‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 8 sur 28 · CIIARLEMAGNE ET LES SAXONS · texte numérisé non relu

CIIARLEMAGNE ET LES SAXONS

PremièreHieiit, la royauté ne dissimule ni l'oridne ^^^^^ queUes

' ** ° limites

de ses droits, ni les limites qu'elle leur donne : a Char- '' "'^ <^on^'ût- « les, par la {^ràçe de Dieu, roi et administrateur du « royaume des Francs, défenseur dévoué de la sainte a Église et auxiliaire en toute chose du siège apostolique^ « nous rendant aux exhortations de tous nos fidèles, et « particulièrement des évêques et des autres prêtres, ce nous avons arrêté les résolutions suivantes. » Ces résolutions ne sont elles-mêmes que les canons des anciens conciles rappelés à la mémoire du clergé et du peuple, ou encore des mesures prises pour en assurer l'exécution. Le célèbre capitulaire de 804 le déclare solennellement : (( Il nous a plu de solliciter votre sa- « gesse, ô pasteurs du Christ, conducteurs de son trouce peau et resplendissants luminaires du monde, de « peur que le loup infernal ne dévore ceux qu'il trouce vera transgressant les règles canoniques et les tradic( tions des saints conciles... C'est pourquoi nous avons c( joint aux présentes plusieurs articles extraits des c( cajjons, qui nous ont paru plus nécessaires. » Suivent cinquante- neuf passages tirés des conciles de Nicée, de Cbalcédoine, d'Antioche, d'Ancyre, de Sardique, de Gangres, de Cartilage, de Néocésarée, et des décrets des papes Léon, Siricius, Innocent et Gélase. Toute la législation ecclésiastique des Capitulaires n'est que l'application de ces maximes antiques au besoin des temps. Elle se propose, d'une part, l'extirpation du paganisme; de l'autre, la réforme du clergé. En punissant l'ignorance chez les prêtres, en leur interdi-

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sant la chasse, les armes, les cours de justice; en sanctionnant l'immunité des biens et des personnes ecclésiasliques, l'élection des évoques par le clergé et le peuple, les droits des métropolitains sur leurs suffragants et des évêques sur les clercs, on rendait à l'Église le savoir, la pureté, la liberté, la régularité, tout ce qui pouvait en faire une société puissante, et l'armer contre les entreprises des rois. On n'a point coutume de traiter ainsi un corps dont on veut rester maître; les empereurs byzantins agissaient autrement, et je ne reconnais pas là cette souveraineté du prince sur les choses sacrées, qu'on a cru trouver dans le texte des lois carlovingiennes (1).

(1) CapitiiL, 769, apud Pcrtz. « Karolus, gratia Deirex rogniquo Fraiicorum rector, et devotus sanctœ Ecclesise defensor, atque adjutor iu omnibus apostolicaî sedis, hortatu omnium fidelium nostrorum, et maxime episcopnrum, ac reliquorum sacerdotum, » etc. Capitula ecclesiast., 804, Pertz : « Quapropter placuit nobis vestram rogare solertiam, o pastoresEcclesiarum Cbristi et ductores gregis ejus, et clarissima mundi luminaria... ne lupus insidians aliquem canonicas sanctiones transgredicnlem, vel paternas traditiones universahum conciliorum excidentem, quod absit, inveniens devoret. » Cf. CapituL, 769, 779, 804, et parliculièremcnt CapiluL, 1 , ann. 803 : « Sacrorum canonum non ignari, ut in Dei nominv' sancta Ecclesia suc liberius potiretur honore, assensum ordini ecclesiaslico prœbuimus, ut scilicet episcopi per electionem clericorimi et popuH, secundum statuta canonum de propria diœcesi, rcmota pcrsonarum et munerum acceptionc, ob vitœ mcritum et sapicntiœ donum eligantur. »

M. Guizol {Histoire delà civilisation en France, XXVI' leçon) attribue à Cliarlemagne la souveraineté en matière religieuse 11 ne suffît pas, pour établir un l'ait si considérable, de deux anecdotes du moine de Saint- Gall, dont les récits ne font pas toujours foi en histoire; ni de deux actes de Lothaire et de Carloman, (pii se rapportent a une cpotpie de désordre, où il ne faut plus cberciier les <aini s maximes du gouvernement carlovingien. Encore moins fallait-il s'appuyer des formules respectueuses dont les évéques des tlaules usèrent (pielipiefois envers le grand roi (|ui fut leur bienfaiteur. Toute Targumentation de >I. Guizot, ordinairement si grave et si fondée, n'a pas ici d'autres bases.

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L'espril de la législation se manifeste dans le gouvernement qui l'applique. Celui de Chaiicmagne ne passe pas les bornes du pouvoir temporel, il exécute sans innover, et, en même temps qu'il protège, il obéit. Tous les grands éveques de son temps entrent dans ses conseils : Leidrade de Lyon, Amalaire de Trêves, Wulfaire de Reims, Hildebald de Cologne, Riculfe de Mayence, Arnon de Salzburg. Si les instructions des Mmi dominici touclient aux affaires ecclésiastiques en même temps qu'aux civiles, ces commissaires, envoyés deux par deux dans les provinces, sont tirés des deux ordres, un comte et un prélat. La surveillance qu'ils exercent ne préjudicie pointa la juridiction régulière des évêques, des métropolitains et des synodes. Les questions litigieuses parcourent le cercle des tribunaux canoniques, jusqu'au saint-siége. L'Iiérésie des adoptianistes est déférée au pape : ses légats assistent au concile de Francfort; c'est à lui que le clergé franc propose ses objections contre le deuxième concile de Nicée, et ses motifs pour la suppression des chorévêques; c'est à lui qu'on renvoie les démêlés des évêques de Tarentaise et d'Embrun, qu'on s'adresse pour l'exemption de la résidence épiscopale. Telle était déjà la puissance des clefs de saint Pierre. Charlemagne la servit en propageant la liturgie romaine dans toutes les églises des Gaules, « parce que l'eau, disait-il, est plus (< pure à la source qu'au milieu du ruisseau. » Il professait une déférence filiale pour ce vieillard désarmé qui siégeait au Vatican; il écrivait à Léon III : u Comme

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« j'avais conclu avec votre devancier le pacte d'une pa- « ternité sainte, je désire garder la môme alliance avec c< Votre Béatitude..., afin que le siège très-saint de « rÉglise romaine, Dieu aidant, soit toujours servi par « mon dévouement sincère. Car c'est notre devoir, sous « le bon plaisir de la miséri€orde divine, de'protéger « partout la sainte Église du Christ, en la défendant au « dehors par les armes contre les incursions des païens « et les ravages des infidèles, en raffermissant au de- « dans par la profession de la foi catholique (i). »

D'un autre côté, les papes font sentir une autorité qui n'en est pas à établir ses titres. Ils rappellent comme une antique maxime la prérogative du siège apostolique, « à qui i! appartient déjuger de toutes les églises, sans « qu'il soit permis de juger de son jugement. » En conséquence, le prince est exhorté à maintenir la liberté des élections épiscopales, a réprimer les prélats qui portent les armes séculières, à prendre garde que « les évêques et les prêtres, couverts du casque de la «. foi et de l'armure du salut, vaquent à la prière et au « service spirituel des peuples. » Ces termes contiennent tous les pouvoirs dont Charlemagne usa dans les affaires

(1) Concilium Francfort., ann, 79 i. L'affaire des chorévèques, une des plus graves de ce temps, fut agitée au concile d'Âix-la-Chapellc <Mi 802; on a de cette assemblée un capitulaire en sept articles. Charlemagne s'\ explique ainsi : « Quod jurgium quum enucleatius discutere voluissenius, [)lacuit iiobi? ex hoc apostolicam sedem con.^ulere, jubente canonica auctoritate, atque dicente : Si majores causae in niedio fuerint devolutic ad sedem apostolicam, ut sancta synodus slatuit et beata cônsueludo cxigit, incunctanter referatur. » Monachus Engolism. : « Qnis purior est aut quis melior : aut fous vivus, aut rivuli ejus longe decurrentes? » Cf. Epislol. ICaroli M. ad Leonem pp.

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religieuses. On y voit comme une délégation que le pontife ne cesse pas de renouveler depuis le jour où il remit au prince le livre des canons, et que le prince ne cesse pas de reconnaître quand il les fait exécuter dans ses Etals. Rome se montra satisfaite de la loyauté de son mandataire. Elle ne crut pas avoir assez fait de lui décerner des titres, de lui dresser des statues : elle permit plus tard qu'il fût honoré du culte des saints; et ce fut lui qu'elle proposa, comme le type glorieux de la souveraineté chrétienne, à l'imitation des rois. La mission religieuse de Charlemagne, aussi bien que celle de saint Boniface, émane donc de la papauté. L'un parut chez les Francs comme la parole vivante du siège apostolique ; l'autre, comme la main armée pour protéger la parole : tous deux prenant à Rome le pouvoir, mais tous deux Germains par le génie comme par le sang(i).

Tandis que l'Eorlise d'Allemaerne s'affermissait au chariemagne

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dedans, elle avait besoin d'être défendue au dehors. La la Germanie Oermanie païenne se tenait toujours en armes : les in- p^'^"""" cursions, les meurtres, les incendies, désolaient la frontière. Il fallait donc que les Francs en vinssent aux

(1) Epistol. XXXIV^ Hadriani pp. ad Carolum M. : « Quae de omnibus ecclesiis fas habeat judicandi, neque cuiquam liceat de cjus judicarc judicio. Cf. Epist. XL.

L'idée d'une légation ecclésiastique, conférée à un prince laïque, n'a rien de contraire à la tradition de TÉglise. Les rois des Deux-Siciles ont été et sont encore légats du saint-siége dans leurs Etats, et en cette qualité ils ont un trône en face de celui de TarcheTêque dans l'église âe Montréal. — Je trouve encore cette formule dans un capitulaire de 805 : « Apostolica aucloritate et multorum sanctorum episcoporum admonitione instructi... » '

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mains avec les Saxons, et qu'ils reslnssenl maîtres pour rester en repos.

La guerre de Saxe fut une croisade. Ce caractère se laissait déjà voir dans les expéditions militaires des Mérovingiens chez les ariens du Midi ; il reparaît dans les combats de Charles Martel contre les Sarrasins ; il éclate dans les guerres de Charlemagne. La tradition populaire les représentait ainsi ; elle avait fait du grand empereur !e premier des croisés. Les épopées chevaleresques célèbrent ses conquêtes au pays des infidèles; et, quand Pierre l'Ermite entraînait les populations au cri de Dieu le veut ! le bruit se répandit que Charlemagne allait sortir de son tombeau d'Aix-la-Chapelle et prendre le commandement de l'armée chrétienne. Ce bruit n'était point sans fondement : Charlemagne avait ouvert la guerre sainte contre l'islamisme et l'idolâtrie. Plus tard, en même temps qu'elle se transportait en Orient, elle continua dans le Nord. Durant tout le moyen âge, on prit la croix en Allemagne contre les païens l'e la Baltique. Le champ de bataille reculait, l'mtérêt n'avait pas changé. Au reste, les écrivains du huitième siècle jugèrent la lutte où ils assistaient : ils y virent autre chose qu'une querelle de frontières. c( L'Eternel, qui, dans sa miséricorde, veut le salut du genre humain, avait connu que rien ne pouvait adoucir la dureté des Saxons; et, afin de les forcer à subir le joug doux et léger du Christ, il leur donna pour maître et docteur de la foi le glorieux Charles, qui, les domptant par la guerre, sinon par la raison, devait les sauver

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malgré eux (1). » Avec lui marchail la nation des Francs, a ilkislre, forte sous les armes, aimée du Christ, qui dirigeait ses chefs dans les voies de la piété, bénie des saints martyrs, dentelle avait enchâssé les ossements dans l'or et les pierres précieuses. » Les Francs avaient aussi le suffrage du siège de saint Pierre, déjà secouru par leurs armes, le concours des peuples nombreux qu'ils tenaient sous leurs lois, et les vœux de l'Occident catholique, qui les voyait partout sur la brèche pour la défense de sa foi et de sa liberté. Toute la chrétienté était derrière eux.

Du côté opposé paraissaient les Saxons, restés comme les derniers des Germains devant l'invasion des mœurs étrangères, et la défection successive de tant de (ribus qui se faisaient chrétiennes. Ils combaUaient avec loute

(1) Poeta Saxo, ad ann. 775.

0 piet.ns benedicta Dei, quœ vult genus omne Iliimanum fieri salvum ! Quia noverat hujus Non aliter gcnlis molliri pectora posse, Disceret nt cervix reflectere dura rigorem Ingenitum mitique jugo :-e suhdere Christi, Ob hoc doctorem talem fideique magistrum, Scilicet insigr.cm Carolum donavit eisdem, Qui bello premeret quos non ratione domaret, Sicque vel invitos salvari cogerel ipsos.

Wittikind, Clironic, 15 : « Magniis vero C:irolus... Considerabat... finilimain gentem nobilemque vano erroro retineri non oportere, modis omnibus satagebat quatenus ad viam veram duceretur, etnuncblanda suasione, nunc belloruni impetu, ad id cogebat. » Eginliard explique les causes politiques de la guerre, Vita Caroli Magni : « Suberant et causœ quœ quotidie pacem conturbare poterant, termini videlicet nostri et illoruni pêne ubique in piano contigiii, i>roetcr pauca loca in qnibus vel silvje majores, vel montium juga... in quibus caedes et rapince vel incendia vicissim fieri non cessabant ; quibus adeo Franci sunt irritati, ut non jam vicissitudinem reddere, sed apertum contra eos belhun suscipere, dignum judicarent. »

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