‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 4)Chapitre 14 sur 30 · G, K. CH · texte numérisé non relu

G, K. CH

•^îvc;,

/anù.

c/(unni.

Éxupo';,

svai/jra.

sch\va(/cr,

Cil, G, K,

^ans,

fcans.

Sanscrit.

Nom. s.

Sun US, fils,

Gen.

sun ôs.

Dm.

sun avè.

A ce m.

sun um,

(1) Les caractéristiques régulières du singulier masculin sont s pour le nominatif, s pour le génitif, une voyelle longue pour le datif, la nasale m ou n jiour l'accusatif. Exemple :

Ciulliique. Comparez avec le lalin.

Sun us. fruct us.

sun ans, fruct ùs.

sun au, fruct ui.

Sun u pour sun un, fruct um. La nasale», dont la présence devient le principe de la déclinaison faillie, parait déjà dans le sanscrit.

En sanscrit. En grec. En lalin. En };ollii(|iie.

.Nama, nom, pi;, nez; hoino; guma, homme.

.\auia n as, pt v c';. honii n is, gumi ns.

Sarma, heureux; u.:).a;, )wir; sermo, hairtô, aritr.

Saiina n as. jj-s/a v c;. sermo n is, liairti ns.

Iteux rèiîles .sont commuiu's à tmitcs les décliiiaisoii.s de la lamilli' iiulo-

Même ressemblance dans la manière de conjuguer. Rien n'égale la flexibilité du verbe sanscrit, qui compte trois voix, six modes, six temps, trois personnes avec trois nombres, en tout trois cents formes distinctes. Ce modèle s'altère; mais toutes les langues indo-européennes en retiennent quelques traits : toutes donnent les mêmes caractéristiques aux trois personnes. La forme du prétérit sanscrit se reproduit dans le grec, dans plusieurs verbes latins, et dans la conjugaison forte du gothique. Mais en même temps s'introduit en grec le procédé de la conjugaison faible^ qui prévaut en latin, où il gouverne la plupart des verbes ; il devient enfin la règle générale des idiomes du Nord. Ceux-ci ne connaissent déjà plus l'imparfait, l'aoriste, le plusque-parfait, les deux futurs des langues classiques ; ils perdront bientôt les flexions du duel et celles du passif; ils n'arriveront jusqu'à nous qu'après avoir dissipé, pour ainsi dire, leur part de l'héritage, dont ils auront à peine sauvé assez de débris pour faire reconnaître leur naissance et leur rang (1).

européenne : 1° le neutre fait Taccusatif semblable au nominatif; 2° le génitif et Taccusatif neutre sont semblables au même cas du masculin.

("l) Les caractéristiques réjjulières des personnes sont m pour la 1", s pour la 2% ipoiu* la S*". Nulle part la ressemblance ne paraît plus frappante que dans le verbe être :

Présknt indicatif.

Sanscrit.

Grec.

Latin.

Gulhiiiue.

Sing. 1"

pers.

Asmi,

è(j|it,

sum,

im.

Asi,

Èaoî,

es,

is.

Asti,

èSTt,

est,

ist.

Plur. \"

Smas,

è(Tji.sv,

sumus.

sijum

Stha,

iaxi,

estis,

sijutli

Santi,

etot,

sunt.

sind.

-MX CHAPITRE IV,

Le sanscrit a perdu plusieurs formes que des dialectes plus jeunes ont retenues (1). On est donc conduit à supposer l'existence d'une langue mère qui aurait fait pour ainsi dire la première éducation de la race indo-européenne, lorsqlie, peu nombreuse encore, elle vivait sous le même ciel, avant que chaque peuple s'en délacliàl pour aller allendre à son poste les ordres delà Providence. Dans cotle longue émigration, à travers tant de siècles et de périls, comment les hommes n'eussent-ils pas beaucoup oublié? Plus ils s'enfoncent du )iiidi au septentrion et de l'est à Touesl, plus les traditions s'obscurcissent dans les langues comme dans les mœurs. Ainsi le grec conserve plus de flexibilité que le latin, tandis que l'éclat et la régularité du gothique ne

Subjonctif.

S.inscril.

Grec.

Latin.

Uulliique.

Si 71 g. r°

pers.

Sjàm,

s'ïîM ,

sim.

sij an.

Sjàs,

EÎT".;,

sis,

sij ais.

Sjât,

sit.

sij ai.

Phir. l"

Sjàma,

£iV,U.cV,

sinuis,

sij aima.

Sjàta,

£Ï/lTe,

sitis,

sij aifh.

Sjus,

EUV,

sint.

sij aina.

En ce qui touche la fomnution des Icinps du prétérit, on trouve premièrement les verbes cpii ont le redoublement et le changement de vovelle. Sanscrit : tup, frapper; prétérit, tiitôpa. Grec : tiwm, couper; t-'tgu.x. Latin : pancjo, pepigi. Golhicjue : slcpa, saislép. Secondement, ceux qui altèrent seul(>menl la voyelle. Latin : capio, cepi; ago, agi. tiolhiqne : giba, gab ; standa, stolit. Troisièmement, ceux qui intercalent une consonne pour former une désinence. Grec : Xûw, Xs'xujta. Latin : amo,amavi. tlothique : haba, habaida.

(I) En comparant le nomhie des flexions que prend le verbe régulier dans divers idiomes indo-européens, j'en trouve environ 500 en sanscrit (sans compter les |)articipes\ à peu près autant dans le ^'rcc, l.'iO en latin, 40 en golliique, '2.*) en t('ul(>ni(pie, 21 en Scandinave, 12 en anj^do-saxon. (lependant, au subjonclif, le latin .<;/«/ elle feuloniipie sijaintl j;ardcnl la raracléristique il, qui dispaiait liaiis le sansiril sjii'i.

se reconnaissent pas chez l'anglo-saxon, perdu aux dernières extrémités de l'Occident.

Les lançrucs «■ermaniques se rallaclient à celles de Aiphak-t l'Asie par unautre lien, parl'alphabel.On a longtemps douté que l'art d'écrire fût connu en Germanie. Tacite veut que l'écriture y soit restée « un secret ignoré des « hommes comme des femmes (1). » Mais en même temps il déciit les bâtons divinatoires, marqués de signes déterminés, dont les combinaisons servaient à faire connaître l'avenir. Il indique, sur les confins de la Germanie el de la lUiétie, des monuments couverts d'inscriptions en lettres grecques. C'est assez pour laisser soupçonner l'emploi d'une écriture savante, consacrée à des usai^es religieux, et dont les formes n'étaient pas sans ressemblance avec l'alphabet commun de la Grèce et de l'Italie. Plus tard, lorsque Ulphilas traduit la Bible dans la langue des Goths, il se sert de l'alphabet grec : mais il y ajoute plusieurs lettres qui n'ont d'analogues que dans les caractères appelés runiques. Ces caractères paraissent au sixième siècle chez les Francs, ensuite chez les Ânglo-Saxons, les Saxons, les Scandinaves. Ils y sont liés aux opérations magiques, aux rites des sépultures, à tout ce qu'il y a de plus ancien dans les coutumes et dans les souvenirs(2). Odin

(1) Tacite, Germania, 19 : « Litteiarura sécréta viri jiaritcr ac fœmina' Ignorant. » Cf. c. x et m. La question de Texislence de l'alphaliet chez les Germains a été vidée dans le savant traité de W. Grimin : Die ck'utschc Runen.

(2) W. Grimm [Deutsche Runen) a iiuljlié deux alphabets gothiques et

'.>io ciiAi'irnK IV

lui-même est l'inventeur des runes, il les porle gravées sur in baguelle mystérieust; (|ui donne la paix ou la guerre aux nations ; c'est lui qui en enseigna l'usage aux rois et aux sacriOcateurs : de là ce système d'écriture sacrée connu par (ont le Nord. Un chant anglo-saxon, d'origine païenne, mais qui a reçu des retouches chrétiennes, présente la série des runes, avec leurs noms et leurs sens, dans une suite de vers empreints de cette naïveté qui est le caractère des premiers âges.

F. Ffoli, L'Ai'gcnt. — L'Argent est la joie do riiomine. Lliommedoit donc le répandre avec libéralité, s'il veut olttonir jugement favoralile.

U. l'y. Le Bisou. — Le Bison a la tête dure et les cornes hautes.

C'est la bête cruelle qui combat les cornes eu avant, frappant du pied dans le marais. C'est le plus fier des animaux.

Tli. Thorn, L'Épine. — L'Épine est très-aiguë ; elle est dangereuse sous la main de l'homme ; elle est souverainement incommode à celui qui dort avec elle.

0. Os, La Bouche. — La Bouche est le commencement de la paiole,

le siège de la sagesse, la joie de celui qui est prudent. Klle fait le plaisir de l'homme et sa confiance.

plusieurs alphabets anglo-saxons, saxons, Scandinaves. A la fin du sixième siècle, le poë(e Fortnnat, écrivant à son amiFlavus, le conjure de lui répondre en langue barbare, s'il ne veut le laire en latin :

Darbara fraxineis pingatur runa labcllis Quodqiie papyrus agit, virgula plana valet.

Uhabanus Maurus enrichit son traité de Invenlionc lingiuviim d'un alph;il»i't (|iril attribue ;uix Marconians ; il en indique l'emploi superstitieux : « Litleras quibns nliintiir iMarconiaimi (|uos nos Nordmannos \ocamus, infia scriptas babtiniis, a quibus originem ipii tlieosticam loquuiUur lingnam trabunt. tlum (|uibus carmina sua iiicantalionesipii' ac divinalionos signTicare procuiant qui adbuc paganis ritibus involvuntur. » Au temps de Bhabanus, on donnait aussi le nom de Marconians et de .Normands aux Saxons établis au delà de IKlbe. Cf. Fulcuin, ap. d'Acbery Spiiilegtiim, 135 ; et llclinoidMs Nigcllus, Cliraiiic.

14. Bad, La Chevauchée. — La Chevauchée est douce à rhoinme quand elle le ramène au logis; elle est salutaire à celui qui, monté sur un fort coursier, poursuit une longue route. Ci. Cûn, Le Bois résineux. — Le Bois résineux se fait connaître à tous les regards quand on le jette dans le brasier. Blanclie et lumineuse, sa flamme monte dans la salle où dorment les 'fils des rois.

W.Haegl, La Grêle. — La Gièle est la plus blanche des graines, elle tombe du ciel brumeux*; le vent la pousse en tourbillon, elle finit par se résoudre en eau.

iN. Nid, La Pauvreté. — La Pauvreté resserre la poitrine des enfants des hommes; cependant elle les laisse arriver à la puissance et à la sécurité, si d'abord ils prennent conseil. I. h, La Glace. — La Glace est froide et glissante, mais elle brille

comme le verre, elle scintille comme la pierre précieuse. L'œil aime à contempler les plaines unies que forme la gelée.

S. Sigel, Le Soleil. — Le Soleil fait lespoir des gens de mer, lorsqu'ils cindent sur le bain iicmense où nagent les poissons, ou que le navire, ce coursier marin, les ramène vers la terre. T. Tijî\ Le Marteau. — Le Marteau est un signe sacré. Il maintient la paix parmi les fds des rois. Durant le voyage, on le voit briller (sous la figure de léclair) dans les nuées ténébreuses. Ce signe ne trompe jamais.

B. Bcork, Le Bouleau. — Le Bouleau ne porte pas de fruits. Cependant il i)0usse vigoureusement ses branches stériles, et ses rameaux ont leur beauté. Il rend un doux murmure, lorsque, tout couvert de feuillage, il est caressé par le vent. M. Man, L"llomme. — L'Homme se réjouit quand il est aimé de ceux de son sang ; mais l'un trahira l'autre. C'est pourquoi le Dieu juste nous rendra à la terre d'où nous sortîmes. L. Lagii, L'Eau. — L'Eau devient la pensée continuelle des hommes de mer lorsqu'ils sont balancés dans la nacelle, ou quand les grandes vagues les épouvantent, et que le navire, ce coursier des mers, ne connaît plus de frein. A. Ac, Le Chêne. — Le Chère est sur la terre l'abri des enfants des

hommes. Deveim vaisseau, il descend sur le réservoir où se baignent les alcyons : il va chercher la mer. Que chacun ait un cl'.ène, c'est le plus noble des arbres.

\ . )r, LArc. — L'Arc fait la joie et riiomiciir du lils do roi et do

l'homnio libre. Il est utile au combat, léper eu voyage, bon compagnon de route pour les j^uerriers (1).

Ce petit poëme respire bien le génie du Nord. On y reirouve tout ce rpii frappait, tout ce qui louchait les vieux Germains : les forcis de chênes et de houleaux, et les long-ues chevauchées sur des plaines de glace, la mer et ses terreurs, la guerre et ses joies, l'amour de l'or, le pouvoir de la parole dans les asseml)lées du peuple, le foyer domestique où le bois résineux pétille; et pardessus tout le souvenir des dieux, qui mettent l'éclair comme un signe» dans les nuages. Nous avons donc un monument primitif de Talphabet runique.

Il est vrai que chaque peuple, chaque siècle, y introduit de nombreuses variantes. Mais partout reparaissent seize lettres qui rappellent les seize cadméennes del'alphabet grec, emprunté lui-même aux Phéniciens. Comme les lettres phéniciennes, les runes ont di s noms dont elles forment les initiales, en même temps (]u'elh's donnent la figure ou l'hiéroglyphe des objets que ces noms désignent. De même que l'Alpha (A) représente la tête renversée du bœuf (Y) , que les Phéniciens appellent niepli, ainsi, dans l'alphabet runique, la lettre T,

(1) \V. Grimiii [Deutsche liiineii) adonné le texte de ce poëmo et celui irmi chant Scandinave (jui roproduit les seize runes dans un ordre un peu ditïérenl, mais avoc de telles ressemblances de détail, qu'il l'ant y reconnaître une seconde version du même original. Au reste, les Anglo- Saxons mirent un'c sorte de raffinement dans l'écriture runique ; ils donnèrent aux caractères une forme plus compliquée, et en portèrent le nombre de seize à trente-doux.

initiale de Tijr, la foudre est remplacée par l'image d'un fer de lance ( î ). La lettre Y, initiale du mot yr, l'arc, est représentée par un arc armé de sa llèche(ji)(I). De part et d'autre c'est une écriture qui cherche à exprimer des sons; mais elle garde la trace du système hiéroglyphique, qui s'appliquait à reproduire des images. Si une telle ressemblance ne peut être fortuite, il faut que les caractères runiques soient venus avec les Germains de l'Asie occidentale, d'où l'alphabet phéninien, qui est aussi celui des Hébreux et des Arabes, devait sortir pour faire le tour du monde.

Mais, pendant que l'art d'écrire, propagé en Grèce et en Italie, y devenait l'instrument de la parole publique, portait de ville en ville et de siècle en siècle des chants, des récits, des doctrines qui agitaient les peuples et qui pressaient le travail des esprits, le même présent, mis entre les mains des hommes du Nord, y était demeun'' inutile. La caste sacerdotale avait fait de l'écriture, selon l'expression de Tacite, un secret ignoré de la multitude, un moyen de perpétuer des superstitions qui étouffaient les intelligences. J'ai déjà cité le Chant de Rig, où se développe, si l'on peut ainsi parler tout le système d'éducation des Scandinaves. Les enfants des serfs et des hommes libres sont exercés aux travaux des champs et des fatigues de la guerre. Le dernier dos fils

(1) De même, le bèta B figure imo maison {beth), le gamma r le cou il'un cliameau [ghimcl). — On a obéi à une nécessité typographique en empruntant le U" grec pour remplacer lecaractènï runique qui lui ressemble, mais qui s'en distin;^ue par des formes bien [ilus anguleuses.

->\'t CHAPITKE IV.

du noble, celui qu'on appelle Â'o?<r, c'esl-à-dire le roi ou le prêtre, est le seul qui apprenne à connaître les runes. Et en effet, dans tous les poëmes de l'Edda, la connaissance des' caractères runiques passe pour une science réservée aux dieux et aux représentants des dieux, à laquelle on n'arrive que par des initiations et par des épreuves. Ainsi, quand le héros du Nord, Sigurd, a délivré Brunhilde la belle captive, celle-ci, qui est déesse, révèle à son libérateur l'art des runes et leur antique origine. Elle lui apprend comment Odin, instruit par le nain Mimir, grava les premiers caractères sur un bouclier avec la pointe d'un glaive, et, les raclant ensuite, les mêla dans une boisson composée de vin, d'or et d'herbes puissantes, qui fut répandue dans l'espace : les Âses en eurent une part et laissèrent l'au- Ireaux hommes derace noble. C'est le même breuvage que Brunliilde présente à Sigurd, et elle ajoute ces mots : « Reçois de mes mains, homme belliqueux, cette « coupe enchantée, pleine de gloire et de vertus se- « crêtes, pleine de chants, de prières favorables et de « joyeux discours. — Par elle tu apprendras les runes « delà victoire [mj-rimar). Situ veux rester vainqueur, c( tu les graveras, les unes sur le pommeau de ton épée, c< les autres sur les coquilles qui garnissent la garde, « quelques-unes sur les deux côtés de la lame ; et deux « fois tu invoqueras par son nom le dieu des batailles. « — Tu apprendras les runes des philtres {((el-runar). « Si tu veux que la femme étrangère ne trompe point c< ta foi, tu les graveras sur la corne à boire, sur le dos

« de la main, cl tu traceras sur l'ongle le signe de la « fatalité. — Tu apprendras les runes de l'enfantement « [biarg-runar). Si tu veux assurer la délivrance de la « femme qui enfante, il faut les écrire sur la paume de « la main, les enlacer autour des doigts et implorer « le$ déesses qui portent secours. — Tu apprendras les c( runes de la mer (brim-runar). Si lu veux sauver dans o leur course les navires, ces chevaux de l'Océan, tu « graveras ces caractères sur la poupe et sur le limon « du gouvernail ; tu les marqueras avec le fer rouge « sur l'aviron. 11 n'y aura plus de tempête si mena- « çanle, ni de flots si livides, dont tu ne sorles vivant, a — Tu apprendras les runes des plantes (Ihn-runar). « Si tu veux exercer l'art de guérir et reconnaître les « blessures, tu tailleras ces caractères sur l'écorce et « sur la racine de l'arbre qui pousse ses branches du « côté où se lève le soleil. — Tu apprendras les runes « des procès [mal-riDuir). Si tu veux que nul ne te « fasse payer chèrement une offense, lu les lieras, tu u les envelopperas, lu les combineras dans l'assemblée « où les hommes doivent comparaître devant le tribu- « nal légitime. — Telles sont les runes de l'écriture « (boh-runar) , les caractères excellents, efficaces entre « les mains de ceux qui savent en user sans confusion « et sans erreur. Leur puissance durera jusqu'au jour « qui mettra fin au règne des dieux (1). » Ce n'est point ici le lieu d'éclaircir toutes les obscurités de ce

(1) Edda Sœwundar, Rigmal. BryrMIdar qiiida, 1.

216 CIIAriTRK IV.

texte; cependant lien n'en ressort niienx que l'existence d'une écriture employée à conserver, comme autant de formules magiques, les premiers préceptes de tous les arts. Mais on voit ces traditions cmpiisonnées dans un cercle d'initiés, envelopi)ées de pratiques superstitieuses dont elles ne se dégageront pas, incapables de mouvements et de progrès. La science des caractères puniques, en se condamnant au secret, s'était vouéeà unestérilité éternelle. Les Germains possédaient au fond le même alphabet que toute l'Europe policée, comme ils avaient la même grammaire; mais ils n'avaient pas su se servir de ces deux grands moyens de civilisation. La barbarie, c'est-à-dire le désordre, est dans leurs langues aussi bien que dans leurs institutions et leurs croyances.

Et cependant l'étude des langues achève de résoudre avec le dernier degré de certitude la question d'origine déjà éclaircie par la comparaison des lois et des mythologies de l'antiquité. A la vue du ciel rigoureux de la Germanie, de celte terre ingrate et de ces tristes déserts. Tacite ne pouvait comprendre qu'on eût quitté pour eux des climats meilleurs ; il croyait les Germains autochthones (1). C'était lorgueil des anciens de ne vouloir rien de commun entre eux et ces étrangers dont ils faisaient des sujets, des esclaves, des gladiateurs.

(t) Taiile, Gcrnutniii, "1 : n Ipsos (iernuuios indigonas crodiclonm... Oiiis porro, [ira-tcr juTiculum lionidi et ignoli maris;, Vsiu, aulAlVica.aul Italia rolicla, Geniiauiam petcrct, iiirorinciu ten'l.s, asiuTaiii cœlo,lrislein iiiltii acls|)ecti.i(|uo, nisi si jiatria sit? »

LES LA.NliUES. 217

Quel n'eùl pas été leur élonnement d'apprendre que leurs poétiques idiomes, que la langue d'Homère et celle de Yirgile touchaient de si près à celle de ces nomades, détestés comme les ennemis des dieux et des hommes? Le christianisme ne pouvait rien faire de plus hardi que de reconnaîlre chez les Germains les frères des Romains et des Grecs, et la science moderne ne pouvait rien tenter de plus honorable que de ressaisir les preuves de celte parenlé. Il était réservé à la j)hiloîogie, à une étude qui passe pour oiseuse et stérile, d'arriver à des découvei'tes si fécondes; de contredire toutes les conjectures des matérialistes; d'établir, par la communauté du langage et des idées, une incontestable communauté d'origine entre ces races blondes aux yeux bleus, à la grande stature, qui erraient dans les solitudes du Nord, et les peuples brunis par le soleil, d'une plus petite taille, d'un sang bouillant, qui bâtissaient des villes, creusaient des ports, ouvraient des écoles, sous le ciel lumineux du Midi. 11 reste assurément beaucoup à faire pour ramènera la même unité les races dispersées sur le reste du globe; mais il sul'lît que toutes les recherches historiques du dix-neuvième siècle tendent à la démonstration du dogme de la fraternité, de la solidarité universelle. Il faut bien qu»' l'avenir ait des questions à résoudre; il faut que la vérité, en s'éclairant toujours, conserve toujours assez de difficultés autour d'elle pour tenir les esprits en ha leine et pour courber les savants, comme le reste des hommes, sous la sainte loi du travail.

'JIS (.lIAl'ITlilù V

CIIAPITUE V

les Germains

curent

une poésie

Il n'y a pas de langue sans poésie. On connaît des eure'm'"^ peuplcs oui ne sèment point, qui ne bâtissent point; on

ne poésie 1 * ■* ., , . .

savante, jj'gjj connaît aucun qui ne chante pas, ou il n y ait des chants pour bercer les enfants, pour animer les guerriers, pour louer les dieux. L'humanité, si misérable qu'elle fût, ne s'est jamais contentée delà satisfaction de ses besoins terrestres. Elle ne saurait se priver de ces plaisirs d'esprit, qu'on a coutume de regarder comme un luxe. 11 ne s'agit donc pas de savoir s'il y eut une poésie chez les Germains, mais si, au milieu des chants improvisés qu'ils avaient comme tous les barbares, il se forma un cycle poétique, c'est-à-dire une suite de récits qui missent en scène les mêmes héros, qui s'enchaînassent entre eux, et s'établissent ainsi dans la mémoire des hommes. Il s'agit de savoir jusqu'où l'art fut porté, si la poésie fit l'occupation régulière d'un certain nombre d'intelligences ; comment enfin le génie germanique tenta d'atteindre à cet idéal de beauté que toutes les nations cherchent à fixer dans

lyriqui'.

LA POÉSIE. 'ilî»

leurs monuments, comme elles cherchent à mettre la justice dans leurs lois et la vérité sur leurs autels.

La Germanie, avec ses forêts éternelles, avec ses Lairaduio.. beaux fleuves, avec ses mœurs belliqueuses, avait plus chez

\ les Germains.

de spectacles qu'il ne fallait pour réveiller l'inspiration. Comme chez toutes les nations jeunes, les grandes émo- poé»i. tions s'exprimaient d'elles-mêmes dans un langage harmonieux et figuré. La joie et la douleur suscitaient les poètes : dans les banquets la harpe passait de main en main comme la coupe, et le convive qui refusait de chanter était couvert de confusion. 11 y avait des danses accompagnées de chants pour les noces; il y en avait pour les funérailles. Quand on avait mis sur le bûcher le corps d'un chef avec ses armes, ses trésors et ses esclaves égorgés, une troupe choisie de gens de guerre tournait plusieurs fois autour en répétant en cliœur les louanges du mort, en célébrant ses exploits et ses largesses. D'autres fois on voit les veuves des guerriers improviser le cantique de deuil, comme le font encore les paysannes de la Corse et de la Grèce. C'est ainsi que, dans un fragment de l'Edda, la belle Sigruna pleure Helgi son bien-aimé, mort sur le champ de bataille. .< — Non, je n'irai plus m'asseoir joyeuse sur les moncc tagnes de mon pays, ni le matin ni le soir; je ne « connaîtrai plus le plaisir de la vie tant que je ne « verrai plus mon roi porter son front haut et rayon- « nant au-dessus de son peuple; tant que je ne verrai u plus venir ce chef, pressant sous lui son clieval bel- « liqueux, accoutumé au frein d'or; tant que je n'irai

220 C\\ Vl'ITllK V.

« pas recevoir ce héros au retour des combals. — Ouand « llclgi Jelait l'épouvante parmi ses ennemis et parmi et leui*s proches, ligués avec eux, c'était comme si le « loup poursuivait un Iroupoau de chèvres, qui, éper- . « ducs, so précipiteraient du haut du rocher. — Helgi « reinj)ortait sur le re.-te des guerriers comme le frêne « au beau feuillage l'emporte sur la ronce, ou comme « le faon, encore tout trempé de rosée, s'élance portant u la tête plus haute que les autres bctes de la forêt. » Ainsi les héros du Nord ont aussi des pleureuses à leurs obsèques : il semble que ces hommes de sang ne pcnvent s'endormir dans leur tombeau s'ils n'y sont berci s comme des enfants par le chant des femmes (1 ). voéiie Si l'homme ne savait ni vivre ni mourir sans que la

poésie fût pour ainsi dire à ses côtés, comment les peuples se seraient-ils passés d'elle? Nous l'avons vue mêlée aux sa unifiées et aux prières, employée à conserver les traditions religieuses, les lois, le calendrier, V:\\-

(!) Voyez dans Bcde (Hùt. ceci., IV, !24) Ttiistoire du pâtre Cupdiiion. Burcliard de Worms, Interroçjat., 54 : « Est aliquis qui ï-upra niorluuui uoclurnis Imris caiiiiiua di;djolica cantaret, et biheret. et nianduearel \\\ ?» Seniio S. Kligii, apud d'Aeliery Spicilcgiiim, t. V, j>. '215-219: « l-udos otiaiu diaboliios et vallationes (l)allationes?j vel cantica gentiliuiu tien vetate. » Edda Sxmundar, t. II. Uund'uujdiann , il : « lia llcigius — perlen uerat — liostes suos onuies — cl eoruni cognatos, — quasi lu| o persequeute — ruèrent vesan;c — capra; pavoris phnu' — ex monte iloorsuui. — lia llelgius — lieroilnis aiilecolluit, — ul Ibrniosa — fraxiiius spinaî; — aut liinnulus istc — rore respersns, — qui rcliqnis ioris — lelsior iiicedil, — duai cœluni versus data — cornua res|tlendeul.

Les danses funèbres autour du bùclier de IJeowuir, décrites à la lin du poëiiie anglo-saxon consacré à célébrer ce béros, ressemblent, de la manière la plus l'r.ip[iaiile, aux funérailles d'Allila décrites p.ir Jornandès. de Itehm Gelieis, cap. xux.

pliabet. Nous rencontrerons encore plusieurs exemples de ces compositions où les leçons d'une vieille sagesse revêtent la forme tantôt d'un récit, tantôt d'une suite d'énigmes ou de sentences. Rien n'est plus naturel, et par conséquent plus inspiré, que ces premières tentatives d'alliance entre le vrai et le beau, que cette poésie enseignante, didactique, qu'on a coulume de regarder comme une poésie de décadence, et qu'on trouve cependant à l'origine de toutes les grandes littératures, depuis Hésiode et les comiques grecs jusqu'aux poètes inconnus de l'Edda. Les Germains, cliez qui tous les pouvoirs trouvaient tant de résistances, ne résistaient pas à la puissance des vers. Ils redoutaient la parole chantée qui pouvait les flétrir dnns la mémoire do leurs derniers neveux. « Tout meurt, disaient-ils; une seule « chose ne meurt pas : c'est le jugement qu'on porte « des morts (I).

Dès lors on ne s'étonne plus si le chant menait les «-ommeuce

r ment

guerriers au combat. La bouche collée contre leurs bou- ''Vp^ï.*'* cliers, ils entonnaient l'hymne militaire; ils présageaient l'issue de la journée par la force ci l'éclat des voix. Quand Julien l'Apostat en vint pour la première fois aux mains avec les Allemands, ses soldats, saisis d'horreur, comparaient les refrains barbares de l'ennemi aux cris des aigles et des vautours. Les prisonniers

{■{] Vr.vez ci-après les préceptes que Brunliilde donne à Sigiird, et l'analyse du Vafthriidnismal. Havamal, 77 : « Intereunt opes, — intereunt cognafi, — interit ipse itidem ; — unuinnovi — quod non intereat — judiciuni de mortuo quocumque. »

^222 CllAI'lTHK V.

(!ondamnés à périr dans les tourments chantaient euxmêmes leur chant de mort, comme les sauvages du Canada. Les vainqueurs célébraient leur triomphe par des récits poéliques. Nous en trouvons l'exemple dans un fragment anglo-saxon sur la bataille de Fiiisburh, qni remonte aux temps païens, cl qui respire bien l'ivresse du sang et la joie de la destruction. — « L'armée c( est en marche, les oiseaux chantent, les cigales crient, a les lames belliqueuses retentissent.. . Mainlenantcom- « mence à luire la lune errante sons les nuages; main- <( tenant s'engage l'action qui fera coiiler des larmes... « Alors commença le désordre du carnage; les guer- « riers s'arrachaient dos mains leurs boucliers creux; c( les épces fendaient les os des crânes. La citadelle re- « tentissait du bruit des coups; le corbeau tournoyait « noir et sombre comme la feuille de saule; le fer « éiincelait comme si le château eût été tout en feu. a Jamais je n'entendis conter bataille plus belle à « voir (l ). »

Les chants ne périssaient pas toujours avec le moment qui les avait inspirés. Tacite connaissait chez les Germains d'antiques poèmes qui leur tenaient lieu d'annales : on y célébrait les héros, fils des dieux el pères des peuples. Les Goths avaient aussi des chants héroïques, où ils trouvaient l'origine de leurs deux

(I) Tiuite, Gcniianiii, 5; Julien, Ejùst. Edda Sa.'muiid(tr, I. il. .!//<»- ^|lnda in Grœnlemkn. (Ihant de llagfiiir Lodbiok. Le poëine Mir l;i Itataille lie Finsburh a été imblié par C.oiiybearc IAn(ilo-sa.ron 'pû.trtj), et par Kemlile, à la suite du poème de Boownif.

l.A POÉSIE. 223

maisons royales, toute la suite de leurs chefs, Ethespamara, Hanala, Fritigern, Yiligès, et les conquêtes de leur nation, auxquelles, disaient-ils, l'antiquité classique ne pouvait rien opposer de plus grand. C'était la coutume des Scandinaves de louer les exploits de leurs ancêtres dans des vers qu'ils gravaient sur les rochers A mesure que les peuples de l'Allemagne entrent dans l'histoire, ils arrivent avec des souvenirs fahuleux dont ils ne se détachent qu'à regret, et que leurs premiers chroniqueurs ont soin de recueillir. Ainsi les Francs faisaient descendre d'un dieu marin la race de leurs rois chevelus; les Saxons se croyaient nés des pierres du Hartz, au milieu d'un bois vert arrosé d'eaux murmurantes; la chronique des Lombards s'ouvre, comme un poëme, par l'entretien de Freya et d'Odin, qui décide de la destinée de deux nations. Ce sont conmie les débris d'autant de vieilles épopées qu'on retrouve encore chez les historiens du moyen âge; en considérant ce qu'elles durèrent, on soupçonne déjà ce qu'elles furent (1).

Mais, si chaque nation avait ses chants, rien n'est plus remarquable que la facilité avec laquelle ils se communiquaient de procl^e en proche, et se propageaient sui' tous les points d'un territoire si vaste,

(1) Joriiandès, de liebii:< Geticiî<, IV, i. Saxo Grumm^hcus, prsefatio : 'I Danoriim aiiliquiores majorum acta, patrii serraoniscai'minibiis vul^i^ata, liiiguœ suœ litteris s;ixis et rupibus insculpeiula curabant. » Fredegar., Epitomr, apiid D. Bouquet, t. II, p. 595. Avontinus, Bnirisrh. Chronic, 18, cl Grimni. DeiUache S(i(jen, II, 62, Paul Diacon., Hislor. Longubavd., lib. i. c. \m.

22; CIIAl'ITUE V.

depuis les Alpes jusqu'aux exlrémilés do la Norvège. Les exploits des Oslrogolhs et des Lombards étaient ^encore célébrés au neuvième siècle par toute l'Allemagne. Des cbanteurs saxons hantaient la cour des rois de Danemark. Clovis avait deniauilé à Théodoric un de ces joueurs de harpe dont les récils faisaient le passetemps des princes. Quand les langues, les mœurs, les religions, se touchaient de si près, les souvenirs devaient aisément se confondre et former un trésor de poésie commun à tous les peuples du Nord, où chacun d'eux trouverait ses titres de famille avec ceux de ses frères. Si la perpétuité des traditions épiques permet déjà d'en chercher les traces, leur universalité prouve davantage, et nous en tirons de nouveaux indices (1).

En effet, ces traditions n'avaient pu se perpétuer et s'étendre sans que l'ordre s'y fût mis. Il fallait qu'une certaine unité en liât toutes les parties; qu'il y eût une fable antique, populaire, chez les premiers Germains, autour de laquelle fussent venus se grouper les récits (le chaque époque et les héros de cha{|ue nation. Or, si l'on considère de près ce qui reste des souvenirs épiques de la Germanie, on y démêle sans peine un certain nombre défigures connues : Théodoric, Odoacre, Attila; on y retrouve les rois authentiques des Goths, des Burgondes, des Lombards, de la Suède et du Jut-

(l)Flo(loard, ///s/. Piemensis Ecclesise, i, h: Chronicon Urspergense (Argenlor.. 1t509), p. 80; Oltoii di' l''n'ysiiif:on, Clironie., V, 5: Saxi> r.roniiraru-»is. Hislorin.Wh. Mil; r.ii>.sioilor.. Hpi^il.

land. Maison y découvre aussi un personnage qui n'a rien d'historique : les Scandinaves l'appellent Sigurd, el les Allemands Siegfried. Contemporain des anciens dieux, c'est dans un monde fabuleux, parmi des êtres mythologiques, qu'il accomplit sa destinée. Les poêles païens n'ont pas de sujet plus aimé : les aventures de Sigurd, de ses aïeux, de sa veuve, occuj)ent vingt fra^:ments de VEdda; il est célébré dans les chants populaires des îlesFeroë et du Danemark : en môme temps sa mémoire se conserve sur les bords du Rhin, remplit le poëme des Nibelungen, et vit encore dans les petits livres qui charment le paysan pendant les veillées d'hiver. A cette ténacité des souvenirs on juge de leur .intiquilé. On a lieu de croire qu'une telle fable tient à ce que les peuples gormani(|ues eurent de plus vieux et de plus sacré, quand on la trouve par tout le Nord sous des cieux si différents, résistant partout au changement des religions, des mœurs, des dialectes, conservée partout avec trop de différences pour qu'on y voie un emprunt de voisin à voisin, avec trop de ressemblance pour qu'on n'y reconnaisse pas un héritage venu des mêmes aïeux (l).

Voici la plus ancienne version de cette héroïque histoire. Je la tire des ciiants de VEdda, où je trouve beaucoup de répétitions, de variantes et de lacunes, m'atlachant à ressaisir le thème primitif au milieu des

(1) Pour reiiscmble des traditions iiéroïques de la Geripanie, cf. W, (iriiiim, Deidsche Heldenmgc.

■IHJ CIIAI'ITKE V.

remaniements que lui ont fait subir plusieurs générations de poêles.

Un jour il arriva que trois dieux, Odin, Ilœner et Loki, parcourant In terre, s'arrêtèrent auprès d'une cascade, non loin de laquelle habitait le vieux nain Hreidmar avec ses trois fils, Otur, Fafnir et Uegin-, et ces nains avaient le pouvoir de revêtir plusieurs formes. Ce jour-là, Otur s'était changé en loutre afin de poursuivre les poissons de la cascade; et, comme il dévorait sa proie au bord des eaux, Loki le lua d'un coup de pierre et récorclin. Le même soir, les trois dieux vinrent prendre gîte chez Hreidmar, se vantèrent de leur chasse, et montrèrent la peau sanglante. Hreidmar reconnut la dépouille de son fils; il retint les dieux prisonniers jusiju'à ce qu'ils eussent payé la rançon du meurlre. La rançon fut de remplir d'or la peau de loutre et de la couvrir d'or. Les dieux payèrent, mais en avertissant le nain que le rouge métal ferait sa perte et la perle de plusieurs (1). Celle malédiction devait bientôt s'accomplir. A peine le vieux Hreidmar était-il en possession de l'or, que ses deux fils lui en demandèrent le partage. Sur son refus, Fafnir le tua d'un coup d'épée, et, afin de jouir seul du trésor, il l'emporta dans une caverne, où il se changea en dragon pour le garder; Kegin, frustré de sa part, jura de punir son frère.

(1) tÀlda S;vmi(nilar l-'afitishaiia, 11. >. Id aiimin laxo — i|uotl Namis jxjssedit — Iratribus diiohus — in lu'coiii vertatiir, — et principibus octo iii dissiiliiini. Mrx saiio pecuiiise — iit'iiio iViiclimi capit. »

Or, en ce même temps, régnait la royale famille des Volsungs, c'est-à-dire des fils de la Splendeur. Odin en avait été le père, Sigurd en était le dernier rejeton. L'arrêt du destin lui promettait des années courtes, mais glorieuses; car son nom devait être célèbre sous le soleil parmi les noms des guerriers, « parmi ceux qui gouvernent la tempête des lances. » Les dieux lui avaient donné le cheval intelligent Grani; les nains avaient forgé son épée, à laquelle rien ne résistait; lui-même devait conquérir le casque merveilleux dont la vue frappait de terreur les hommes et les bêtes. Sigurd venait de venger son père tué dans un combat, et, selon l'usage des Scandinaves, il avait gravé de la pointe de son glaive la figure sanglante d'un aigle sur le dos du meurtrier. C'est alors que le nain Regin lui offrit de le conduire à la caverne où reposait l'or rouge gardé par le dragon Fafnir. Le héros tenta l'aventure; il creusa une fosse profonde sur le sentier par où le monsire allait boire, s'y cacha pour l'attendre, et au passage le perça de son glaive. Fafnir mourant chanta : « Guerrier, guerrier, de qui es-tu le « fils, et de quel homme es-tu l'homme, puisque tu as « trempé ta lame dans le sang de Fafnir? Le glaive est « resté dans mon cœur. » — Sigurd répondit : « Je « m'appelle Sigurd, mon père s'appelait Siegmund ; « je t'ai tué avec mes armes. » — Fafnir chanta : « Qui « t'a conseillé? Comment as-tu été poussé à me ravir « la vie? Jeune homme aux yeux brillants, lu as eu un c< père farouche, les oiseaux de proie se sont réjouis à

-lin ciiAPrruK V.

« la naissance. )^ — Sigurd répondil : a Mon courage « m'a conseillé, j'ai eu pour aides mes mains et mon a glaive aigu, liaremerit devienl-il brave et insensible « aux coups, celui qui tremble quand il est enfant. » — Fafnir chanla : « Et moi je te prédis la vérité : cet « or retentissant, ce trésor qui étincelle comme le feu, « ces riches bracelets, causeront la mort (1). » — Sigurd se rit de ces avertissements : il arracha le cœur du monstre, et le fit rôtir pour le dévorer. Mais, aussitôt que la clinir du dragon eut louché ses lèvres, il s'aper- (jul qu'il comprenait le langaui^e des oiseaux. Or les oiseaux chantaient qu'il eût à se défier de Regin. Sigurd connut donc que Regin songeait à le trahir; il lui coupa la lète, s'abreuva du sang des deux frères, et se mit en possession du trésor.

Cependant les oiseaux s'entretenaient d'une belle vierge qui attendait un libérateur : c'est Rrunhilde, l'uue des Valkyries, de ces divinités guerrières auxquelles Odin remet le soin des combats. Celle-ci a violé un décret du dieu : il l'a punie en lui interdisant les champs de bataille; il l'a condamnée au sommeil, au mariage et à la mort. Elle dort frappée d'un assoupissement magique, toute revêtue de son armure, au sommel d'une montagne entourée de flammes : elle épousera celui qui arrivera jusqu'à elle en franchissant la barrière de feu. Sigurd donc chevauche vers la montagne,

{\) t'tiliiislmna, II, '2. « At ego uiiirc verum libi |»rieilicu : — soiioiiiiii illiid aui'uin, — atque illa ignis instar rutilaiis pi-cunia, — isli aniuili libi in iioceiii évadent. »

LA I>OEblt. *2-20

traverse les brasiers qui l'environnent, pénètre jusqu'auprès de la vierge captive et la réveille en fendant sa cuirasse. Alors elle salue le jour, et les rayons fils du jour, et la nuit, et la terre fille de la nuit; elle salue aussi les dieux et les déesses, qui donnent le pouvoir, le savoir et l'éloquence; elle demande enfin le nom de celui qui la délivre; elle répond à ses questions, lui enseigne l'art des runes et les préceptes de la sagesse. « Je te donne, lui dit-elle, ce premier conseil : ne cause « jamais de tort à ceux de ton sang, et, quand ils te « feraient injure, modère ta vengeance. On dit que '< celte vertu est récompensée chez les morts. — Je te c< donne cet nuire conseil : ne jure point de serment « qui ne soit vrai. D'horribles chaînes punissent la foi c< violée. Celui-là est exécrable parmi les hommes, qui a « violé la foi promise. — Je te donne cet autre conseil; « encore que tu voies des femmes éclatantes de beauté « assises sur leurs escabelles, ne permets pas que leurs « parures d'argent troublent ton sommeil, et ne cherche « pas leurs baisers. — Je le donne cet autre conseil : « encore que tu entendes les hommes assis à un banquet <( échanger des paroles violentes, ne le querelle point a dans l'ivresse avec les guerriers. Plusieurs perdent c( la raison dans le vin, — Je te donne aussi ce conseil : « de rendre honneur aux dépouill.es des morts, quelce que part que tu les trouves, soit qu'ils aient péri de « maladie, soit qu'ils aient péri dans les flots, soif u qu'ils aient péri par le fer. — Je te donne aussi ce a conseil : de ne jamais croire aux promesses d un

« ennemi dont lu as égorgé le frère ou terrassé le père. « Le loup vit encore dans le louveteau, bien que lu « penses l'avoir assouvi d'or(l). » Ces discours de la Valkyrie raviss(?nl le cœur de Sigurd. Il jure qu'il n'aura pas d'autre épouse : « Car lu es, dit-il, tout à c( fait selon mon sens. » Mais la malédiction du trésor doit troubler ce dessein.

Sigurd va cbercher aventure au pays des Niflungs, c'esl-à-dire chez les fils des Ténèbres, oij régnent li'ois frères : Gunar, Hogni et Gutlorm. Il s'allie avec eux; et, leur mère lui ayant présenté un breuvage magique qui lui fait perdre la mémoire de Brunhilde, il épouse Gudruna, leur sœur. Bientôt après, Gunar entend parler de la Valkyrie prisonnière, il la convoite pour épouse : il n'a pas de paix qu'il ne l'ait conquise; il faut que Sigurd l'accompagne dans cette lointaine chevaucliée. Nul autre que le v;iinqueur du dragon ne peut franchir le feu qui enveloppe la montagne. II change donc de forme avec Gunar : c'est sous ces traits empruntés qu'il arrive une seconde fois jusqu'à Brunhilde et passe trois nuits auprès d'elle; mais il place entre elle et lui une épée nue, et remet la vierge pure el

(1) Bryiiliildar tjtiidu, I : « Id lil)i consiiii do — no credas luiquani — proniissis lioslis coiisauguinoi — cujus fiatroiii occulisli, — aut dejocisti patreni. — Latt-t lupus — in parvido lilin, — etsi aiin» sit c\liilaratiis. y> Va' discours do Bniidiilde, doiil jo n'ai cilé qu'un pctil nombre do vois, soinhlc l'ormer, cunuiio M. Ani|ioro la roniaiipiô, un liailo ooniplol do niagio el de nioralo, un poënic didaotique, onoadro dans la j^raiulo opopoo du Nord. Du reste, ccllo nioialo rappello collo de la Volospa, où les parjures sont on offet condanuios à une captivité horrible dans lu denieuro dos niéohants. construite do serpents entrelacés. Sir. 7>\ et ôi).

I A POÉSTi:. 251

respectée à son frère d'aniios. Cependant Brunhilde, qui n'a rien oublié, ne connaît plus de joie; elle trouve son plaisir dans des pensers cruels ; elle ne pardonne point à Sigurd ; elle veut le tenir dans ses bras ou le voir mort à ses pieds; elle excite Gunar à le faire périr. Gunar se concerte avec ses frères; le souvenir du trésor fatal les séduit et les décide; « car il est bon, disent-ils, c( de posséder l'or des lleuves, de jouir des ricbesses, « et d'être assis dans un palais en goûtant le fruit de (' la félicité. «Gullorm, le plus jeune des trois frères, frappe le héros en trahison. Sigurd meurt, mais il n'ira pas seul dans le pays des morts. Brunhilde veut le suivre; elle fait dresser un vaste bûcher. « Élevez-le, « dit-elle, dans la plaine, assez large pour donner place c( à nous tous qui mourrons avecSigurd. Ou'on lecoua vre de voiles el de boucliers, et de riches tapisseries, et a qu'on y brûle le guerrier à côté de moi. Qu'on brûle « de l'autre côté mes serviteurs ornés de colliers préce cieux ; que deux soient à la tète avec deux éperviers; o que le partage soit égal. Qu'entre nous on place l'é- « pée d'or, le glaive à la pointe acérée, comme il fut « placé le jour où nous montâmes dans la même couche, c< où l'on nous appelait du nom d'époux. Alors les porc( tes étincelantes delà Valhalla ne retomberont pas sur « ses talons : s'il est accompagné de mon cortège, notre « voyaue ne se fera pas sans éclat; car cinq de mes a servantes l'accompagnent, et huit serviteurs de naisa sance illustre, et l'esclave qui a bu le même lait que « moi. J'en ai beaucoup dit: j'en dirais plus encore si

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a le glaive me permcUail de parler. La voix me rriaii- « que; ma blessure s'enflamme. J'ai proféré la vérité; « c'est ainsi qu'il fallait mourir (1). »

En effet, Brunhilde s'est frappée de son glaive ; elle meurt en prédisant à ses frères d'implacables vengeances. Ces vengeances remplissent une suite de chants où la veuve de Sigurd reparaît, devenue l'épouse d'Attila, <|u'elle égorge dans un festin. Théodoricenire en scène; on voit s'entre-luer les chefs des Danois, des Goths, des Burgondes ; le récit rapproche des peisonnages que le temps avait séparés; les siècles et les dislances soni confondus, mais les noms restent reconnaissables, el tout se rapporte à la grande invasion des barbares, dont le souvenir dut agiter longtemps les peuples du Nord. Sigurd appartient donc à la mythologie ; mais il touche à l'histoire. Il forme le nœud entre les dieux et les hommes, en môme temps que, pur ses ancêtres, par ses alliances, par ses descendants, il lie les maisons royales de la Scandinavie avec celles de l'Allemagne. Comme il groupe autour de lui les héros favoris de la poésie germanique, c'est sur lui qu'ils se modèlent. Le combat contre le serpent revient dans l'histoire de deux rois de Danemark, Frotlio et Tridiev ; les Anglo-Saxons le racontent de Beowulf; les Allemands prêtent la même aventure à Théodoric et au fabuleux Olnit, roi des Lombards. C'est ainsi que se forment les cycles épiques;

(1) Fafnisbatut, III : « Tuinei non nieiil in ciilceni s|iliMidiike tores aiihc — aniiiilo speclaliilis. — Si ei adest — meus liinc coniitalus, neiiliqiiani itcr no*!truni — vile erit, » elc.

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