‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 4)Chapitre 11 sur 30 · CIIAIMTUE IV · texte numérisé non relu

CIIAIMTUE IV

la langue des Golhs toutes les armes offensives et défensives {repnay sarva), le casque [liilms)^ la cuirasse (brunjo)^ le bouclier (skUdus), les traits qu'on lance de loin (arrazna)j et deux sortes d'épées (huirus, mcki). Aucune de ces expressions n'indique une origine étrangère, et toutes les traditions des Germains les font voir en effet habiles à forger les métaux. Enfin, si la nature se peint dans les idiomes du Nord, c'est avec les rigueurs du ciel et la stérilité du sol. Ils distinguent avec soin tous les phénomènes du froid et de la tempête; mais ils n'ont pas à nommer les richesses végétales de climats plus heureux. Je remarque le grand nombre de termes dont ils disposent pour discerner tout ce qui frappe l'ouïe : le cri des bêtes, le frémissement des arbres, le murmure des eaux. L'ouïe est le sens le plus exercé du nomade; elle le guide quand les yeux ne peuvent plus rien : souvent les pâtres des Alpes, égarés le soir, retrouvent le chemin de leurs chalets en prêtant l'oreille au bruit des sources qui se précipitent dans les vallées.

Ainsi le dépouillement du vocabulaire des nations germaniques laisse déjà voir ce qu'il leur restait de lumières, ce qui faisait leur force, ce qui faisait leur impuissance. On pourrait aisément pousser plus loin ces inductions, s'il n'était périlleux de se fier sans- réserve à des listes de mots mutilées par le temps. Il a moins de prise sur les formes grammaticales.

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du Nord. '^ ^ *

que la parole qui la représente. Toutefois la parole non plus que la pensée ne fait rien de grand, rien de public ni de durable, qu'en se soumettante des lois. C'est pourquoi toute langue qui a une destinée religieuse, politique, littéraire, se lie par des règles. La grammaire est un commencement de discipline, une première satisfaction donnée à ce besoin d'ordre qui tourmente les peuples bien doués. Mais alors l'indépendance delà parole se réfugie pour ainsi dire dans l'usage de chaque lieu, de chaque famille, de chaque homme, qui reste maître de s'exprimer mal. Celte façon irrégulière de s'exprimer s'appelle barbarisme, et j'y reconnais en effet ce je ne sais quoi do barbare, c'est-àdire d'insoumis, qu'on trouve au fond de toutes les sociétés. Les irrégularités de l'usage tendent à faire irruption dans la langue publique ; elles s'y introduisent d'abord à titre d'exceptions, elles finissent par la pénétrer dans tous les sens, parla décomposer et la détruire. Il n'y a pas d'idiome si poli qui ne recèle de telles causes de corruption; le désordre qu'elles y portent indique à peu près ce qu'il y a de trouble dans les intelligences. C'est l'étude que je voudrais faire sur les dialectes du Nord sans toucher à des détails philologiques trop délicats pour une main étrangère.

Le premier besoin de la parole est de captiver l'o- Euphome. rcille, distraite par les sons du monde extérieur; et c'est pourquoi l'euphonie tient une si grande place dans la grammaire des langues anciennes. Au milieu de tant de bruits charmants ou terribles, ce qui fait écouter la

l;»i CHAPITRE IV.

voix humaine, c'est qu'elle articule : ce sont les articulations, c'est-à-dire les consonnes, qui soutiennent les syllabes, et qui donnent aux mots leurs formes. Elles sont donc les éléments les plus nécessaires du langage, par conséquent les plus invariables, et ceux qui s'altèrent le moins par la différence des lieux et des temps. Les idiomes germaniques tirent leur force du nombre et de la combinaison des consonnes. Elles y forment, comme en grec, un système complet, où chacun des trois organes de la voix, les lèvres, la langue et la gorge, produit trois articulations correspondantes, douces, fortes et aspirées. Ces neuf consonnes se moditient et se permutent, mais selon des lois immuables, qui gouvernent tous les dialectes, qui en forment le principal lien de famille, et qui permettent d'y retrouver la généalogie de chaque radical, quelques vicissitudes qu'il ait traversées (1).

(1) Voici la loi de pormutation des consonnes, qui est la découverle capitale de J. Grimm.

Étant donné un radical gothique, il passera ordinairement en anj;losaxon et en Scandinave sans clianger de consonne. Mais, s'il entre en langue teutonique, la consonne douce est remplacée par la forte ; la forte, par l'aspirée ; Taspirée, par la douce. — Exemples :

Gothique. Teulonique.

B se change en P, hairan, piran, porter.

P en F, thaurp, dorof, village.

F en B ou V. filii, vilo, beaucoup.

D en T, daur, ter, porte.

T en TU ou Z, tagr, zahar, larme.

TU en D, that, daz, ceci.

0 en K, gasts, kast, étranger.

K en Cil, kuni, rhuimi, race.

Il en (î, svaihra. scliwager, beau-père

Les voyelles tiennent moins au fond des mois; elles en sont, pour ainsi dire, la couleur, que le temps efface. En jetant les yeux sur une page de l'Évangile gothique, on est surpris de la singulière richesse des voyelles dans le corps des mots et dans les désinences. Entre toutes dominent l'A, l'I, l'U (prononcé ou), qui représentent les trois notes primitives de la voix humaine; elles se réunissent pourformerdesdiphthongues sonores ; il semble qu'on retrouve la variété du grec avec la majesté du latin. Tout indique un peuple dont l'oreille exigeante veut être charmée en même temps qu'avertie, qui cherche dans la parole un art, et qui n'aura pas de repos qu'il n'en ait tiré le plaisir laborieux de la versification. Le teutonique relient encore plusieurs de ces qualités musicales. Elles se soutiennent moins dans l'anglo-saxon et le Scandinave. Les voyelles éclatantes s'assourdissent, les longues deviennent brèves, les brèves se contractent, les désinences tombent ou sont remplacées par IV' muet. C'est ainsi que le désordre pénètre dans les langues du Nord. On prévoit le moment où tant de noms pompeux, dépouillés en chemin, nous arriveront à l'état de monosyllabes. Le gothique arrazna, flèche, ne se reconnaît plus dans le Scandinave or ; et fairgiini, montagne, devient en allemand berg. Dans ces mots brusques et précipités, on croit sentir la prononciation d'une foule grossière qui ne donne rien aux plaisirs de l'esprit, qui se soucie peu de l'euphonie, pressée de se faire entendre, et satisfaite d'être comprise. Un historien l'a dit : « Les lan-

Hl() CHAPITRE IV.

^ucs commencent par être une musique, et finissent par être une algèbre (1). »

Les idiomes qui vieillissent peuvent négliger de flatter l'ouïe ; mais l'inévitable effort de la parole est d'intéresser l'attention, c'cst-à-diro ce qu'il y a au monde de plus mobile et de plus occupé; et c'est à quoi elle ne parvient que par les idées qu'elle lui livre enchaînées sous les mots. Les règles logiques de la grammaire n'ont pas d'autre but que de former ces liens du discours, en faisant subir aux termes de la proposition un certain nombre de flexions régulières. Dans la déclinaison d'un nom, dans la conjugaison d'un verbe, il y a plus qu'un exercice d'enfant, il y a la lutte du mot qui cherche à enlacer l'idée, toute spirituelle qu'elle est; qui la suit dans tous ses détours, dans tous ses mouvements, et qui se montre aussi souple, aussi prompt, aussi infatigable qu'elle.

Déclinaison. L'ancicnne déclinaison germanique distinguait trois genres, le masculin, le féminin et le neutre; trois nom-

(1) J. J. Ampère, Litlcralure et Voyages, p. 387. — Le gothique a trois voyelles brèves, a, i, u; deux lougues, è, ô; quatre princip;»les diphthongucs, ai, an, ei, iii. Los exemples suivants indiquent les transformations qu'elles subissent dans les trois autres dialectes :

Gothii|iie. Teutoiiique. Anglo-saxon. Scandinave.

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