égard des chefs temporels qui vous pré- « teront leur appui. » Les décisions du pape consolaieni le charitable évoque. Cet homme inflexible pour luimême, qui n'interrompait jamais les jeûnes monastiques au milieu des fatigues de l'apostolat, ne se lassai l point de solliciter des décisions, des interprétations indulgentes, pour adoucir à sa jeune Eglise les rigueurs des saints canons. En 732, il reçut de Rome lepallium, insigne de l'autorité métropolitaine, et le pouvoir d'achever, par l'établissement de plusieurs évêchés, l'organisation de la société catholique aux mêmes lieux où, neuf ans auparavant, il s'effrayait de sa solitude (1).

Mais les chrétientés nouvelles ne pouvaient se constituersans une réformegénérale de l'Eglise germanique, dont les désordres renaissants faisaient la douleur de Boniface, quand il voyait, disait-il, des prêtres tombés et des moines apostats éclater avec les païens en injures contre l'Église, et devenir un effroyable obstacle à VÈvangile. En effet, rien n'était plus effrayant pour les contemporains, mais rien n'est plus instructif que les

(1) EpistoL, 24, 25, 40. Gregorius Bonifacio, 49, 57. Bonifacius Zachariœ, 50, 54, 55, 56, 00, 64. Zacharias Bonifacio, '59. Bonifacius Pech- Ihelmo. Il consulte Tévêque anglo-saxon Pcchtlielni sur un empêchement de mariage pour cause de parenté spirituelle, dont il entend parler pour la première fois, et qui trouble sa conscience. — On s'étonne de trouver qu'il demande au souverain pontife s'il est permis de manger de la chair de cheval, et d'autres animaux que la loi juive déclarait immondes. Il faut considérer que des actes, parfaitement indifférents en eux-mêmes, pouvaient devenir coupaldes par la superstition païenne qui s'y mêlai!. I.e cheval, par exemple, était la victime préférée des dieux Scandinaves.

de

l'Église

germanique

d90 CHAl'ITRi:. V.

vicissitudes de ce long combat, où chaque effort pour éclairer, pour civiliser les peuples, succombait sous une nouvelle révolte de la barbarie.

Dcsonircs Au momcnt nriême où Charles Martel, vainqueur des infidèles, tendant la main à la papauté, semblait devenir le sauveur de la civilisation chrétienne, elle faillit périr des suites de la victoire. Les exploits de ce grand homme de guerre, en assurant la supériorité des Austrasiens sur lalNeustrieet de l'aristocratie militaire sur la royauté^ avaient encore une lois changé la face du pays. Les Francs orientaux s'établirent en conquérants dans les villes de l'ouest et du centre, jusque-là paisiblement gouvernées par des officiers des rois ; et l'on vit toutes les violences d'une invasion barbare, avec lous les changemenis d'une révolution politique. En même temps les armées sarrasines, passant les Pyrénées, avaient ravagé la Septimanie et l'Aquitaine. D'un côté, elles remontèrent la vallée du Rhône, prirent Lyon^ Besançon, et s'avancèrent jusqu'à Sens; de l'autre, elles descendirent la Garonne, et, maîtresses de Poitiers, elles menaçaient déjà de livrer aux llammes le sanctuaire national de Saint-Mari in de Tours. La balaille qui sauva l'Eglise des Gaules lui coûta cher : ses biens furent donnes en tiefs aux guerriers. Charles, importuné des exigences de ses leudes, leur jetait les crosses desévèchés et des abbayes. Le siège de Mayence fut occupé successivement par deux soldats, Gerold et Gewielieb, son fils : le premiei' périt en combattant les Saxons ; le second vint en armes défier le meurtrier de

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son père, le tua d'un coup d'cpëe, et retourna sans remords aîi service de l'aulel. De semblables chefs n'étaient pas faits pour contenir le clergé; le désordre ne trouva plus de résistance. Les derniers vestiges de la réforme accomplie par saint Golomban s'effacèrent ; et, s'il en faut croire Hincmar, le christianisme sembla un moment aboli, et dans les provinces orientales les idoles furent restaurées.

O'un autre côté, les hérésies grecques, propagées au midi de la Germanie par les Goths et les Hérules, renaissaient de leurs cendres. L'arianisme reparaissait dans la Bavière; des religieux africains y avaient porté les doctrines manichéennes. On y trouvait des évêques sans siège, des prêtres sans mission, des serfs tonsurés échappés des manoirs de leurs maîtres, des clercs adultères qui sortaient de leurs orgies avinés et chancelants pour aller lire l'Evangile au peuple. D'autres immolaient des taureaux et des boucs au dieu Thor, et venaient ensuite baptiser les enfants, on ne sait au nom de quelle divinité. Un Irlandais nommé Clément parcourait les bords du Rhin, traînant à sa suite une concubine, prêchant l'erreur, s'élevant contre la doctrine (les Pères et contre les traditions de l'Eglise. Un autre hérétique, nommé Adalbert, faisait lire devant lui une lettre du Christ apportée par les anges, se vantait de s; s miracles, distribuait lui-même ses reliques. La foule, entraînée à ses oratoires, qu'il érigeait sous sa jiropre invocation, désertait les églises, et n'écoutait plus la voix des pasteurs. Ces égarements rappelaient

192 CHAI'ITUE Y.

les erreurs du guoslicisme, eL molliraient combien la raison humaine, énervée par T idolâtrie, avait de peine à ressaisir la vérité (1 ).

Deux dangeis, l'un polilique, l'autre théologique, menaçaient donc la Germanie chrétienne : ils faisaient

(l) Othlon, 1, 37. Willibald, IX. Bonifacii epist., 54, GO. Zachan'as Bonifacio, 57. Bunifachis Zachariiv : « Pro sacrilegis presbylciis "jui taiiros, hircos diis paganoriun immolabaul, mandiicanles sacrilkia mortuorum... » « Erroneos simulatores sub noniine episcn[)orum vel pro sbvterorum... gyrovagos, multos servos tonsiiratos qui riigcrunt a domiiiis suis. » Cf. Concilium liomanuïii, deAdalberto hivreliro, apud Gibs, Bonifacii Opéra, t. Il, p. 40. 25 Gregoriiis Bonifacio : « Qui a presbylero Jovi inactante et inimolatitiascarnos vesrcnte baptizati siinl. »

Le.s écrivains prolestanls, et parmi eux ^'éander (Kirchengcschiclil c , III, 68), et Rettberg, I, 512, ne peuvent comprendre la recommandation adressée par Grégoire II à Boniface, d'admettre diflicilemcnt aux ordres sacrés les Africains qui s'y présentent, et parmi lesquels se glissent souvent des manichéens. On ne peut supposer, assurent-ils, qu'il y eut des manichéens en Thuringe ari huitième siècle, et il faut reconnaître dans ces expressions la reproduction servile d'une formule insérée dans le Liber diiirmis, et rédigée premièrement pour 1 Italie, au temps où les manichéens y dogmatisaieiit. — La criticjue luthérienne a en effet quelque intérêt à dissimuler cette tradition du manichéisme, qui traverse les tenij^ barbares, et, par Tintermédiaire des pauliciens, arrive aux albigeois, ces protestants du mo\en âge. Mais la présence de plusieurs sectes, et particulièrement des manichéens, dans ces chrétientés naissantes et mal disciplinées que Boniface évangélisait, résulte expressément de sa lettre à Daniel, Ep. 127, où il accuse ces hérétiques qui interdisaient les viandes que Dieu permet : « Abstinentes a cibis quos Deus ad percipieudum creavit. Quidam melle et lacté proprie pascentes se, panem et ceteros abjieiunt cibos. » C'est une des marques caractéristique s du manichéisme et de toutes les sectes qui s'y rattachent.

Rettberg (p. 517), préoccupé de rantagonisme qu'il suppose entre les missionnaires de l'Eglise bretonne el ceux de l'Eglise romaine, ne voit quilles Bretons et des Irlandais parmi les adversaires de Boniface. Si cependant Clément, Simon VirgiU', ap|tarliennent à l'Église d'Irlande, cond)ie;i d'autres contradicteurs ne trouvent-ils pas dans le clergé franc el bavarois, Adalbert, Godalsac, Gewielieb, Milo, el ce noinl>re inlini de prêtres simoniaques qui redoutaient de le \oir élevé- à la (Tunil»' archiépiscopale. V. Vila S. Gregorii Trajeclensis.

toute la sollicitude do Boni face, et occupèrent la troisième période de sa mission.

Elle commença, comme les deux autres, par un pè- Troisième

•* ' ' 1 r voyage de

lerinage. L'évêque venait de visiter les bords du Da- ^- ^^J^® '' nube; il y avait vu la tyrannie des grands, la corruption des ecclésiastiques, la hardiesse des sectaires. Ces maux voulaient une répression décisive. Il résolut d'en conférer avec le pape Grégoire 111, qui avait succédé au pontificat de Grégoire II et à ses desseins. Boniface partit pour Rome en 758 avec une suite nombreuse; il y fut accueilli par l'hospitalité fraternelle du souverain pontife, par la vénération des Romains et par le pieux empressement des étrangers. Une multitude innombrable de Francs, de Bavarois, d'Anglo-Saxons, pèlerins de tous les pays de l'Occident, l'accompagnaient pour ne rien perdre de ses discours. Il séjourna un an dans la ville éternelle, occupé de régler les affaires de son Église avec Grégoire III, et de visiter les tombeaux des saints, afin de recommander à leurs prières le reste de ses vieilles années. Enfin il s'éloigna, comblé de présents, muni de trois lettres pour tous les prélats, pour les nations converties, pour les évoques des Alemans et des Bavarois. 11 était chargé d'une délégation nouvelle, à l'effet d'instituer des sièges épiscopaux, de réformer le clergé et le peuple, et d'achever enlin l'organisation ecclésiastique des contrées qui obéissaient aux Francs (I).

(1) Willibakl, IX. « Francoruin enim et Bagoariorum, ncciion ex l]rilannia advenienlium Saxonum, aliaiumque piovinciaruii], ingeiis sedulo

194 ClIAriTRi: V.

Réforme Le déléffué du saint-siéoe se rendit premièrement

,des ^ .

ÉgHses gjj Bavière, et, de concert avec Odilo, duc de cette nacoSs!' tion, il y commença la réforme religieuse. Son premier soin fut de convoquer un synode, dont on ne peut marquer exactement ni le temps ni le lieu, mais dont les décrets partagèrent la province entre les quatre évêchés de Salzburg, Freisingen, Ratisbonne et Passau. Yivilo de Passau fut maintenu dans son siège : pour les trois aulres, on fit choix de trois hommes éprouvés. Autour d'eux les rangs du sacerdoce se resserrèrent, les hérésies et les idoles rentrèrent dans l'oubli, et l'on vit se relever avec gloire l'ouvrage ruiné de saint Seve> rin et do saint Piupeit. Boniface rendit compte de sa mission au siège apostolique, et remonta vers le Nord. L'an 742, et quand la mort de Charles-Martel permit de mettre la main à la réforme de ce clergé simoniaque et belliqueux dont il s'était entouré, un second synode fut célébré sous l'autorité de Carloman, fils de Charles- Martel, et en présence de ses guerriers. On y reconnut l'autorité archiépiscopale de Boniface, et le partage qu'il venait de faire de la Franconie en trois diocèses : Wurtzbourg, Burabourg, Eichstœdt. Erfurt y fut joint pour la Thuringe. Le synode commença par rétablir les églises dans leurs droits et dans leurs biens; il prononça la dégradation des prêtres intrus et concubinaires; rappela le clergé aux anciennes maximes qui lui interdisaient riiabil laïque, la compagnie des femmes. Tu-

opus atliiionilioni ailhaTohal iimllitiido. >> Boiiifacii Epist., -45, ii, 45. Gre<Torins, iiniversis cj'iscopis; univcrsis oplimat., epÏM'opis Uayoarise^

•LES ANGLO-SAXONS. — SAINT r.O>'IFAnE , lO.')

sage des armes, des meutes et des faucons. Enfin, des prohibitions sévères poursuivaient les restes du paganisme, l'observation des augures, les sortilèges, les feux allumés en l'honneur des faux dieux, les sacrifices sur les tombeaux. L'année suivante (745), en présence de Carloman, une autre assemblée fut tenue pour l'Austrasie, à Leplines, non loin de Cambrai : Boniface y présida. Tous les ordres du clergé, « évêques, prêtres et diacres, avec les clercs inférieurs, promirent de faire revivre, par leurs mœurs et leur doctrine, les saintes règles des Pères et les lois de l'Eglise. » Les abbés et les moines se soumirent à la règle de saint Benoît. Les périls de la guerre et les besoins de l'État décidèrent les évêques et le peuple à laisser au prince la jouissance précaire d'une partie des biens ecclésiastiques, à charge d'une redevance annuelle de douze deniers par feu. D'autres articles interdirent l'adultère, l'incesle, les noces illicites, la vente des esclaves chrétiens aux idolâtres. Le dernier renouvelait la défense des pratiques païennes, sous peine de quinze pièces de monnaie. On dressa, pour éclairer le zèle des prédicateurs, une liste de trente superstitions populaires, monument instructif du paganisme germanique; et la formule suivante, rédigée en langue tudesque, fut proposée aux convertis : «Je renonce au démon, à la communion du déc< mon, aux œuvres et aux paroles du démon, à Dunar, « Woden et Saxnot, et à tous les esprits impurs qui (( sont avec eux (1). » Le concile tenu l'année suivante (1) ^^■iUibakl, X. Giics, Opéra Bonijacii, t. Il, p. 11. Capiiidare

à Soissons, sous Pépin, étendil les mêmes bienfaits aux provinces neuslriennes. On y ajoula Tordre de publier dans tout le pays le symbole de Nicée et les canons des anciens conciles. Cette mesure indique le péril de la foi, ébranlée par les prédications des sectaires; et, en effet, il est recommandé de détruire les croix superslitieuses que l'bérétique Aldebert plantait sur son chemin. Entin le bras séculier se fait sentir, en infligeant une amende proportionnelle « à quiconque enfreinlra <( un de ces articles établis par vingt-trois évêqnes et « d'autres serviteurs de Dieu, avec le consentement du c( duc Pépin et des chefs des Francs. » 11 ne restait plus que de réunir les deux clergés d'Âustrasie et de Neustrie, pour donner à ces décisions le sceau d'une loi nationale; et (el semble l'objet d'un synode tenu, Tannée si:ivante, en présence des deux maires à la fois, Pépin

Karlomanni de Concilio Liptincnsi, 745. Inâv-ulus superstitiomtm Ahrenuntiolio diaholi, apud Pertz, t. II. Ce monument de la langue leilonique au huitième siècle est trop intéressant pour ne point le rapportt r

« Forsachis lu diabolœ? » — Et respoitdeat : « Ec forsacho diaboUc. — End allum diobolgelde? » — Eespondeat : « Ec forsacho allum diobolgeldœ. — End allum diobolcs werkum? » Respondeat : « End ec forsacho allum diobolcs wcrkmn end wordum : Thunaer ende Woden ende Saxnoto, ende allem tlieni unboldum the hira genotas sint. — Gelobis tu in got alamebtigan fadacr? — Ec gelobo in got alamelitigan ftuiaer. — Gelobis tu in Crist sodés suno? — Ec gelobo in Crist godes suno. — Gelobis tu in lialogan Gast? — Ec gelobo in Ilalogan Gast. »

J'appelle rallention mr le mot diobolgelde, où l'on reconnaît une trace de ces fameuses gilde, associations païennes de festins et do secours n;utuels, qui se perpétuèrent et prirent un caractère politique au mo\en âge. On a douté que V Indien lu s et les formules qui le suivent dussent réellement faire partie des actes du concile de Leptines. Mais ces documents s'v rattachent nécessairement parla pensée qui les a dictés.

et Caiioman. Ces assemblées solennelles, bénies par le souverain pontife, conduites par un saint, sous la protection de deux chefs puissants, excitèrent l'admiration des peuples. Elles renouaient la suite des synodes nationaux, interrompus depuis quatre-vingts ans. Les contemporains les comparèrent aux grands conciles de Nicée, de Gonstantinople, d'Éphèse et de Ghalcédoine. Les uns et les autres servirenl puissamment le christianisme. Les définitions de Nicée et d'Éphèse fixèrent les dogmes dans l'Eglise; les règlements de Soissons et de Leplines y fixèrent les nations (1).

Le concile de Soissons avait ordonné que les synodes seraient célébrés tous les ans; et Boniface, principal auteur du décret, en pressa l'exécution dans une suite d'assemblées, dont les statuts annuels, appropriés au besoin des temps et des lieux, naturalisèrent en quelque façon la foi chrétienne dans l'esprit et jusque dans la langue des barbares. Injonction fut faite aux prêtres d'enseigner à tous les fidèles de leurs paroisses l'oraison dominicale et le symbole, comme aussi de se mettre en état d'entendre dans l'idiome du pays les abjurations, professions de foi et confessions des catholiques. Enfin, pour affermir la discipline de l'épiscopat, dont les désordres avaient fait le péril principal de ce siècle, on releva la juridiction des métropolitains, qui devaient se rattacher par un lien plus étroit à la chaire de Saint-

(1) Sur le nombre des conciles célébrés par Boniface, il faut voir Texcellente discussion de Rettberg, p. 355, et Binteriin, Deutsche ConcUien, t. II, p. 15. Seiters, p. 438. Vila Gregorii Trajectensis, apud Mabillon, A.SS. O.S. iî.,m, pars2% cap. ix.

Pierre. Boniface ne réussit qu'imparfaitement à reconstituer la juridiction archiépiscopale en Xeustrie. Mais, à moins d'abandonner l'ouvrage de tant d'années, il fallait sur les bords du Rhin un siège puissant, dont l'autorité s'étendît à la fois sur la frontière chrétienne et sur le champ de bataille des missions. L'assemblée des Francs choisit Mayence pour métropole; et Boniface, qu'on a accusé d'avoir convoité ce siège, d'en avoir dépossédé Gewielieb afin de s'en ménager l'usurpation, ne l'accepta qu'après une longue résistance. Ses vues s'étaient arrêtées sur Cologne, plus près du Nord et des païens de la Frise, dont le souvenir le poursuivait. Cependanl, })ar un bref en date du 4 novembre 748, le pape Zacharie lui conféra l'Eglise de Mayence érigée en métropole, c< ayant sous sa juridiction Tongres, Cologne, « Worms, Spire et Utrecht, avec tous les peuples de la «Germanie, où la prédication du vénérable évêque <( avait porté la lumière du Christ (1). » Le travail de

(1) Sur Taffaire des juridictions arcliiépiscopales, voyez surtout la lettre 54 de Zacharie à Boniface. Boniface expose ses idées en ce qui touche ks droits et les devoirs des métropolitains dans la lettre 65 à Cuthhert.— Sur rélévation de Boniface au siège de Mayence, Bonifacii Epist., 72, Zacharias Bonifacio. La lettre du pape résume les travaux de saint Boniface jusqu'i» cette époque : « Qualiter Dominus Dens noster sancta? Ecclesiœ propitiatus sit, et lahorihus sanctissimaî fraternilalis tuœ cooperatorexstittrit, ]tcrsingula edicere longuni est. Tamen, ut hœc quai ohjicimus conlirmemus, qu;e ex parte te narrante perspexinms, enarramus. Igitur, dum in Germauia provincia tua fraterna sanctitas fuisset directa a sanctœ recordationis pra?deces>ore nostro domino Gregorio papa, et, post inchoatum opus et aliqua ex parte spiritualiter sedi'icatum, Roniam reversus, ab eo episcopus ordiuatus, et illic ad prœdicandum denuo remissus es, et elaborasti. Deoprœvio, nunc usque perannos XXV in eadeni pncdicatioue ex quo episcopaluni suscepisti. Sed et in provincia Francorum^jo.s/rawceconciliura egisti, et juxia Canonum instiluta, Deo eis aimuente, omncs flcxi sunl obvdire... » »

LES ANGLO-SAXONS. — SAINT DONIFACE. I<n)

reslauralion qui s'achevait ainsi dans l'Église germanique devait se continuer dans l'État. L'esprit de discipline, ramené dans les rangs du clergé, gagna les grands; tout tendit à l'unité. 11 était temps de mettre lin au désordre d'une royauté impuissante sous des maires souverains. Le pape, consulté, conseilla de rétablir la vérité, en réunissant sur une même tête le titre et le pouvoir. En 752, les guerriers réunis à Soissons élevèrent Pépin le Bref sur le bouclier, et les évêques lui donnèrent l'onction des rois d'Israël. Ce rit nouveau, inconnu des Francs mérovingiens, était emprunté à la liturgie de l'Église anglo-saxonne, et plusieurs chroniques témoignent en effet que Boniface sacra Pépin (1).

Devenu le législateur religieux d'un nouvel empire, Remontran-

Boniface aux rois, aux

(1) iSousuous séparons ici de Ueltberg, qui s'attache (t. 1, p. 580) à dé- évoques et charger Boniface de tonte participation an sacre de Pépin. L'argiinient principal de Rettliorg est le silence de lieaucoup de chroniques, qui se bornent à mentionner le sacre de Pépin « consecratione episcopornm, » sans nommer Boniface ; tandis que son nom parait pour la première fois dans les petites annales de Lorsch, c'est-à-dire d'un monastère comblé des bienfaits de la dynastie carlovingienne, et enclin a lui prêter facilement le prestige d'une consécration solennelle par la main de Tarchevcque martyi\ Annales Laurissenses minores, ajjnd Pertz, I, 116, ad ann. 750. (I Quod ita et factuni est per nnctionem S. Bonifacii, archiepiscopi Suessionis civitate. n — Comme nous ne considérons pas avec Rettberg l'avénenient de Pépin comme une usurpation, et qne nous n'éprouvons aucun besoin de disculper saint Bonifac • de la part qu'il aurait jjrise à ce grand acte national, nous ne sommes pas touchés du silence des chroniques, qui, en attribuant le sacre de P(;pin aux évéques des Francs, ne désignent point Boniface, mais ne l'excluent pas davantage. Le témoignage des annales fie Lorsch est formel; il est répété par les annales de Metz, de Fulde, de saint Berlin. )lais surtout il s'accorde avec cet indice considérable que le >acre des rois fut emprunté au rituel de lÉglisc anglo-saxonne, avec la- (pielle Boniface avait conservé le commerce le plus actif.

'200 ' CHAl'lTRE V.

et, après le souverain pontife, le plus grand nom de l'Église d'Occidenl , Boniface tenait le serment qu'il avait prêté le jour de son ordination : il étendait sa sollicitude aux intérêts généraux de la chrétienté. Déjà ii avait visité dans Pavie Luitprand, roi des Lombards, afln de contenir ce prince ambitieux, que Home avait vu plusieurs fois camper sous ses murs. 11 écrivait au roi anglo-saxon Éthelbalcl pour l'arracher aux désordres d'une mauvaise vie. Dans cette lettre, signée de lui et de ses quatre suffragants, on reconnaît toute la prudence d'un zèle vraiment chrétien, et moins pressé de foudroyer le pécheur que de le convertir. Boniface loue premièrement le roi de ses aumônes et de sa fermeté à réprimer les violences, les rapines et les parjures. Mais il s'afflige d'apprendre qu'un si grand prince, se refusant aux liens d'un mariage légitime, se déshonore par la luxure et l'adultère, portant ses mains jusque sur les vierges consacrées à Dieu. Après avoir rappelé avec la gravilé d'un théologien les menaces de l'Écriture sainte contre les crimes de la chair, il s'arrête à deux considérations, où perce une grande sagesse politique, éclairée par l'étude et la comparaison des peuples, et qui a trouvé dans la pureté ou dans la corruption précoce des races barbares la raison de leurs destinées. D'un côté, il cite au prince l'exemple des vieux Saxons, de cette branche encore païenne de la même famille, chez qui « la femme adultère est con- « trainte de se pendre de sa propre main; et, après c( qu'on a brûlé son corps, le séducteur est pendu lui-

(( memeau-dessus du bûcher. D'aulrcs fois les femmes « du pays se rassemblent autour de la pécheresse, et, a déchirant ses vêtements au-dessus de la ceinture, « elles la poursuivent à coups de verges et de couteaux, « et la chassent ainsi de manoir en manoir, jusqu'à ce c< qu'elles la laissent morte ou mourante. Tel est le resc( pect des gentils, de ces hommes sans loi, pour la loi, « de la nature écrite dans leurs cœurs.» D'un autre côté, il représente les habitants de l'Espagne, de la Provence et de la Bourgogne, gagnés par ces vices honteux que Dieu châtie par l'épée des Sarrasins. «Prenez c( garde, continue-t-il, que votre peuple ne se perde à c< son tour par l'exemple du prince. Car, si la nation des « Anglais, ainsi qu'on le répète en ce pays, et qu'on c( nous en fait le reproche en France, en Italie et jus- « que chez les païens, méprisant les noces légitimes, « en vient à mener une vie digne de Sodome, sachez (- que les flancs des prostituées donneront le jour à c( une race dégénérée, abjecte dans ses penchants, c< qui ne sera plus ni forte à la guerre, ni fidèle à sa c< parole, ni aimable à Dieu, ni honorée des hommes. » Assurément l'accent du patriotistrie indigné éclate ici, et l'on n'y voit rien de cette faiblesse reprochée à saint Bonifacepar quelques historiens. 11 gourmande le zèle endormi du clergé d'Angleterre. « Soyons fermes dans c< la justice, écrit-il à Cuthbert, et préparons nos cœurs c< à l'épreuve, mettant notre confiance en celui qui a « placé le fardeau sur nos épaules. Mourons, si Dieu le « veut, pour les saintes lois de nos pères, afin de mé-

« ri 1er avec eux l'héritage éternel. » Cet homme, accusé de s'être rendu l'aveugle instrument des papes, de les avoir importunés de consultations qui attestent la timidité de son esprit et de son caractère, ne craignait pas de faire entendre au siège apostolique de sévères avertissements : il réclamait hautement contre les abus de Ja chancellerie romaine ; il pressait le zèle du pape Zacharie, et demandait la suppression des danses idolàtriques, tolérées à Rome aux calendes de janvier. Des pèlerins qui avaient visité la ville sainte à cette époque lui rapportaient avec horreur qu'ils avaient vu sur les places, et jusqu'au seuil des églises, des danses accompagnées de chants sacrilèges et de grands cris à la manière des païens, les tables chargées de vi?ndes pendant la nuit, les femmes portant et vendant publiquement des phylactères et des amulettes. A ces récits, le vieil archevêque, qui a passé des années à poursuivre les restes de l'idolâtrie, s'indigne, et écrit au pape: « Que Votre Paternité daigne m'éclairer sur ce point, <( pour éviter à l'Eglise, aux prêtres et au peuple chréa tiens la douleur de voir naître des scandales, des « schismes et des erreurs nouvelles. Car, si des hommes « charnels, des Alemans, des Bavarois, des Francs, « qui ne savent rien, voient pratiquer publiquement à « Rome ce que nous leur défendons comme péché, ils « le croient permis par l'Église, et en tirent une accua sation contre nous, un scandale pour eux. De là un « grand obstacle à la prédication et à l'enseignement, c( selon cette parole de l'apôtre : Vous observez en-

LES ANGLO-SAXONS. — SAINT lîONIl ACE. '-03

« core les temps et les jours à la manière des païens : « je crains bien d'avoir travaillé inutilement à votre « salut. » Ce n'est pas là le langage du schisme, mais c'est celui d'un amour exigent et jaloux, qui ne souffre rien d'imparfait dans l'exercice d'une autorité qu'il voudrait faire honorer de toute la terre (1).

Il restait à saint Boniface d'assurer la durée de son Fondation

de

œuvre, en fixant pour longtemps au cœur de la Germa- *'^^^^,y® ^^ nie ces missions anglo-saxonnes qui avaient mis à son service tant d'excellents ouvriers. Le secret de ses succès était dans le nombre, le zèle et la discipline de cette milice religieuse que l'Angleterre lui donna, qu'il distribua d'abord sur les points les plus importants, à Amoneburg, à Ohrdruff, à Buraburg, à Fritzlar. 11 fallait relier entre eux ces différents postes, et les fortifier par un établissement plus considérable, destiné à devenir comme la citadelle du monachismeau centre delà barbarie et sur les confins des Saxons. LediscipleSturm, chargé de cette mission, «sella son âne, et, prenant le viatique, il partit seul, se recommandant au Christ, qui est la voie, la vérité et la vie. Il s'enfonça dans la forêt qu'on nommait Buchonia, et il commença à parcourir les vastes espaces, remarquant les collines, les vallons, les torrents, les rivières. 11 cheminait ainsi en récitant les psaumes et ne se reposait que la nuit. Alors, avec la

(1) Willibald, YI. Bonifacii Epist., 02. Bonidicius Ethelbaldo, 63. Cuthherto, 49. Zachariœ : « Quia carnales liomines, idiotoB Alemanni, vel Bagoarii, vel Franci, si juxta Roiiianam urbcm aliquid facere vidcrint ex his peccatis quaî nos prohibenius, licitiiiii et concessuni a sacerdotibus esse putaiit, et iiobis improperiuin députant, sibi standalum accipiunt. »

'20i CHAPITRE V.

serpe qu'il portait, il abattait du bois pour abriter son «^ne contre les bêtes sauvages; et lui, s'étant signé, dormait tranquille.» Pendant plusieurs jours, Sturm erra dans les profondeurs de la forêt vierge sans rien voir que le ciel, la terre et de grands arbres, sans rencontrer autre chose que les bêtes fauves, des volées d'oiseaux effrayés, et des bnndes de sauvages qui descendaient à la nage le cours de la Fulda. Il s'arrêta enfin dans un lieu voisin de la rivière, dont la beauté lui plut, et, l'aynni béni et marqué d'un signe, il alla dire à l'archevêque ce qu'il avait trouvé. Saint Boniface approuva le choix, se rendit auprès du duc Carloman, et en obtint la concession du lieu indiqué, «jusqu'à un « rayon de quatre mille pas à l'orient et à l'occident, « au septentrion et au midi. » Le douzième jour de mars de l'an 744, sept moines sous la conduite de Sturm, pourvus d'une donation de Carloman, avec Tassentiment de tous les hommes nobles du pays, prirent possession du sol avec des chants et des prières. Ils défrichèrent ensuite l'espace oii devait s'élever le monastère, et au bout de deux mois Boniface vint le trouver avec un grand nombre de disciples et de serviteurs. Pendant que ceux-ci aidaient les frères à renverser les arbres, à balayer les ronces et les broussailles, l'archevêque ravi bénissait Dieu d'avoir préparé un tel séjour à ses serviteurs. En effet, il aima cette solitude, il y revint souvent; il s'y plaisait à instruire les moines, à leur interpréter les Écritures, à leur donner l'exemple des austérités et du travail, il avait voulu, en 748, que

M-S ANdl.O-HAXONS. — SAINT r.OMl'ACF. '2(i:,

Sturm, accompagné de deux frères, allât se formera la règle de saint Benoît dans les plus saints monastères d'Italie. En 751, il sollicitait du saint-siége apostolique un privilège qui mît la nouvelle abbaye hors de toule juridiction épiscopale. « 11 y a, écrivait-il, un lieu « sauvage, au plus profond d'une solitude immense, au « milieu dos peuples de mon apostolat, où j'ai élevé un (c monastère pour y mettre des moines sous la règle de « saint Benoît, des hommes d'une sévère abstinence, « qui n'usent ni de vin, ni de viande, ni de serviteurs, (( mais qui se contentent du travail de leurs mains. J'ai (( obtenu cette possession de plusieurs hommes rcli- <( gieux, et surtout de Carloman, alors prince des c( Francs, et je l'ai consacrée ou nom du Sauveur. C'est « là qu'avec le bon plaisir de Votre Sainteté, j'ai résolu « de donner un repos de quelques jours à mon corps « brisé par la vieillesse, et de choisir une sépulture; « car cet endroit est dans le voisinage des quatre peuc( pies auxquels, par la grâce de Dieu, j'ai annoncé la c( parole du Christ.» Le privilège fut accordé, et commença la grandeur de celle puissante abbaye de Fulde, qu'on verra, rivale de Saint-Gall, réaliser l'idéal dos colonies monastiques de l'Angleterre, et porter dans l'Allemagne centrale toutes les lumières de 1 île des Saints (1).

(l) Vita S. Sturmi, Mabilion, A. S. 0. B., III, 2 part., p. 275. Pertz, 11, 3G9. Bonifacii Epist., 75 : « Est praiterea locus silvaticus in eremo vastissiiiiîB solitudinis, in medio nationum praedicationis nostraî, in quo jiionasterium construentes monachos constituimus, sub régula sancti patris Benedicti viventes, » etc. Rettberg, 571. Seiters, 454. M. Mignot (p. 70

206 CIIAI'ITRK V.

correspon- Ainsi, au milicu des a^iritations d'une vie mêlée à

dance ' o

litténjire ^^^^^^ j^g affaires de l'Église et de l'Élal, Boniface n'avait perdu ni les traditions ni les habitudes du cloître, et, sous son manteau d'archevêque, c'était le cœur d'un moine qu'il gardait. Celait dans les monastères de s?t patrie qu'il avait conlraclé ce goût des lettres, dont il ne se défit pas : il y avait enseigné la grammaire, l'éloquence et l'art des vers, avec un éclat qui attirait autour de lui un nombreux auditoire; et cet homme destiné à de si grandes choses avait composé un Traité des huit parties du discours» On y trouve assurément peu de vues nouvelles; mais il y avait quelque mérite, en des temps si difficiles, à conserver, à méditer, à reproduire dans une compilation judicieuse, les écrits de Donalus, de Diomède et de Charisius. Plus lard, et dans son exil de Thuringe, l'ancien maître entretient une correspondance littéraire avec ceux qui regrettent ses leçons. S'il presse de sollicitations ses amis de la Grande- Bretagne, ce n'est pas seulement pour en obtenir des livres de liturgie, de théologie, de droit canonique : il veut suivre les progrès de ces écoles dont il a vu commencer la prospérité. Il prie l'archevêque Egberl, d'York, de lui faire transcrire a quelques-uns desopns- « cules de Bède, de ce maître fameux qu'il a entendu « vanter comme une intelligence enrichie des dons de

et suiv.) a reproduit Irès-hourenseinonl l'admiraltle rpis .do de la fond;itioii de Fuldc, en eoiiservant la simplicité de la vieille leiiende, avec les vues plus nettes et les traits plus vigoureux qui conviennent à Thistoire moderne.

I,KS AiNGLO-SAXONS. — SAINT UOMFACE. 20T

c( la grâce divine ; afin , dit-il , que si Dieu vous a c( donné un llambeau, nous en jouissions aussi. » En échange de ces écrits que les évêques et les moines tiraient pour lui de leurs bibliothèques, il leur envoyait les productions des pays barbares, des tissus de poils de chèvre, des peaux préparées ; el à son vieux niaî(re Daniel, une fourrure pour lui tenir les pieds ciiauds. 11 avait pour les princes des présents plus riches : il offrit au roi Ethelbal'd un épervier, deux faucons, deux boucliers, deux lances ; et à la reine, un peigne d'ivoire et un miroir d'argent. Tout le recueil de ses lettres témoigne de cette politesse d'espiit et de mœurs qui ne s'altérait ni par l'isolement, ni par le commerce des barbares. Sa latinité n'a pas toute l'enflure, toute la recherche que les écrivains anglo-saxons avaient imitées des derniers rhéteurs romains. Mais les héllénismes nombreux dont elle est mêlée indiquent une connaissance de la langue grecque, moins rare qu'on ne pense quand les disciples de saint Théodore de Cantorbéry occupaient toutes les chaires. Peut-être le grammairien se trahit-il plus qu'il ne faut, quand il doute de la validité du sacrement conféré par un prêtre qui baptisait in nomine Patria el Filia. Mais, lorsqu'il félicite le pape Zacharie de son joyeux avènement, on aime à le voir trouver sous sa plume d'élégants hexamètres, et prouver qu'à soixante ans il se souvient des jeux classiques de sa jeunesse. On ne sait pas assez à quel point le démon des vers latins possédait ces Anglo-Saxons, hommes et femmes, derrière les

murs des cloîtres comme dans les périls de l'apostolat. Une parente de saint Boniface lui écrivait la lettre suivante, qu'il faut citer pour pénétrer dans les mœurs de cette société mal connue, et pour surprendre tout ce qui s'y cachait de tendresse de cœur et de culture d'esprit : « Au très-révérend seigneur et évêque Boni- <( face, très-aimé dans le Christ, sa parente Leol)g\tlia, « la dernière des servantes de Dieu, santé et salut éler- « nel. — Je conjure Votre Clémence de daii^mer se « souvenir de l'amilié qui vous unit jadis à mon père, c< qui se nommait Tinne, habitant du Wessex, et qui a a quitté ce monde il y a huit ans, en sorte que vous et vouliez bien piier pour le repos de son âme. Je vous « recommande aussi ma mère Ebbe, votre parente, « comme vous le savez mieux que moi, qui vit encore « dans une grande peine, et depuis longtemps accac< blée d'infirmités. Je suis leur fille unique-, et plaise « à Dieu, tout indigne que j'en suis, que j'aie l'honneur c< de vous avoir pour frère! car nul homme de notre « parenté ne m'inspire autant de confiance que j'en ai c< mis en vous. J'ai pris soin de vous envoyer ce petit «présent, non que je le croie digne de vos regards, « mais pour que vous vous souveniez de ma petitesse, « et qu'en dépit de la distance des lieux, le nœud d'une « véritable tendresse nous unisse pour le reste de nos « jours. Voici donc, frère très-aimable, ce que je dece mande avec supplication : c'est que le bouclierde vos « prières me couvre contre les traits empoisonnés de a l'ennemi. Je demande aussi que vous excusiez hi rus-

« ticilë de .cette lettre, et que Votre Affabilité ne me c< refuse. point quelques mots de réponse après lesqiels c< je soupire. Vous trouverez ci-dessous des vers qu(^ « j'ai cherché à composer selon la règle de l'art poéti- « que; non pas par contiance en moi-même, mais poui- « exercer le peu d'esprit que Dieu m'a donné et pour « solliciter vos conseils. J'ai appris ce que je sais a d'Eadburg, ma maîtresse, qui ne cesse d'approfondir « l'élude de la loi divine. Adieu : vivez d'une vie lonc( gueet heureuse ; intercédez pour moi.

« Que le Juge puissant, créateur de la terre,

« Qui règne glorieux au royaume du Père,

« Vous conserve brûlant de son feu chaste et doux,

« Just^u'au jour où le temps perdra ses droits sur vous (Ij ! »

Celle qui écrivait ainsi était la même que cette belle et savante Lioba, appelée un peu plus tard au gouvernement du monastèi^e de Bischofsheim, où elle enseigna sans doute la prosodie latine aux filles des Ger-

(I) Willihald, 2 : « lia ut maxima demiKîi Scripturarum eruditionc, lam grammaticic artis eloquentia et mclrorum medullataî facuiidioe ir.odulatione, quam etiam historiœ siniplici expositione et spirilualis trip.arlita intelligenliai interpretatione imbutus, diciaiulique peritia laudabiiiler fulsit. » Cf. Olhlon, I, 5. — Ars doinini Boni.'acii, archiepiscopi etiiart\ris, apud Mai, Classiciaiictor., t. Vil; iS55. Epist. Bo7iifacii, 12, 17-20, 58, 41,49, 101. — Leobgilha Bonifacio : « Istosaulem subterscrij losversicu- Ids componere nitebar secaulum poeticie Ir.alitionis disciplinam, mm audacia ronlidens, sed gracilis ingeniosi rudimenta exercilare cupiens, ci siio auxilio indigens. Istam arteui ab Eadjjurgge niagisterio didici, quœ iiuksincnter Icgem divinam riinari uon cessât.

Arbiler oinnipolens, solus qui cuncla gubernat, In regno l^aliis scmper qui hiininc lulgel, Qua jugiler flagraiis sic rcgnel gloria Clirisli. Illœsiun servel semper le jure percnni. »

Ses poésie^

mains. Bonit'aco répondit à de si touchantes prières en l'associant à ses travaux; on peut croire qu'il lui adressait, à son tour, son poëme des Vertus. C'est un ouvrage d'environ deux cents vers, dédié à une sainte femme ; <( Jai voulu, dit-il, envoyer à ma sœur dix pommes « d'or cueillies sur l'arbre de vie, où elles pendaieni f.i parmi les fleurs. » Ces dix pommes d'or sont dix énigmes dans ce goût recherché qui tient à la fois xle la décadence latine et de la poésie barbare. Chaque énigme contient la définition d'une vertu dont le nom se forme des initiales de chaque vers. Le poêle met successivement en scène la Charité, la Foi, 1 Espérance, la Justice, la Vérité, la Miséricorde, la Patience, la Faix, THumiblé, la Virginité. Je cite l'énigme de la Justice, où l'on voit mieux qu'ailleurs quelle place les souvenirs mythologiques tenaient encore, au huitième siècle, dans l'imagination d'un saint. (.(On dit que le foudroyant (( Jupiter me donna le jour, et que, vierge, j'ai quitté « à cause de ses ciimes la terre profanée. Rarement mon « visage se montre aux enfants des hommes. Fille i^lo- « rieuse du Roi des cieux, me jouant dans les embras- « sements de mon père, je gouverne le monde par ses « lois. La famille des hommes jouirait d'un âge d'or <( éternel, si elle gardait la règle de la vierge qui les « aime. Le jour où je fus méprisée, l'essaim des maux « s'abattit sur les peuples ; ils foulèrent sans repentir (c les préceptes du véritable maître du tonnerre, les lois c( du Christ : voilà pourquoi ils descendent tristement <( dans la nuit de l'Erèbe, et vont habiter en pleurant le

LES ANC.LO-SAXONS. - SAINT BONII ACi:. 211

a brillant royaume do Pliiton. » Je ne me fais pas d'illusion sur le mcrile de ces jeux d'esprit, mais -je ne puis m'empècher de remarquer tout ce qu'il y a de légilime, de respectable, dans les lettres humaines, pour qu'un homme si snint, si occupé des intérêts de l'éternité, n'ait pu se détacher de cette dernière consolation terrestre, et que saint Boniface ait eu la faiblesse de faire des vers (1).

C'est qu'en effet, en étudiant de plus près la corres- caractère pondance de saint Boniface, on y trouve plusieurs de s.iJoniface. ces faiblesses qu'on aime dans les grandes âmes chré- (iennes, comme une preuve qu'on a affaire à des cœurs de chair et non de bronze. On sait bien que ces scrupuleux, ces mélancoliques, ces pusillanimes, remueront le monde, parce qu'ils trouvent leur force dans la pensée

(1)(ii]cs, Opéra Bonifacii, II, 109. .Eiiigmata Je virtutibas. Malheureusement rédileur n'a })as réparé les erreurs du copiste, et n'a pas vu <jue, Texorde annonçant dix énigmes, il fallait retrouver la première, Ténigmc sur la charité, dans les derniers vers du préambule. J'y reconnais en effet dix vers, (|ui, rétablis dans leur ordre naturel, forment par leurs initiales l'acrostiche : cauitas ait.

Voici le début du poème, et l'énigme de la Charité telle que je la reonstruis :

Aurea namque decem Iransmiïi doua sorori, Quae ligno vitae crescebant floribus almis...

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