CHAULEMAG.NE ET LES SAXONS
pes; et l'on avait retenu les fortes expressions d'Eusèbe, qui l'appelait l'évoque du dehors et le protecteur des saints canons (1).
En conférant le palriciat aux rois mérovingiens, les empereurs d'Orient leur avaient délégué la charge de protéger l'Eglise. C'est ce qui résulte du cérémonial et des formules de la cour byzantine pour l'investiture des nouveaux patrices. L'empereur leur donnait le manteau, l'anneau, la couronne d'or, et ajoutait ces mots: a Comme nous ne saurions nous acquitter seul de la « charge qui nous est imposée, nous vous accordons « l'honneur de faire justice aux églises de Dieu et aux « pauvres, vous souvenant que vous en rendrez compte « au souverain Juge (2). »
Sans doute les rois des Francs ne purent pas longtemps se prévaloir du mandat qu'ils tenaient de ces Grecs, devenus le scandale de la chrétienté. iMais, tandis que le mandat impérial expiie, la papauté le renou-
(1) Fénelon, Discours pour le sacre de Varclievêque de Cologne.
(2) Cette formule, donnée par Paul Diacre, se trouve confirmée par un document inédit, je veux parler du manuscrit intitulé Graphia aurese urbis Romx, conservé à la bibliothèque Laurentine (Plut. 89, in-folio Cod. 41). J'extrais de ce texte, que je me propose de publier bientôt, le fragment qui suit : Qualiter patricius sit faciendns...
« Dum autem venerit palricius, in primis osculetur pedes imperatoris, deinde genu, ad extremuni osculetur ipsum. Tune osculetur omnes Pioinanos circumstantes, et dicens omnes beneveniatis. « Nobis nimis laborio- « sum esse videtur concessum nobis a Deo ministerium nos soles procu- « rare. Quocirca te nobis adjutorem facimus, et hune honorem concedimus i< ut ecclesiis Dei et pauperibus legem facias, et ut inde apud altissimum « Judicem rationemreddas. » Tune induat ei mantum, et ponat ei m dextro indice annulum, et det ei bawibacinum propria manu scriptum, ubi aliter contineatur inscriptum : o Esto patricius, misericors et justus. » Tune ponat ei in capitc aureum circulum, et dimittat eum. »
252 CHAPITRE YI.
velle; et Grégoire 111, soutenu du consentement des Romains, défère à Charles Martel le titre de palrice, que Pépin accepte et communique à ses fils. C'est quand la royauté vient de se relever plus forte que jamais dans la maison carlovingienne, c'est trois ans après le sacre de Pépin le Bref, que le pape Elienne lui adressa celte lettre fameuse, où il fait parler Tapôtre saint Pierre : (( Pierre apôtre, appelé par Jésus-Christ fils du Dieu <( vivant, et avec moi l'Eglise catholique, apostolique, c( romaine, maîtresse de toutes les autres, et Etienne, « évêque de Rome, à vous, hommes très-excellents, c( Pépin, Charles et Carloman, tous trois rois; aux évê- « ques, abbés, ducs, comtes; à toutes les armées et à « tout le peuple des Francs. — Moi, Pierre apôtre, orcc donné par la puissance divine pour éclairer le monde, (( je vous ai choisis pour mes fils adoptifs, afin de dé- « fendre contre leurs ennemis la cité de Rome, le peu- « pie que Dieu m'a confié, et le lieu où je repose selon (( la chair. Je vous appelle donc à délivrer l'Eglise de «Dieu, qui me fut recommandée d'en haut; et je « vous presse, parce qu'elle souffre de grandes afflic- « tiens et des oppressions extrêmes... N'hésitez point, a mes bien-aimés, mais croyez que je vous prie et vous <( conjure comme si j'étais présent devant vous : cor, sea Ion la promesse reçue de Notre-Seigneur et Rédemp- « teur, je distingue le peuple des Francs entre toutes les <( nations... Prêtez aux Romains, prêtez à vos frères tout <( l'appui de vos forces, alin que moi, Pierre, vous cou- « vranl tuur à lourde mon patronage en ce monde et en
CIlAIiLtiMAGNE HT LHS SAXONS. Vy>
a Taulre, je vous dresse des tentes dans ie loyaume do a Dieu ( 1 ) . »
Voilà le titre que Charlemagne trouva dans riiérilai^e de ses pères, et qui ne lui laissait de doute ni sur la arandeur ni sur la lé<>itiniilé de sa mission. Ce fut ie mérite de ce jeune prince de l'avoir comprise, et, dans loule la force de Tâge et dans tout l'éclat de la victoire, d'avoir voulu un autre appui que la victoire et la force. La religion, qui disputait son cœur aux passions désordonnées de la chair, arrachait son esprit aux vues bornées d'une politique barbare. Pendant qu'il cherchait à domjiter la violence de ses penchants par la prière, par le jeûne, parles veilles saintes; pendant que ses aumônes allaient jusqu'en Afrique et en Palestine soutenir la foi persécutée des populations chrétiennes, il se rendait à l'appel de saint Pierre, sauvait Rome des Lombaids, et, en renouvelant la donation de Pépin, il fondait la liberté politique de l'Église. Il fondait en même temps sa propre autorité en lui donnant un appui moral, en exerçant avec plus d'éclat qu'aucun de ses prédécesseurs cette fonction de patrice qui n'était plus un vain nom, en acceptant les deux charges qui s'y attachaient, affermir la chrétienté au dedans, l'étendre au dehors : et, comme les grands de-
(1) En citant la lettre écrite | ar le pape Etienne au nom de Tapôtre saint Pierre (D. Bouquet, V, 495), je me suis borné aux passages les plus décisifs. La critique moiternc ne permet plus de considérer cette lettre comme une supercherie religieuse, ni même comme mie vainc prosopopée. C'était Tusage de ce temps, dans la plupart des chartes où une église figiu'ait comme partie intéiessée, de remplacer son nom par celui du saint qui en était le patron ou lo fondateur.
23i CHAPITRE VI.
voirs font les grands liommes, le premier fît de lui un législateur, et le second un héros (1). Législation Premièrement, il affermit le christianisme dans ses
ecclésiastique ,
chariemagne. ^'^^^^ P^^ ^^^ moyens que huit siècles d'expérience lui enseignaient. Quarante assemblées tenues sous son règne, souvent en sa présence, presque toujours sous son impulsion, maintinrent le dogme et la discipline. Parmi ces asç^mblées, les unes furent expressément ecclésiastiques, comme le concile national de Francfort, où l'on traita les questions de l'adoptianisme et du culte des images, ou bien comme les nombreux synodes qui rassemblaient le clergé de chaque province pour délibérer de ses devoirs et de ses besoins. D'autres fois, les grands de la nation étant convoqués, les évoques et les prêtres conféraient entre eux des affaires spirituelles, tandis que les comtes réglaient séparément les préparatifs de la campagne prochaine. Les décisions prises par les prélats étaient revêtues de la sanction du prince, et paraissaient marquées de son sceau, dans les célèbres ordonnances qu'on appela du nom de Gapitulaires^ Parmi les soixante-cinq actes qui composent ce recueil, sur un nombre de onze cent cinquante et un articles, quatre cent soixante dix-sept touchent aux matières de religion. La royauté y intervient donc sans scrupule: mais on s'est trop hâté d'en conclure sa suprématie en affaires religieuses (2).
(l)Kgml!ara, 2G, 27.
(2) Cf. Schannati Concilia Germaniiv ; BintiTim, Geschichte dcr iL Cmcilien, t. Il; Guizot. Histoire de lu civilùalion en France, t. II.