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c'est toujours un même idéal héroïque que les poètes reproduisent sous des noms différents avec d'autres épisodes. Les peuples ont ceci de commun avec les enfants, qu'ils ne se lassent pas de se faire répéter les récits qui les ont une fois charmés (1).
p]t maintenant, si l'on s'étonne de la fécondité d'une i'"«n'i«^'"fable qui en inspira tant d'autres, il faut la réduire à lîe'si'ur.K ses traits principaux pour en découvrir le sens mystérieux, par conséquent ce qui en fait la force et la durtîe. La scène s'ouvre dans ces temps voisins de la création, 011 les dieux et les nains, les puissances bonnes et mauvaises, se disputent la terre. Les hommes prennent part à la querelle; on assiste à la lutte des Volsnngs et des Niflungs, c'est-à-dire des fils de la Lumière et des enfants des Ténèbres. Sigurd est le rejeton d'Odin, le chef des défenseurs de la lumière, le champion du bien contre le mal. Il engage le combat avec le dragon, et il en sort vainqueur, initié au langage des oisenux, qui est celui des oracles, invulnérable enfin. Car, selon la tradition allemande, en se baignant dans le sang du monstre, il est devenu impénétrable au fer, excepté entre les deux épaules, où une feuille de tilleul s'est attachée : c'est par là qu'il doit périr. Cependant il se rend maître du trésor et délivre la vierge captive. Mais cet or est maudit, et cette femme est déchue. Les deux
{]) Edda Saemundar, t. II; Copeiiliague, 1818. M. Ampère a publié une belle étude de la l'able de Sigurd el de Siegfried dans la Pu'vue des Deux-Mondes, 1832. Cf. Saxo (îrammalicus yjassùn ; Beowidf, vers ii.")8 et suiv.; Caspar voii der Rœhn, Heldenbuch ; W. Grinim, Dculsche Ilcldensage.
'jr.i (.IIAl-ITUE V.
ralaliléscommoaccnl à poursuivre le héros : elles l'engagent dans l'alliance des enfants des Ténèhres; il devient leur victime. Il faut qu'il meure pour accomplir l'antique aiialhème, mais il faut qu'il l'efface en triompiiant de la mort. C'est une croyance populaire de l'Allemagne, que le héros, transporté dans une caverne du mont Geroldseck, où viennent le rejoindre les braves des âges suivants, y attend le jour marqué par le destin pour reparaître en vainqueur. Au fond de cette histoire héroïque on voit percer un mylhe religieux. Sigurd est plus qu'un homme, c'est une incarnation divine; toute sa destinée rappelle celle de Ralder, le dieu lumineux, qu'on voilaussi, dans tout l'éclat de la jeunesse, de la force et de la beauté, mourir par la perfidie des puissances infernales, mais pour revivre un jour et régner sur le monde régénéré. C'est ce jeune dieu aimé des peuples, dont ils ont voulu retrouver l'image d'abord en la personne de Sigurd, ensuite dans chacun des héros qui lui succèdent. C'est le dogme le plus pur de l'ancienne religion, le plus moral, le plus pathétique qui devient pour ainsi dire le pivot de l'épopée. Et comme dans cette religion tout rappelle l'Orient, comme elle en fait venir ses dieux, on ne peut guèie douter que la tradition poétique ne soit née sous le mèrne ciel, d iiis cestemps reculés où les Germains allendaientencoreaux conlinsde l'Asie le moment deleur dispersion. Le souvenir du héros voyageur les aurait donc suivis dans leurs conquêtes jusqu'au fond de la Germanie et de la l\'iiiiisiile Scandinave : il y serait deincuié pour
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•'chauffer le courage des guerriers, pour leur raj)peler le péril de ces richesses qu'ils aimaient trop, pour consoler leur mort, et pour conserver enfin, au milieu de tant de populations dispersées qui ne se connaissaient plus, le type du caractère national et la preuve d'une antique fraternité (1 ) .
L'origine de l'épopée germanique achèvera de s'é- Rappoiudc
. 7 . l'épopoe
claircir par la comparaison des fictions semblables cf,iTiv'o"le qu'on trouve dans les grandes littératures de l'antiquité, s'"^*^'!"''- La mythologie grecque connaît aussi un dieu lumineux, Apollon, qui perce de ses (lèches le serpent né de la corruption de la terre. Il reste vainqueur, mais il ineurl des morsures qu'il a reçues, descend aux enfers, et en revient rayonnant d'une jeunesse éternelle pour recueillir les adorations des hommes. C'est l'idéal que reproduisent toutes les fables héroïques de la Grèce. Le combat contre le serpent reparaît dans les aventures d'Hercule, deCadmus, de Bellérophon. Mais les ressemblances éclatent surtout entre-le héros de V Edda et trois personnages aimés des poëtes classiques : Jason, Persée, Achille. L'expédition des Argonautes a pour théâtre la Colchide, c'est-à-dire une contrée maudite, où naissent
[[) Nibelungen, passim , el ]e \>e{\l livre intitule Einc vnmderscUœne Historié von dem gchœrntcn Siegfried M. Guido Gœrres a publié une nouvelle rédaction de ce récit populaire, en y rattachant avec un bonheur singulier les plus grands souvenirs do la mythologie du Nord. Voyez ;:nssi 3. Grimm, De^ttsche Sagoi, I, 28. En ce qui touche rinterprétation mythologique de la fab'.e de Siegfried, je me rapproche des oignions exprimées par J. Grimm, Mythologie, t. T, pnr Lachmann, Anmerkimgen %u de7i ISibehmgen, et par M. de llagen. Voyez aussi W. Miiller, Vermch einer jnylkfllogischen Erklarung derNibeiuugen.
les poissons, où régnent les divinités de l'Enfer et de la Nuit. La toison d'or rappelle la peau de loulre où fui déposé le trésor fatal : un dragon veille encore à sa garde. J.ison est le rejeton des dieux, le fils de la Lumière. Il devient invulnérable par la vertu d'une onction magique dont il a frotté ses membres. Il terrasse le monstre et s'empare de l'or éclatant ; mais, comme Sigurd, il trouve le danger dans la victoire. Il s'éprend comme lui d'une vierge magicienne dont l'amour lui sera funeste. Médée s'attache à ses pas ; elle épuise po\r lui les secrets des:-n art. Jusqu'à ce que, se voyant trahie, elle se venge en le faisant périr par une main inconnue. Cependant Jason n'était point resté confondu dans la foule des morts. Il recevait les honneurs divins chez les peuples de l'Arménie, de l'Albanie et de la Colchide, qui lui érigeaient des temples et qui se donnaient |)our les descendants de ses compagnons. On ajoutait qu'un lils de Médée, poussant ses conquêtes au bord de la mer Caspienne, avait fondé le royaume des Mèdes(l).
La fable de Persée prête aux mêmes rapprochemenis. Persée descend de Jupiter; il a re^a aussi bien que Sigurd l'épée magique, le casque qui rend invisible, et le coursier intelligent, Pégase. On lui attribue la conquête du trésor des llespérides, gardé par le serpent
^1) Sur le luyt'ic d'Apollon inourant ilo ses blissuros cl tlosiTiulaiil aux enfers, d'. Lolteck, Aijlaophamiix, p. I7i); sur la fable de Jason et hculte tju'on lui rendait en Arménie, A|iollodorc, Bihltotk., I, !• ; Slrahon. ('•('0(jr., XI; lluoul-llochettc, iiistoitr dc^ rolonics ijrecques, t. III.