‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 3)Chapitre 21 sur 32 · APPRECIATION DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

APPRECIATION DU CHRISTIANISME

c( L'homme, selon les modernes apôtres, se peut c( considérer sous deux aspects divers : sous le point de c( vue matériel, ses attributs sont la force et la beauté ; c< sous le point de vue spirituel, l'intelligence et la sa- « gesse le caractérisent. Indéfiniment perfectible, le « but de son existence est l'égal développement de ces (c deux ordres de facultés selon la loi du progrès.

« Le genre humain est l'homme en grand ; l'huma- « nité est un être collectif qui opère son éducation sous a la main de Dieu même, et Dieu lui révèle à chaque c( époque ce qu'elle doit faire, soit pour entreprendre, c( soit pour continuer sa marche. Mais un jour vient « où la révélation est dépassée par le progrès : alors la « critique s'élève, le vieil édifice croule, une autre or- « ganisation devient nécessaire, une nouvelle somme <( de vérités doit se manifester à l'esprit humain, pour c< succomber à son tour aux attaques de l'incrédulité, <( quand elle sera devenue insuffisante. Ainsi doivent « se succéder les révolutions, jusqu'à ce qu'une révélac( tion définitive comprenne tous les besoins de l'humait nité, embrasse et favorise tous ses développements.

« En appliquant ces pensées philosophiques à Tétude « de l'histoire, on les trouvera vérifiées par les faits. c< L'humanité, aux jours de son enfance, semble dévouée « à une existence matérielle : les idées religieuses c( percent à peine à travers un voile épais. Leur pre- « mière forme est le fétichisme : le polythéisme et le a monothéisme lui succèdent. Mais ces notions ohscu- (( res, incomplètes, ne suffisent plus aux besoins tou- « jours croissants de l'esprit humain : le criticisme « philosophique les détruit, et prépare les voies à (( l'Evangile.

c( L'Evangile paraît : une nouvelle ère commence. « Le règne de la chair est passé : l'esprit la subjugue « à son tour. La société se recompose, et, sous les « auspices de l'Eglise, l'Europe a marché durant « quinze siècles dans la carrière du perfectionnement « moral.

(( Mais le Christianisme était encore loin d'embrasc< ser tous les rapports de l'homme, et de pouvoir sa- (( tisfaire toutes les exigences de la raison devenue plus « forte. Il méconnaissait les nécessités physiques en c( jetant l'anathème sur la chair, et par conséquent sur « l'industrie. Dans l'ordre spirituel, il condamnait à « l'oubli les sciences, les arts et la vie sociale. Par c( lui, toutes les facultés, tous les développements de c( l'homme, venaient s'absorber dans la contemplation « des mystères et la pratique du culte. Enfin, ses pro- « messes étaient trop austères, et ses préceptes trop c< rigoureux, pour suffire longtemps à un être destiné

RÉFLEXIONS SUR \A DOCTRINE DE SAINT-SIMON. 'ill.

c( à vivre d'une vie matérielle au milieu du monde c( sensible.

(c Aussi la raison a-t-elle juge la loi qui lui avait été « imposée, et elle l'a trouvée trop lourde. Les vieux « mystères lui ont paru surannés, et le culte ridicule : c( elle en a fait justice. Trois siècles» d'incrédulité et (( d'hérésie ont renversé l'édifice chrétien. Il fallait édi- « fier sur ces ruines : le monde appelait un révélateur. c( S.^iNT-SiMON est venu (1). »

Ainsi les disciples de la nouvelle croyance déroulent à leur gré, dans un brillant langage, le vaste tableau des phases de l'humanité. La philosophie chrétienne va prendre la parole pour leur répondre.

c( L'âme, en réfléchissant sur elle-même, se recon- « naît, se distingue de tout ce qui l'environne : elle « aperçoit que ce corps, ces organes physiques qui la c( servent, sont à elle, et non pas elle; que sa vie est (( indépendante de la leur.

a Toutefois ses relations avec le monde devaient (( avoir une part dans son existence; aussi elle est mgc( difiée par les objets extérieurs : elle sent^ elle éprouve c< des besoins, elle passe alternativement du malaise « au bien-être, du plaisir à la douleur. Cette série de c< faits se résume sous le nom de sensibilité,

a Au delà de ces limites se découvre un monde plus (( vaste ; des phénomènes plus grands se manifestent.

(1) Doctrine de Sainl-Simon, exposition, première année, séance 5, 13, 14, 15, etc. Enseignement central, pages 19, 24. Le Globe, passim. Le Précurseur, C et 10 mai.

« Les idées du beau, du vrai, du juste, du saint^ appa- « raissent comme une vision céleste, et se révèlent « d'une manière nécessaire, spontanée. Là aussi se « trouvent des exigences, mais bien plus fortes; des c< sentiments, mais bien plus nobles; des jouissances, « mais bien plus pures : là tout porte le cacliet de a rinfini, le sceau de Dieu. Cette révélation constante, « cette lumière perpétuelle qui écWire tout homme ve- « nant dans ce monde^ a reçu de l'école pbilosopbique « moderne le nom de Baison ou Sens commun. Portée « à un haut degré, elle s'appelle dans le langage vul- « gaire V Inspiration^ le Génie,

« Entre ces deux sphères qui tiennent chacune un « bout de l'existence humaine, gravite incessamment c< la volonté, le mok Libre par sa nature, il peut à son « gré descendre vers le fini, ou s'élancer dans les hauc< teurs de l'infini, se replier sur le monde matériel par c( le moyen de l'industrie, ou monter à Dieu tour à « tour par les arts, les sciences, la justice, la reli-

« gion.

« Mais, tandis que les nécessités physiques se manic< festent avec promptitude et intensité, tandis que la c< sensibilité se développe avec une énergie frappante ; « les notions rationnelles, au contraire, ne se présentent (( d'abord qu'à l'état de perceptions obscures, indis- «. tinctes : l'attention, la réflexion, est la condition de « leur développement. Or comment l'homme, absorbé « qu'il est parles sensations qui l'assiègent, pourra-t-il («< réfléchir sur ces phénomènes spirituels si subtils, si

(( fugitifs, qui se succèdent comme des éclairs rapides « sur un horizon ténébreux? Condamné à une vie matées rielle, il lui serait donc à jamais impossible de s'élever « aux idées intellectuelles et morales, si un agent exté- « rieur ne venait le réveiller de son assoupissement, et « s'emparer de son attention pour la diriger et la souc( tenir. Cet agent, c'est l'éducation : elle s'opère par « la parole; à la parole donc il appartient d'affranchir « l'âme du joug de la chair; de lui donner une impulc< sion bienfaisante, et de la transporter dans la région c< des idées.

c( Ainsi fut fait l'homme : sa loi est de marcher sans c( cesse dans la voie du progrès, en suivant la sage éco- « nomie de la nature, en subordonnant le développe- « ment physique au perfectionnement moral et intelc( lectuel. La santé, disait Platon, c'est l'harmonie de « toutes les puissances de l'âme.

« Appliquons au genre humain ce qui vient d'être c( dit sur la nature de l'homme en général, et remon- « tons à son berceau. Abandonné à lui-même, à ses «passions, à ses incertitudes, pouvait-il, voyageur c( isolé aux déserts de la vie, s'engager dans les sentiers « de la perfection, sans qu'une main paternelle lui in- (( diquàt le but et le chemin? Pouvait-il, sans une éduc< cation puissante, sans une parole divine^ secouer les c( chaînes de la matière, et atteindre à la hauteur du (( monde spirituel? Dieu donc conversa avec l'homme c( des anciens jours ; il se révéla à lui dans toute sa puce reté et sa grandeur. 11 fit plus : il révéla l'homme à

« lui-même ; il lui fit connaître sa nature, sa mission et c< ses devoirs.

c< Et l'homme, malgré tous ces bienfaits, succomba « à la tentation des sens; il en devint l'esclave. Dieu le a chassa de sa présence ; et, désormais déchu, il erra « dans le monde, emportant avec lui le souvenir loince tain de la révélation primitive. Peu à peu les traditions « sacrées s'effacèrent de sa mémoire; de dégradation en « dégradation, il descendit jusqu'au dernier degré d'ace baissement; et l'humanité eût péri, si la parole vivic( fiante ne fût venue régénérer l'univers.

(( L'Evangile rend l'homme à sa dignité première; il c( lui ouvre une carrière immense dont le but est Dieu : c( et, comme la beauté, la vérité, la justice, la sainteté, « sont les caractères constitutifs de la. perfection divine, « les arts, les sciences, la vertu, la religion, sont comme (( autant de degrés qui élèvent l'âme au Créateur; or la « religion, étant l'anneau le plus élevé de la chaîne, est « le couronnement de tous les progrès de l'humanité; « elle est la sœur aînée de la justice, des sciences et (( des arts.

« Cependant les nécessités physiques n'ont pas cessé (( d'exister, et l'homme doit y pourvoir. Mais qu'il se (( souvienne que la vie matérielle est l'instrument et (( non le but de son existence; mais qu'il veille sur lui : « car, si la chair reprend son empire, l'esprit retofnbera « dans son antique servitude.

c( Ainsi le Christianisme se présente, non comme « une législation exceptionnelle, non comme la con-

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« stitulion d'une époque, mais comme la loi générale, « la loi éternelle du genre humain. Attentif à tous ses c( besoins pour y pourvoir, à tous ses développements « pour les favoriser, il assista à son berceau, il assistera (c à son dernier soupir, ou plutôt il l'accompagnera « dans la patrie céleste qu'il lui promet : le Christia- « nisme est donc essentiellement catholique (1). »

'1) Cette doctiiiie n'c^ point celle d'un seul homme; c'est le som!)i;iire de la philosophie des Livres saints, des Pères ci des Docteurs de l'Eglise.

Ses premières traces se perdent dans r;uitif|uitc la plus reculée; elles apparaissent plusieurs fois dans les psaumes de David, surtout dans les proverbes de Salomon; on les retrouve encore enveloppées de mystères et d'allégories dans les traditions de la Perse et de Tlnde, d Orphée et de Pythagore. Platon s'en empara, et les réduisit en système. Toutefois sa situation au sein du paganisme devait voiler pour lui une portion de la vérité. Une lacune exista donc dans ses enseignements : il conjectura la nécessité du Verbe révélateur; mais il ne sonda point la profondeur de cette idée, et la théorie du Ao-j'o; ne se montra dans sa doctrine que comme un germe imparfait.

.Mais, dès la naissance du Christianisme, cette grande pensée apparut lumineuse dans les écrits de ses apôtres et de ses défenseurs. Elle existe même dans ses livres les plus vénérables : à la tète de TÉvangile du disciple bicn-aimé et dans les Épîtres immortelles de saint Paul. Faut-il donc s'étonner si les premières conquêtes de la foi furent des adeptes de Platon? Us trouvaient dans cette religion divine le complément de toute leur science; et d'ailleurs, le platonisme, écoulement lointain de la révélation primitive, ne devait-il pas se confondre avec la révélation nouvelle qui venait, comme un beau fleuve, purifier et féconder l'univers? Justin, Athénagore, Théophile, Pantène, Clément d'Alexandrie, Origène, Augustin, vinrent sceller cette belle alliance, ou plutôt ils accoururent dans les bras de l'Eglise, comme des fils dans les bras de leur mère.

A une époque plus moderne, ces belles doctrines, longtemps obscurcies par la scolastique, ont repris un nouvel essor. Descaries donna le signal : avec lui marchèrent Malebranche, Bossuet et Fénelon, Leibnitz et de nombreux philosophes de l'école allemande. Et, de r.os jours, nous avons vu sur les ruines du matérialisme s'élever encore la philosophie platonique et chrétienne à qui Pavenir appartient. Voyez pour la pliiloso[»hie du Christianisme le livre des Proverbes et VEcclésiaslùjne, passvn ; Evangile selon saint Jean, chap. i; saint Paul, Épitres, passim; saint Justin, Apologies; saint Clément, Stromates; Origène, conlra Cclsum:

Sans doute de profondes réflexions philosophiques pourraient décider entre ces deux grands systèmes ; et les discussions dans lesquelles nous entrerons ultérieurement n'y seront pas étrangères. Mais ici c'est l'histoire qui est appelée à trancher le nœud : c'est en comparant les théories avec les faits qu'il sera facile d'en apprécier la valeur.

Nous nous livrerons donc à un consciencieux examen ; et, portant successivement nos regards sur l'anti-' quité, le Christianisme et les temps modernes, nous nous efforcerons de tirer de cette étude des conséquences lumineuses, de grandes et importantes leçons.

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